Jusqu’à présent, je n’avais lu qu’un seul texte de Floriane Soulas, Les noces de la Renarde (primé en 2022) ; le hasard des lectures a fait que je n’avais pas eu l’occasion d’explorer davantage son travail, en dépit d’un succès qui ne se dément pas. La sortie en poche de Tonnerre après les ruines était pour moi l’occasion de rectifier le tir, même si l’épaisseur du roman et quelques retours parfois mitigés me freinaient un peu.
La surprise a donc été bonne – quasi 700 pages lues en une semaine, c’est plutôt bon signe. Dans ce roman, l’autrice s’interroge : que reste-t-il de l’humanité après une apocalypse qui n’en finit pas ? La nature a repris ses droits sur la culture, mais l’humanité moribonde ne peut se défaire de ses réflexes de domination, alors qu’elle doit se réinventer.
Tonnerre après les ruines appartient au genre post apo, que le contexte actuel rend abondant, voire omniprésent, et dans une version « lente ». Il ne s’agit plus de la crainte d’un conflit généralisé et nucléaire comme pendant la Guerre froide, mais des inquiétudes liées à l’Anthropocène et à la trajectoire actuelle – même si l’usage de l’arme atomique n’est pas exclu. Notre modèle de prédation et son corollaire, le rejet de déchets, ont poussé l’environnement à l’extrême limite, et même au-delà, du vivable : pluies acides, mutations de toutes sortes, effondrement total de la fécondité et j’en passe. Floriane Soulas écrit bien et on imagine ce monde sans peine ; au fil de pages, elle décrit des paysages où la nature, bien qu’extrêmement affaiblie aussi, a repris ses droits ; sa biomasse dépasse à nouvelle celle de l’humanité et la faune occupe à nouveau le sommet de la chaine alimentaire. Voyager dans le monde de Tonnerre après les ruines, c’est être obligé de boire de l’eau non potable, se mettre à l’abri des nombreuses pluies acides et des orages, risquer de succomber sous les crocs ou griffes du premier prédateur venu, seul ou en meute, et traverser de longs paysages recouverts par une végétation qui avale tout. Et si ce n’est pas elle, c’est la cendre, à la fois manifestation concrète de l’apocalypse et métaphore de l’inexorable fin ; omniprésente, elle recouvre tout, l’inanimé comme le vivant, elle devient une interjection et même une maladie : la sandre.
« Férale reprit se marche pour faire le tour du campement et inspecter un des pièges, savourant le silence qui précédait les combats, puisant dans la nature sauvage l’énergie que réclamait son estomac affamé. Pour ses yeux seuls, la plaine se dévoilait. Là où la plupart des voyageurs voyaient du danger, elle devinait une beauté cachée derrière la laideur. Les ronces perçaient le sol et le béton pour s’enrouler autour des arbres et des caravaniers imprudents. Elle admirait leur fermeté et leur détermination à grandir et à chercher le soleil. Au loin, les garous infléchirent leur course vers le camp. Leurs hurlements sonnaient la curée. Férale sourit en reprenant sa tournée d’inspection. Des petits serpents colorés se faufilaient entre les rocailles et les tiges d’acier rouillées. Leur morsure venimeuse pouvait tuer un homme adulte en deux heures. Et leur peau ne craignait ni la pluie acide ni le vent coupant des plaines. »
Ainsi, dans le roman, il ne s’agit pas de rectifier le tir, ou de bâtir une civilisation utopique sur les ruines de la nôtre, mais de survire quelques années de plus, peut-être moins. Pourtant, les réflexes ont la vie dure, qu’ils soient inscrits en nous, quelque part entre deux allèles, transmis par les discours et l’éducation des générations successives, ou aggravés par cette fin du monde. Dans les plaines, les mutants sont ostracisés voire éliminés, l’esclavage n’est jamais bien loin – y compris sexuel, et les femmes sont toujours les premières victimes ; je vous laisse imaginer le sort d’une jeune fille mutante… Dans cet univers, on est toujours la victime potentielle d’autrui, ce qui ne provoque pourtant aucun réflexe de compassion vis-à-vis des plus faibles que soi. La dystopique cité de Tonnerre, comme toutes les métropoles, accentue cet état de fait. C’est une ville forteresse qui s’accroche à une modernité passée et fantasmée, allant par exemple jusqu’à cultiver des plantes d’agrément quand la faim est la norme à l’extérieur. Ses habitants sont retranchés par peur d’une contamination exogène et condamnés à une lente dégénérescence endogame. Pourtant, ils disposent encore des vestiges scientifiques et technologiques, et ont donc peut-être les compétences nécessaires à améliorer le sort de l’humanité survivante, ou la sauver.
« Depuis quand Lottie prononce-t-elle des termes aussi obscurs ? Celle-ci ne réagit même pas à sa surprise, son attention entièrement absorbée par l’étude du cadavre. Un sentiment diffus de malaise noua l’estomac de Férale. Elle réalisa avec inquiétude qu’elle ne connaissait pas tout de Lottie. Et pendant une fraction de seconde, elle eut l’impression que cette dernière avait déjà vu des cadavres semblables. Pour la première fois, elle se demanda qui avait été Lottie avant. Avant leur rencontre, avant que Lottie ne la sauve. Elle observa son amie poursuivre ses examens du corps avec sérieux. Ses traits étaient tendus par la concentration. Férale pouvait presque voir les rouages de son cerveau s’activer sous la peau tatouée de son crâne. »
C’est à cette cité et à ses habitants que Lottie a tourné le dos, rencontrant plus tard Férale, mutante dont les capacités quasi animales (endurance, acuité des sens…) sont bien utiles dans ce monde dangereux. Mais la relation entre les deux est dysfonctionnelle, la première traitant la seconde davantage comme une enfant, décidant pour elle ce qu’elle peut connaitre ou pas, y compris et surtout sur elle-même, avec l’autojustification fallacieuse de faire ce qui est bon pour l’autre. Le roman est long, dense, et prend la forme d’une quête initiatique aux enjeux existentiels : « qui suis-je » ? C’est la question à laquelle tous les personnages doivent répondre, dans toutes ses dimensions. Les mutations, les maladies et la privation transforment les corps qui franchissent les limites humaines, s’hybrident, – le texte a de nombreux passages relevant du body horror – et les interactions entre les individus. Certaines et certains croient encore que l’humanité peut jouer au démiurge, que la connaissance de la génétique et la science en général pourront sauver ce qu’elles ont contribué à annihiler, mais en négligeant l’éthique au nom d’un but supérieur, ou de la survie d’une caste. Les enjeux de la maternité et de la descendance sont au cœur du récit, de la première à la dernière ligne, et résonnent particulièrement dans ce monde qui semble condamné à s’éteindre doucement. Chacun et chacune fera face à ses choix, même s’ils sont parfois bien peu nombreux.
Tonnerres après les ruines est un texte puissant, charnel, qui prend aux tripes et qui montre la capacité de Floriane Soulas à passer d’un genre à l’autre.
Vous aimerez si vous aimez les ambiances désespérées, quand tout ce qui reste devient encore plus précieux.
Les +
- L’écriture, belle et terrible
- La relation entre Lottie et Férale
- Des thèmes d’une grande dureté, qui demandaient du courage pour être abordés
Les –
- C’est peut-être un peu long
- Et parfois trop sombre
Tonnerre après les ruines, avis choisis sur la blogosphère : Le Nocher a aimé ce livre ; Tachan n’était pas prête.
Résumé éditeur
Dans un monde en déliquescence rongé par les maladies et les difformités, Férale est un monstre – du moins est-ce ainsi que tous la traitent. Tous, sauf Lottie, qui l’a sauvée et lui a appris à survivre à travers les plaines de cendres. Ensemble, elles protègent les quelques caravanes qui rallient encore les derniers bastions de l’humanité. Jusqu’au jour où Férale entend parler de Tonnerre, une cité close où des chercheurs travailleraient à comprendre les mutations génétiques, et mieux, à les guérir…
Tonnerre après les ruines de Floriane Soulas, couverture de Anouck Faure, aux éditions Pocket, (2026, première édition en grand format chez Argyll, 2023), 688 pages.

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