Chronique – Requiem pour les fantômes, Katherine Arden

De Katherine Arden, j’ai déjà lu sa Trilogie d’une nuit d’hiver, devenue depuis une des mes fresques préférées, et dont le premier tome m’avait encouragé à citer son nom dans le Top10 des autrices de SFFF -sujet qui mériterait une V2 en passant. J’avais donc une grande hâte de lire un autre de ses textes, et l’éditeur m’a exaucé, avec un calendrier extrêmement resserré : traduction l’année même de la parution en VO et sortie du format poche moins de deux ans plus tard. Le risque, dans ces cas-là, est de toujours trop attendre.

Mais Katherine Arden a un talent fou – et une capacité de travail certaine – car Requiem pour les fantômes est un autre coup de cœur, et toujours dans une veine qui mêle Histoire et fantastique. Que sont les fantômes de la guerre ? Des territoires et des paysages marqués à jamais, l’ombre des morts et de deuils impossibles, ou l’incarnation des faiblesses de l’Homme ?

Dans ce roman, l’autrice s’éloigne à nouveau des habitudes étatsuniennes en décidant d’ancrer son récit dans le contexte de la Première Guerre mondiale, conflit largement éclipsé dans leur mémoire par la Seconde. Requiem pour les fantômes donne la parole a des personnages canadiens, mobilisés dès 1914, le territoire d’Amérique septentrionale étant encore à ce moment un dominion britannique. Pour le lectorat français, c’est aussi l’occasion de découvrir un autre lieu de mémoire – à l’ombre lui notamment de Verdun ou du Chemin des Dames – car Katherine Arden situe une large part de son récit en Belgique, et plus précisément lors de la troisième bataille d’Ypres (ou de Passchendaele). Sans tomber dans le piège de l’héroïsation des protagonistes et des combats, la plume de l’autrice – ainsi qu’une traduction à la hauteur – décrit avec minutie et réalisme les champs de bataille de la guerre : elle convoque tous les sens des acteurs, et les nôtres, pour nous faire imaginer les odeurs de poudre et de chair, le froid de l’hiver belge, la terre devenue liquide qui avale les corps des soldats et s’infiltre jusque dans leur bouche, le vacarme incessant des explosions, les cris ou supplications qui suivent. Elle n’oublie pas non plus de mettre en scène l’arrière – notion historique réétudiée aujourd’hui – pour montrer que la guerre est omniprésente, mais qu’il peut aussi y avoir des poches de vie parfois très proches des combats. La vie a la dent dure, elle s’enracine et résiste dans les interstices.

« Il se souvenait d’avoir détalé comme un animal ; il se souvenait des cadavres, des uniformes gris, du rugissement d’une explosion. De Dickinson, une écume rougeâtre aux lèvres. Non… est-ce que cela, c’était avant ? Et maintenant : lui, dans l’obscurité. Enterré. Mort et enterré, n’était-ce pas une expression ? L’obus avait dû effondrer la casemate. Ou la retourner. Ou le tuer sur le coup.
Il était piégé.
Il se ressaisit. Cela ne le gênait pas de mourir. Ou d’être mort. »

Laura Iven est le personnage principal du récit, et incarne cette tension entre vie et mort dans un conflit total. Infirmière, elle a été elle-même blessée à la guerre et donc démobilisée. Mais de retour au Canada, c’est un autre drame qui la frappe, d’autant plus que son frère, Freddie, est resté au front. Cette habile mise en situation donne une profondeur au récit, en créant de la distance entre les deux personnages, et donc de l’intensité dramatique. Les aventures de Laura débutent en 1918, après qu’elle ait tenté de reconstruire sa vie – son corps et sa psyché aussi – alors que celles de Freddie prennent place deux mois plus tôt. La tension est très réussie, entre l’annonce d’une disparition d’un côté, et le récit de celle-ci avec son issue en suspend. Les fantômes apparaissent et s’épaississent au fil des pages : les regrets nombreux de Laura, les mystères des femmes dont elle s’entoure ; les morts du champ de bataille et Freddie qui se demande s’il est encore en vie. La guerre est présentée surtout sous l’angle des secours et du rôle – l’hommage est vibrant – du corps médical ; les blessures et souffrances sont égrenées et la mort plane en permanence. Au-delà, c’est la guerre, dans sa dimension absolue, qui hante les personnages. Elle traumatise, mais elle fascine aussi, et les différents acteurs finissent par se persuader que c’est là qu’est leur place. L’autrice saisit parfaitement les enjeux d’un conflit qui dure : la question des sorties de guerre, la place des femmes et la brutalisation des sociétés.

« Mais il y avait quelque chose dans son dévers, une ombre, un flou. L’espace d’un instant, Laura eût pu jurer avoir vu une robe d’intérieur et des yeux noirs de sang. « Quelqu’un sur la route ! » hurla-t-elle dans réfléchir ; Fouquet jura et écrasa la pédale de frein. Le camion fit une embardée sur le côté et s’arrêta net, pile au moment où la bombe tombait dans un rugissement de fin du monde à l’endroit précis où ils auraient dû se trouver. Une pluie de mottes de terre vint s’abattre sur le camion, dont le pare-brise s’était fendu. Tous, à l’intérieur, avaient les oreilles qui bourdonnaient. »

L’autrice ne tombe pas dans le piège de la caricature : il n’est pas nécessaire d’ajouter des méchants et des salauds à la banalité du mal. Le nationalisme n’est pas davantage au rendez-vous et il n’y a pas les gentils Canadiens d’un côté, et les affreux Allemands de l’autre. Pourtant, elle montre l’érosion lente de l’humanité, les addictions et les traumatismes, et la lâcheté qui tient finalement surtout d’un instinct de survie, ou de l’absence d’envie de donner la mort – trop souvent. La guerre est le mal ordinaire. Mais le texte appartient à une collection SFFF, et c’est par le fantastique que le mal pur, extraordinaire, s’invite. Si vous avez étudié la couverture en détail, vous y verrez un violon, instrument manipulé par un mystérieux individu qui hante les champs de bataille les plus meurtriers. Tel un flutiste, il attire les soldats – voire des civils – pour leur proposer ce dont ils rêvent, plus ou moins secrètement. Pendant la guerre, ce sont des souhaits triviaux : un toit et du sol sec, de l’alcool et de la nourriture sans les vers, un peu de musique et d’ambiance festive ou du moins détendue… et peut-être ce qu’ils désirent par dessus tout, oublier la guerre, s’oublier eux-mêmes. Et là aussi, Katherine Arden fait preuve d’une grande subtilité, avec ce mal, visage possible du diable, qui semble se repaitre de la souffrance que les hommes s’infligent, comme des grands, sans son aide… et dont on peut même douter de l’existence. Comment se pas succomber, renoncer, quand on a tout perdu ? Il y a de la lumière, car ces personnages n’ont peut-être pas tout perdu.

Requiem pour les fantômes est un texte subtil, remarquablement bien écrit, qui ne tombe jamais dans la facilité, y compris celle du pessimisme alors que le sujet, la « Grande guerre », pourrait s’y prêter.

Vous aimerez si vous aimez la guerre, et que vous n’aimez pas la guerre.

Les +

  • Des personnages ciselés et faillibles
  • La plume, la subtilité
  • De jolis rebondissements à la fin

Les –

  • Rien, c’est parfait

Requiem pour les fantômes, avis choisis sur la blogosphère : une confirmation du talent de Katherine Arden pour Lhisbei ; Shaya est totalement convaincue.

Résumé éditeur

Janvier 1918. Laura Iven, après avoir été grièvement blessée, est revenue du front, où elle était infirmière. Elle tente de retrouver sa vie d’avant à Halifax, au Canada, bien que son frère, Freddie, soit resté dans les tranchées. Un jour, elle reçoit l’annonce de sa disparition, accompagnée de l’uniforme du jeune homme. Incapable de croire à la mort de celui-ci, Laura décide de repartir pour la Belgique.
Novembre 1917. Après une explosion, Freddie Iven reprend connaissance dans une casemate effondrée, coincé dans le noir avec un soldat allemand. Tous deux désorientés, ils vont devoir unir leurs efforts pour survivre. Mais une fois dans le no man’s land, leurs chances seront infimes.
Freddie pourrait-il être encore en vie ? Laura parviendra-t-elle à découvrir ce qui lui est vraiment arrivé ? Et la rumeur selon laquelle les soldats qui le souhaitent oublieraient tous leurs souvenirs grâce à un mystérieux violoniste est-elle fondée ?

Requiem pour les fantômes de Katherine Arden, couverture de Pascal Guédin, Traduction de Jacques Collin, aux éditions Folio Fantasy, (2026, première édition en grand format chez Denöel en 2024, vo de 2024), 512 pages.

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