Chronique – Les enfants du passé, Luce Basseterre

J’ai lu La débusqueuse de monde à sa sortie en poche, déjà au Livre de poche. J’avais beaucoup apprécié ce roman et les livres de l’autrice figurent donc la liste des achats automatiques à chaque nouvelle sortie (et que je ne passe pas au travers des nouveautés). Luce Basseterre fait également partie des auteurs et autrices que je suis sur les réseaux sociaux et dont j’apprécie le côté engagé, dans lequel je me retrouve assez largement.

Avec Les enfants du passé, l’autrice reste dans le genre du Space Opera mais se concentre surtout sur les relations humaines et sur la question du libre-arbitre.

Le roman appartient indéniablement au genre Space Opera. L’humanité s’est dispersée loin d’une Terre qui n’est plus capable de subvenir à ses besoins. L’un des moyens utilisés est la création de gigantesques vaisseaux, peuplés et équipés de tout ce qui est nécessaire pour s’installer sur d’autres mondes. Les progrès scientifiques, notamment en bio-ingénierie, ont permis de leur affecter des individus améliorés, les Pilotes, dont une des caractéristiques est une longévité exceptionnelle, des capacités qui se rapprochent de la régénération, pour tendre vers une quasi immortalité. L’humanité a également rencontré de nombreuses espèces alien, aux attributs insectoïdes, reptiliens… avec lesquelles elle a reproduit ses relations internes : guerre, commerce mais aussi amour, l’hybridation étant possible. J’ai l’impression que l’autrice a été influencée, ne serait-ce qu’un peu, par Star Trek, car elle introduit un élément emblématique de cet univers : la téléportation. Cette influence se retrouve d’ailleurs dans l’esprit car l’ensemble m’a paru parfois plus positif, moins sombre, que dans d’autres romans de SF. Elle fait notamment le choix – et l’explique en préambule – d’une écriture épicène. Logique si on est optimiste quant à la conquête de l’égalité homme/femme et vis à vis d’un univers où la rencontre de races alien rebat les cartes du genre. Luce Basseterre propose donc un univers très vaste, dont on perçoit un passé fait notamment de conflits et d’exodes qui me laisse toutefois en partie sur ma faim : j’hésite entre le trop d’informations ou le pas assez. A plusieurs moments, j’ai eu l’impression de lire des éléments-clés pour le développement de l’intrigue ou des personnages mais sans avoir toutes les cartes en main.

« Ce comptoir fondé sur les vestiges d’une civilisation moribonde n’évolue que très peu. Les autochtones, qu’iels soient indigènes ou exogènes, se satisfont du statut de carrefour marchand de leur planète et des retombées économiques qui en découlent. Tout se vend, s’achète, se troque Les étals débordent des emplacements alloués et squattent le moindre espace disponible. Par certains côtés – l’ambiance, les senteurs -, cet endroit me rappelle les marchés indiens ou les souks d’Afrique du Nord. Sauf qu’ici les gens s’appellent en usant du commun ou encore du galactan, deux des huit plus courants espérantos galactiques. Il me suffit de tourner au coin de la rue pour apercevoir les premiers trocs à la sauvette, des mômes pour la plupart ou des adultes en transit. Reptiles aux faciès aplatis ou échalas cornus à poil ras : des apatrides, ces éternels indésirables. »

Et des personnages, il y en a beaucoup. Les deux plus importants sont Djaël, un Pilote misanthrope et heureux propriétaire d’un gigantesque vaisseau, l’Ombre, squatté par une IA très puissante, ou quelque chose d’approchant, nommée Tahé ; et Oshi, esclave qu’il achète puis affranchit sur un coup de tête. On croise également d’autres Pilotes, une partie de la grande famille de Djaël (il faut dire qu’être quasiment immortel laisse du temps pour nouer des relations) et certaines de ses relations, avec qui les rapports ont tendance à être compliqués. L’évolution du duo Djaël/Oshi est véritablement le cœur du récit. Le pilote subit ce qu’on pourrait appeler le « syndrome de l’immortel » et renonce de plus en plus à s’attacher, anticipant et refusant la douleur liée à la perte. Tahé, l’entité intrusive, se gausse d’ailleurs de lui car il a tendance à se mentir : il supporte mal la solitude et il y a un décalage entre ses mots et ses actes. D’autant plus que Djaël est un homme occupé et qu’il prend parfois prétexte de ces occupations pour fuir ses nouvelles responsabilités. Ses absences sont d’ailleurs traitées de manière assez elliptiques : le côté polar que le livre aurait pu avoir en souffre un peu à mon avis car j’aurais aimé le voir enquêter et faire avancer l’intrigue. En contrepartie, l’autrice nous propose le point de vue d’Oshi qui vit particulièrement mal ces périodes de solitude.

« Iel me fait visiter, sentir et même goûter, me présentant chaque plant comme autant de trésors, avec cette ferveur, cet enthousiasme mélancolique qui l’habite à tout instant. Sa voix douce et posée inspire le respect sans jamais s’élever. Iel me fascine, je dois l’admettre. Je bois ses paroles, me laisse bercer par leur mélodie. »

Le thème central du roman est la question du libre-arbitre. L’intrigue tourne autour de clones génétiquement modifiés pour devenir des serviteurs absolus, sans autres désirs que de plaire à leurs maîtres. Oshi lui-même questionne sa relation avec Djaël. Quand il se rapproche du Pilote, est-ce une affection sincère ou un désir de plaire lié à son conditionnement ? Djaël lui-même a été sous emprise car la caractéristique d’une des espèces aliens, particulièrement impérialiste, est d’émettre des substances qui créent servitude et dépendance. Par conséquent, il connait bien les rapports de sujétion et les a en horreur. Mais l’autrice explore toutes les facettes de ces relations en questionnant aussi les rapports amoureux ou familiaux, qui peuvent parfois induire de la hiérarchie ou de la domination. Le choix de la première personne rend ces questionnements plus concrets mais aussi plus chargés en émotion. On souffre notamment avec Oshi quand il semble préférer la servitude et ce qui l’accompagne : l’absence de l’angoisse du choix. Rien que pour la justesse de ce propos, le roman de Luce Basseterre mérite d’être lu. Et ça n’est pas sa seule qualité.

Vous aimerez si vous les récits centrés sur les individus, leurs émotions, leurs relations…

Les +

  • Le choix intéressant et courageux de l’écriture épicène
  • De beaux personnages
  • L’amour du genre Space Op

Les –

  • L’impression ne pas appréhender toute la dimension de l’univers
  • Une enquête elliptique menant à une fin abrupte

Les enfants du passé sur la blogosphère : Steph attendait le roman et n’a pas été déçue (j’ai choisi de me cantonner aux retours de la version remaniée)

Résumé éditeur

Djaël Aldrin traîne son exceptionnelle longévité comme une malédiction à travers toute la galaxie. Alors qu’il chine des pièces détachées, un acte compulsif vient bouleverser sa routine. Mais qu’est-ce qui lui a pris, pourquoi avoir acheté cet homme, Oshi, né esclave ? Et pourquoi remettre en question sa condition lui est inconcevable ? Lorsque son nouveau maître l’exige, il doit pourtant s’efforcer de vivre en homme libre.
Sur la table d’un légiste de Nouvelle-France, le corps d’un adolescent est autopsié. Son ADN le désigne comme étant Djaël Scott Aldrin, un pilote d’arche d’exode, né sur Terre, vingt-deux siècles plus tôt, ce qui est bien sûr impossible…

Les enfants du passé de Luce Basseterre, aux éditions Livre de poche (première édition en 2016, Voy'[el], présente édition de 2022), 528 pages.

2 commentaires sur “Chronique – Les enfants du passé, Luce Basseterre

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