Chronique – La princesse au visage de nuit, David Bry

David Bry est connu notamment pour son roman Que passe l’hiver, coup de cœur des imaginales 2019 largement mérité à mon avis – j’avais classé ce livre en troisième position de mes lectures de cette année là. Sa deuxième sortie chez Pocket, Le garçon et la ville qui ne souriait plus, m’avait beaucoup moins convaincu, notamment en raison d’une ambiance trop jeunesse à mon goût, malgré des qualités indéniables. Pas de quoi cependant me faire passer mon tour sur cette troisième publication chez Pocket, estampillée du logo du label « Les étoiles montantes de l’imaginaire » lancé en 2022 et qu’il inaugure. Et je ne regrette pas cette lecture : j’ai passé un beau moment avec ce classique conte fantastique aux accents de polar, qui prend surtout le temps d’approfondir ses personnages bien cabossés.

La princesse au visage de nuit raconte le retour d’Hugo, désormais jeune actif et fêtard parisien, dans le petit village où il a grandi. Saint Cyr a tous les attributs du bourg inquiétant, par sa topographie, entre bois impénétrables, difficulté d’accès et vieux château, mais aussi par sa population avec la vieille dame un peu timbrée qui ressemble à une sorcière, le marginal dont la taille rappelle celle d’un ogre, le chatelain colérique au dessus des lois… David Bry joue avec habileté sur le contraste entre les scènes ou Hugo est en sécurité dans la métropole, entouré de ses amis, et ses séjours dans sa maison d’enfance, habitée par les souvenirs et entourée d’une aura de vieux mystère et de crainte. Ce contraste s’opère aussi au niveau temporel : certains chapitres racontent des épisodes de l’enfance d’Hugo et des mythes qui entourent les bois où vit la princesse au visage de nuit, capable d’exaucer les souhaits à condition de se soumettre au bon rite pour la trouver. Ainsi, le doute plane sur ce qui est réellement fantastique, entre doutes, souvenirs d’enfance ou craintes simplement liés à l’ambiance lourde de Saint Cyr. L’auteur casse donc volontairement le rythme pour faire monter la tension, la laisser redescendre puis la pousser un peu plus. On se plonge très facilement dans cette atmosphère qui rappelle volontiers des films d’ado ou des souvenirs d’enfance en reprenant des éléments méga-textuels du genre fantastique.

« Le vent se lève dans le jardin assombri par la nuit. Un souffle glacé agite les branches des arbres près de la rivière. Il s’engouffra dans la galerie, fait s’envoler quelques feuilles mortes abandonnées sur le carrelage et sort Hugo de ses pensées. Pris d’un frisson, le jeune homme se prépare à rentrer lorsque son regard d’arrête sur le bosquet où, la veille, il a trouvé la petite voiture.
Quelque chose a bougé. »

L’aspect polar fonctionne très bien également. Un des désirs les plus profonds d’Hugo est d’oublier son passé et sa jeunesse ; il ne retourne pas à Saint Cyr de gaité de cœur : ses parents ont été victime d’un accident de voiture. La scène de l’enterrement, au début du livre, est particulièrement réussie. En quelques lignes, David Bry développe le contexte de Saint Cyr, pose son ambiance et présente les premiers protagonistes. Le décor est ainsi très vite mis en place et j’ai été happé immédiatement. Cette construction comme un polar tient en haleine avec ses questions qui se dévoilent au fur et à mesure : est-ce un simple accident de voiture ? les apparitions ne sont-elles que des réminiscences de l’enfance… ? L’alternance entre les éléments purement policiers et ceux davantage fantastiques permet de brouiller les pistes. Le récit passe d’un suspect ou d’une explication à l’autre, tout en levant le voile sur les nombreux secrets qui gangrènent le village et ses alentours. À nouveau, l’ensemble parait relativement classique mais l’énigme – les énigmes plutôt – sont suffisamment bien construites pour que les pages s’enchainent. La princesse au visage de nuit ferait un scénario de série TV tout à fait recommandable.

« Il se souvient du géant qui rôdait autour de l’école, qu’ils rencontraient de temps à autre près de la grange où ils jouaient dans la paille, au détour du lavoir où ils se défiaient aux courses en sac. Hugo ne l’aimait pas. Les autres non plus. L’antiquaire les terrifiait avec son ombre immense, ses mains gigantesques, ses petits yeux noirs et brillants, son sourire qui leur faisait baisser le regard… »

Pour moi, les personnages sont la plus grande force du roman. Il y a bien sûr Hugo, dont l’enfance a été – euphémisme – particulièrement difficile et qui consacre désormais ses journées à aider les autres et ses soirées à faire la fête, en partie pour oublier, profiter et se sentir vivant. Ses amis parisiens et fêtards, sont un peu plus secondaires mais sont pourtant bien croqués, avec leurs lots de secrets et de souffrances également. Il y a aussi les habitants de Saint Cyr, dont Anne, l’amie d’enfance devenue policière, et très beau personnage féminin. Les autres villageois sont plus caricaturaux, mais à dessin, incarnations des monstres des contes fantastique comme la sorcière ou l’ogre. L’ombre des amis d’enfance d’Hugo plane aussi, comme un rappel des fantômes du passé. Chaque personnage porte son lot de souffrances – certains secrets de famille ou de jeunesse étant particulièrement graves – ce qui est peut-être le thème central de la Princesse au visage de nuit. Face à elles, certains et certaines arrivent à aller de l’avant, péniblement et sans jamais oublier, empruntant parfois des chemins de traverse ; d’autres, prisonnières et prisonnier de leur solitude ou de leur rancœur, ressassent et répètent les mêmes erreurs, souffrant et faisant souffrir.

Vous aimerez si vous les histoires légèrement fantastiques, les lucioles au milieu des bois.

Les +

  • L’ambiance
  • Le rythme du récit
  • Les personnages, entre souffrance, résilience et bonheur

Les –

  • Les personnages qui m’ont paru parfois plus jeunes que leurs âges réels
  • Une fin un peu rapide

La princesse au visage de nuit sur la blogosphère : Tachan a été sensible à l’ambiance, l’Ours inculte aime la soupe.

Résumé éditeur

Vingt ans qu’Hugo n’a pas remis les pieds dans son village natal, coincé entre un bois sombre et une large rivière. Le décès soudain de ses parents l’y oblige pourtant, et le jeune homme constate que rien ou presque n’a changé. La sorcière hante toujours le cimetière, l’ogre s’est reclus dans sa maisonnée, et l’ombre derrière la fenêtre du château veille, fidèle à son poste. Vingt ans qu’Hugo tâche d’oublier son enfance meurtrie, les pleurs étouffés et la disparition de ses amis. Mais quand le vent chuchote des prénoms à l’oreille, que des jouets perdus refont surface, que des lucioles dansent au milieu du brouillard, peut-être est-il temps d’affronter les peurs enfantines et de retrouver le souvenir de cette nuit d’orage où la princesse au visage de nuit a déchiré le voile de la réalité.

La princesse au visage de nuit de David Bry, couverture de François-Xavier Pavion, aux éditions Livre de poche (première édition en 2018 chez l’Homme Sans Nom, présente édition de 2022), 360 pages.

Prix imaginales des lycéens 2022.

9 commentaires sur “Chronique – La princesse au visage de nuit, David Bry

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  1. C’était déjà dans ma wishlist, mais là en lisant ton retour, je dois me retenir de courir l’acheter ! Faut vraiment vraiment que je le lise 😀 Et la couverture me plaît beaucoup (futile, mais attirant).

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  2. Excellente surprise que ce roman pour moi ! Je suis contente que tu aies aimé, David Bry c’est une valeur sûre pour moi. D’ailleurs pour le garçon et la ville il n’avait pas été présenté en littérature adulte dans sa première édition chez lynks de mémoire…. Ça aurait dû être précisé en poche aussi 🤷

    Aimé par 1 personne

  3. Inutile de te dire que j’ai adoré, c’est même écrit sur le bouquin xD
    C’est un livre que j’ai trouvé très juste dans l’ambiance. Mélancolie, mystère juste ce qu’il faut de frissonnant… j’ai été happée par la plume aussi, comme toujours avec cet auteur.

    Aimé par 1 personne

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