Chronique – Les noces de la Renarde, Floriane Soulas

Si vous suivez mes billets mensuels « entrées en PAL », vous savez que j’achète aussi des livres pour mon épouse. Grosse responsabilité. Parfois, avec un machiavélisme à peine assumé, certains de ces achats ont un objectif probatoire : une sorte d’ultime cut avant de rejoindre ma PAL. Les noces de la Renarde fait partie de ceux-là, mais je dirais aussi que le destin (je le dirais si j’y croyais) s’acharne à m’agiter ce roman sous la truffe humide. Déjà, par sa couverture, peut-être ma favorite d’Aurélien Police. Ensuite, il avait progressé dans la PAL dite « prioritaire » (ne posez aucune question…) en raison du PIF 2022, que j’avais présenté ici, car il correspond parfaitement à une rubrique portant sur mythes et folklore. Enfin, et surtout, le roman est le tout récent lauréat du Prix du livre de poche décerné durant la première édition du festival l’Ouest hurlant.

En attendant de creuser cette idée de Prix du livre de poche qui suscite évidemment beaucoup d’intérêt pour moi, voici donc mon retour sur Les noces de la Renarde. L’autrice fait le choix ambitieux d’ancrer son histoires – ses histoires – dans le Japon médiéval et contemporain, pour nous livrer un roman aux accents de polar fantastique tout en interrogeant famille et traditions.

Floriane Soulas alterne deux époques, qui semblent au premier abord n’avoir aucun lien. Le Japon médiéval est un univers empreint de rudesse et de magie, de joies simples aussi. On imagine sans peine ces paysages de montagnes brumeuses, recouvertes de forêts dont les bucherons tirent leur subsistance. Ceux-ci sont obligés de s’aventurer dans ces espaces où vivent les kamis, divinités de la nature, qu’ils craignent et respectent à la fois. Ici, le culte prend la forme d’une hiérarchie, d’un apaisement de ces divinités, qui tolèrent les humains mais leur imposent aussi leurs règles et interdits. Parmi eux, il y a les terribles kitsunes, esprits-renardes qui vivent en meutes hiérarchisées, à la manière des loups, bien assises au sommet de la chaine alimentaire. Métamorphes, capables de magie, dont la domination et l’égarement, leur nombre de queues croît avec leur puissance. Volontiers cruelles, elles se considèrent comme supérieures aux humains, qu’elles méprisent mais qu’elles craignent aussi, sans oser se l’avouer. L’autre partie du roman se déroule quant elle dans le Japon contemporain, à Tokyo. Le paysage et le contexte tranchent radicalement. Ce sont désormais les kamis qui se plient au monde des humains, ceux-ci les ayant en partie oubliés, même si la spiritualité et le folklore jouent un rôle très important. Le contraste et l’alternance permettent de bien saisir les ambiances et les spécificités de chaque période ; leurs temporalités aussi, entre un moyen-âge rythmé par les travaux manuels et les saisons, et une époque contemporaine où tout va très vite. Floriane Soulas a réussi à m’intéresser à ces deux intrigues, là où dans ce type de roman j’ai parfois tendance à préférer davantage une histoire.

« Le petit garçon sur le cliché tourna lentement la tête vers elle. Mina sentit son cœur cesser de battre. Son souffle se gela dans sa poitrine, elle faillit lâcher la photo. Son père, en costume d’écolier, se tourna à nouveau ostensiblement vers la gauche. Les yeux écarquillés, Mina suivit son regard. Une tache floue brouillait le coin du cliché, perdue au milieu du feuillage d’un arbre en noir et blanc. Un désagréable picotement remonta depuis la racine de ses cheveux, lorsque Mina reconnut une forme vaguement animale, à peine visible. Allongée sur la branche, elle rendait à son père son regard soupçonneux. »

La partie contemporaine est construite comme un polar, autour de plusieurs mystères. Mina a la capacité de voir les fantômes et autres yokaïs ou encore le passé des gens qu’elle touche, ce qu’elle considère comme une malédiction. Seulement, elle se rend compte qu’elle n’est pas une exception, que d’autres personnes partagent tout ou partie de ses dons et que les yokaïs forment une société parallèle, vivant cachés des humains. Bien malgré elle, mais finalement curieuse, Mina est mêlée à une enquête au sujets de meurtres dont sont justement victime les yokaïs. Il y a aussi ses rêves, qu’une maléfique entité hante ainsi que le mystère sur ses origines avec un père disparu très tôt et dont elle ignore tout ou presque. Même si le registre du roman est le fantastique, cette société mystique cachée mais organisée et hiérarchisée, qui n’est pas totalement étrangère aux Japonais, donne à ce roman une ambiance proche de l’urban fantasy. J’ai même pensé à du Shonen par moments, avec ces créatures folkloriques – au sens premier -, les artefacts que l’on entraperçoit, et surtout l’âge des protagonistes, Mina et Natsume (la classique déléguée de classe populaire) étant lycéennes. Les Noces de la Renarde intéressera d’ailleurs tous les fans de la culture japonaise au sens large. Floriane Soulas s’est documentée, cela se voit, même s’il ne faut pas oublier qu’elle n’est pas japonaise : il manque parfois la vision sociétale propre à l’archipel.

« Hikari prit délicatement les deux carillons et d’inclina profondément devant la vieille femme, encore sous le choc du présent qu’elle venait de recevoir. Chikanori lui tapota l’épaule et la pousse gentiment vers le cortège qui attendait à l’intérieur du temple. Hikari embrassa la noce du regard. À l’avant de la file, Morio officiait, toute vêtue de blanc, sa peau encore plus pâle sous la lune et ses scarifications lui faisaient comme des trainées sanglantes sur le front. Akane et une femme du clan du nord encadraient la prêtresse et l’éclairaient de leurs lanternes. Le couple venait ensuite, abrité sous une immense ombrelle de bois laqué d’un roue éclatant. Gen portait un kimono d’un violet profond et une ceinture bleu nuit. Il tenait dans sa large main les doigts délicats de Rika, toute vêtue de blanc. Sur son obi, aussi rouge que l’ombrelle, des pivoines mauves fleurissaient à la sa taille. »

Outre l’aspect fantastique qui sert de passerelle entre les deux époques, Les noces de la Renarde, comme son nom l’indique, évoque la famille et les traditions. Il y a bien sûr Mina et la quête de ses origines, mais aussi Natsume qui peine à trouver sa place eu sein d’une famille prestigieuse et dont la voie est tracée d’ascendants en descendants, sans oublier Hikari déchirée entre l’amour porté à ses sœurs de clan et sa curiosité vis à vis des éphémères humains. Quel sens peut-on donner à des traditions quand le monde évolue ? Ainsi les kamis et autres yokaïs semblent à leur place dans une société médiévale, que certains personnages considèrent d’ailleurs comme déjà trop moderne, mais semblent anachroniques au sein d’un Tokyo contemporain, qui fait pourtant de le place aux mythes – dans une approche peut-être un peu trop muséale. Les personnages devront faire un choix : rester à leur place, dans un moule conformiste, ou briser les codes, au risque de semer le chaos.

Les noces de la Renarde est un roman prenant efficace, où se mêlent passé et présent, qui permet de découvrir ces mythes japonais. Il y est aussi question d’amour, entre personnages mais également entre l’autrice et le pays du soleil levant.

Vous aimerez si vous avez toujours rêvé d’être un renard magique.

Les +

  • La couverture d’Aurélien Police
  • Les deux récits, qui se rapprochent petit à petit
  • Le folklore japonais

Les –

  • Quelques répétitions, de scène ou de vocabulaire.
  • Une fin trop brutale

Les noces de la Renarde sur la blogosphère : Tachan, grande amatrice de mangas, a beaucoup aimé ; , Sometimes a book n’a pas adhéré au double récit.

Résumé éditeur

1467, Japon. Hikari, une kitsune, vit avec ses sœurs dans une forêt peuplée de petits dieux. Fascinée par les humains, la mystérieuse jeune femme s’intéresse de près aux villageois installés au pied de la montagne, et surtout à Jun, l’un des bûcherons. Mais le contact avec les hommes est formellement interdit par son clan…
2016, Tokyo. Mina a le pouvoir de voir et de côtoyer les esprits et monstres du folklore japonais. Solitaire à cause de ce don qu’elle doit cacher à tous, la jeune fille ne se sent pas à sa place dans la société. Jusqu’au jour où un esprit tente de s’introduire dans ses rêves et que sa camarade Natsume l’entraîne dans une chasse au démon à travers la capitale…
Deux univers se croisent, deux destins s’entremêlent, entre quête d’identité et désir d’émancipation.

Les noces de la Renarde de Floriane Soulas, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Pocket (première édition en 2019 chez Scrinéo, présente édition de 2021), 464 pages.

Prix Livre de poche de l’Ouest hurlant 2022.

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