Chronique – Mes vrais enfants, Jo Walton

Il y a des livres qui sont lus trop tardivement : entre l’étape du repérage, puis de l’achat et la stagnation en PAL, il faut parfois un petit déclencheur pour extraire un livre plutôt qu’un autre ; pour Mes vrais enfants, c’est un défi organisé sur un groupe Facebook et dont le thème du mois de juin était « auteur ou autrice avec la même initiale de prénom » qui a fait fonction de. Mieux vaut tard que jamais.

Ce n’est peut-être qu’une impression, mais Mes vrais enfants me parait être un livre très apprécié – euphémisme – par l’ensemble des lectrices et lecteur. Pour ma part, je l’intègre à ma liste des 10 romans incontournables écrits par des autrices. Je ne ferai donc preuve d’aucune originalité en me joignant au concert de louanges. Mes vrais enfants s’appuie sur une idée qui a traversé l’esprit de tout le monde, au moins une fois : et si j’avais fait un choix différent ? Deux uchronies naissent alors mais restent à hauteur d’individus, pour un roman très (très) riche en émotions.

Mes vrais enfants raconte la longue vie de Patricia Cowan, née en 1926, dans une modeste et pieuse famille anglaise. Jeune fille brillante et férue de littérature, elle porte un regard critique sur une société qui reste fort conservatrice, mais sans être habitée par un esprit de révolution colérique. L’homosexualité est proscrite, les relations sexuelles hors mariage très mal vues, les femmes sont priées de se cantonner à quelques professions, et encore tant qu’elles ne sont pas mariées… L’Eglise anglicane et le contexte de pénurie d’après-guerre sont autant de clous sur le cercueil de la tolérance. Celle que l’on surnomme encore Patty rencontre alors Mark, brièvement, puis entame avec lui une relation épistolaire. Comment ne peut-elle pas tomber sous son charme ? Lui, érudit et chercheur brillant à la prose si fine et sensible ; elle, sensible à l’écriture et que la société puritaine de l’époque a mis à l’écart des « choses de la vie » ? Un soir, au téléphone, il la demande en mariage…

« Plus le temps passe, plus je suis convaincue que je n’ai pas besoin d’eux pour trouver Dieu. Il est partout dans la nature, partout dans l’univers. Il y a trop d’hypocrisie dans les religions organisées. J’ai adhéré à l’Union chrétienne, mais il y a eu une histoire horrible l’année dernière. Ils ont menacé une pauvre fille simplement parce qu’ils la croyaient lesbienne… ou plutôt voulaient s’en persuader. Ils sont venus prier sous sa fenêtre ; ils lui ont crié qu’elle devait demander pardon au Seigneur, alors qu’elle n’avait absolument rien fait de mal. J’ai trouvé ça insupportable. »

L’histoire se scinde alors entre les deux destins possibles de Patricia. L’autrice alterne les chapitres : il y a Tricia qui épouse Mark, Pat qui tombe amoureuse de Béatrice ; chaque chapitre s’ouvre par un titre qui reprend le surnom de Patricia – il est intéressant de voir qui les lui donne – et deux dates correspondant à la période de vie, celles-ci se répondant peu ou prou, pour une construction presque spéculaire. Jo Walton imagine deux histoires mondiales possibles avec des différences plus ou moins significatives : l’Angleterre conserve son roi, est un membre actif de la construction européenne, Castro est assassiné, l’arme nucléaire est utilisée… Les amateurs d’uchronie pure et dure seront peut-être un peu déçus car même si c’est la décision de Patricia qui est le point de divergence, l’acte en lui-même n’explique pas ces chronologies différentes. Ces contextes sont les décors où vivent les deux Patricia et son histoire croise parfois l’Histoire. Deux points particulièrement sont les preuves de la maitrise de l’autrice et d’un sens extraordinaire de la nuance. D’une part, il n’y pas une version de Patricia meilleure que l’autre, ni une vie où elle semble être plus heureuse. Les deux vies ont leurs lots d’épreuve et Jo Walton n’hésite pas à alterner au sein des deux versions et d’une histoire à l’autre : elle n’aurait pas été heureuse aux mêmes étapes. D’autre part, ce n’est pas un roman construit contre. Patricia est croyante, même s’il lui arrive de mettre sa foi en doute, mais n’est pas une antithéiste forcenée : elle critique la bigoterie et l’hypocrisie religieuse, surtout en tant que mouvement collectif. De même, c’est une militante pacifiste et surtout opposée à l’usage de l’arme atomique mais ça n’en fait pas une anti-science : la conquête spatiale est un thème très présent dans le roman et sujet d’émerveillement. Enfin, là où certains verraient – plus rien ne me surprend – un récit anti-homme (mettez ici n’importe quel élément de langage mascu et viriliste), il s’agit en réalité de dénoncer les violences conjugales et les inégalités entre les femmes et les hommes.

« Un jour, elle demanda à ce docteur qui la comprenant si bien ce qu’il pensait des ceintures malthusiennes. Il éclata de rire, puis lui parla des méthodes de contraception existantes. Il pouvait lui en prescrire, mais elle allait devoir en informer son mari. Elle endura une autre grossesse qui se termina par un enfant mort-né, puis une autre encore, avec à la clé un bébé bien vivant : Catherine Marian, née en novembre 1959. Quand Mrs Cowan leur rendit visite après cette naissance, Tricia dut se faire une raison : sa mère était en train de perdre la mémoire. »

Le récit commence de nos jours quand Patricia est en maison de retraite, âgée et « confuse » d’après son dossier médical, car elle se rappelle ses deux passés, et que la géographie même de l’hospice semble alterner entre deux versions. C’est une méthode d’écriture qui a toujours de l’effet : il y a une forme d’inéluctabilité et ce thème renvoie à une de nos (mes en tout cas) angoisses au sujet de la fin de vie et des conséquences de l’âge. Ce n’est qu’une toute petite partie de la charge émotionnelle de Mes vrais enfants. Résumer deux vies, biens remplies mais crédibles, en quelques centaines de pages provoque nécessairement un torrent d’émotions. Elles sont souvent bien tristes : Patricia, dans ses deux vies, survit à des êtres chéris, qu’ils soient parents, enfants, amours, amis… L’écriture très juste fait que l’on s’attache à ces personnages et que l’on pleure avec Patricia. Il y a aussi les moments de colère, quand elle se débat avec les hypocrisies, pressions et vicissitudes des mondes dans lesquels elle vit. Surtout, il y a ces moments de joie où elle construit son émancipation et sa famille, pas après pas, sans jamais renier ses valeurs.

Mes vrais enfants est un très beau livre. Pendant quelques heures de lecture, vous ferez partie de la vie de Patricia et vous partagerez ses joies et des peines. Peut-être vous demanderez-vous aussi : « Et si… ? »

Vous aimerez si votre cœur bat.

Les +

  • Riche en thèmes, en émotions
  • La construction impeccable
  • Tout en nuances

Les –

  • Peut-être un peu trop de personnages sur la fin

Mes vrais enfants sur la blogosphère : Apophis le classe aussi dans sa liste des 10 incontournables ; Xapur le considère comme un chef d’œuvre (et je suis d’accord)

Résumé éditeur

Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l’une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n’a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous… Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l’âge nucléaire ou ceux de l’âge du progrès? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l’Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.

Mes vrais enfants de Jo Walton, traduction de Florence Dolisi, couverture d’Aurélien Police, aux éditions FolioSF (2019, première édition française chez Denoël en 2017, parution VO en 2014), 432 pages.

Prix Planète SF des blogueurs 2017.

15 commentaires sur “Chronique – Mes vrais enfants, Jo Walton

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  1. Si ils sont peu nombreux, les défis nous poussent à choisir des livres que l’on a mis de côté et je suis contente de ton retour positif 🥰 Et si ? est un bout de phrase que l’on se pose régulièrement. Je note ton titre et je le réserve pour une période joyeuse^^

    Aimé par 1 personne

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