Chronique – La balle du néant, Roland C. Wagner

Zoé, taulière de Zoé prend la plume, a récemment publié un billet portant sur le thème délicat, voire polémique, de la surproduction livresque. Billet que je ne peux que vous inviter à lire ainsi que les débats et échanges qui s’en sont suivis dans les commentaires. Personnellement, je m’y retrouve en partie – et c’est pire que depuis que j’ai ouvert Mondes de poche -, notamment dans cette angoisse de ne pas pouvoir tout lire. Et encore, j’ai de la chance : me limiter au format de poche réduit l’offre qui m’intéresse et l’effet nouveauté est largement estompé par l’aspect deuxième sortie, après l’inédit en grand format. Quand j’ai répondu à Zoé, j’ai surtout constaté que je m’interdis quasiment de relire, même si cela me fait assez rarement envie. Pourtant, certaines autrices et certains auteurs le méritent, et j’aurais envie de partager mes coups de cœur plus anciens, et les livres qui m’ont construits comme lecteur.

Aussi, j’ai triché en relisant La balle du néant, premier tome des Futurs mystères de Paris de Roland C. Wagner ; triche car je profite de la réédition toute récente chez l’Atalante. Ma chronique sera un peu particulière car je vais tenter de comparer mes impressions entre ma première lecture et cette relecture, ce qui ne sera pas facile en raison de mon côté poisson rouge. Presque 15 ans séparent mes lectures de La balle du néant, un polar classique et parodique, surtout très wagnérien.

Ma première édition (2008)

La balle du néant est d’abord un hommage vibrant aux polars. Je ne vais pas lister toute les références car la chronique serait sensiblement plus longue (excuse malhonnête pour ne pas admettre que je suis loin d’être spécialiste) mais Roland C. Wagner se projette probablement dans son personnage, Temple Sacré de l’Aube Radieuse, quand ce dernier fait référence notamment à son auteur préféré, Léo Malet et son personnage Nestor Burma. Wikipédia m’apprend d’ailleurs que le nom du cycle, Les futurs mystères de Paris, dont ce roman est le premier volume (mais l’histoire est auto-contenue), est en réalité un clin d’œil très appuyé aux Nouveaux mystères de Paris dudit Léo Malet. Tout au long du roman, Tem, lui-même détective privé, se demande ce que ferait Nestor Burma à sa place et a une tendance nette à ne pas s’estimer à la hauteur de son modèle. Autre référence, l’intrigue est centrée sur un « mystère en chambre close », un grand classique du polar, dont l’itération la plus célèbre, voire réussie, est probablement Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux. Babelio propose même un descripteur « chambre close » mais La balle du néant n’y est pas pas référencée. Pourtant, il n’a pas à rougir avec ses prédécesseurs : l’intrigue bâtie par Roland C. Wagner est solide, enchainant indices et rebondissements. Même si c’est la première affaire d’ampleur de Tem, et que les cadavres se multiplient, le détective s’en sort et arrive à confondre le coupable, non sans récolter quelques coups au passage.

« Cela me faisait tout drôle de penser que je venais d’accepter une enquête – une vraie enquête, avec un meurtre mystérieux à élucider. En tout honnêteté, je me demandais comment j’allais m’y prendre. Mes modèles littéraires suffiraient-ils à me mettre sur la voie ? J’en doutais. Pourtant, j’ai soudain éprouvé une furieuse envie de me replonger dans Léo Malet, juste histoire de voir comment ce bon vieux Nestor Burma se dépêtrait de situations analogues.
Mais je ne croyais pas me souvenir qu’il eût travaillé sur un problème de chambre close. »

Lors de ma première lecture en 2008, je me souviens d’avoir été surpris, et séduit, par l’humour de l’auteur. Mis à part Terry Pratchett, j’avais eu rarement l’occasion de lire de l’imaginaire drôle, mais qui ne négligeait pas son intrigue. Pour moi, la SF c’était un truc sérieux. Roland C. Wagner manie et alterne tous les registres comiques. Tem est volontiers sarcastique, avec quelques répliques bien senties ; et c’est sans compter le personnage de Gloria, IA consciente très puissante qui aime se donner l’apparence d’une séductrice, au moins quand elle s’adresse à Tem, activiste pour la libérations des autres IA. Le détective rencontre au fil de son enquête tout un défilé de personnages plus bigarrés les uns que les autres. Le choix d’un contexte de SF permet à l’auteur d’introduire un autre élément comique en dotant son personnage du Talent parapsychique de Transparence. Personne ne fait attention à Tem, qui en est presque invisible. Il n’est pas davantage visible par des moyens technologiques. Mieux, ou pire, il disparait même des souvenirs ou des enregistrements. Outre l’atout narratif pour l’auteur, cela lui permet d’introduire des éléments burlesques car, pour se faire remarquer, le détective est obligé de porter notamment un feutre vert fluo. Je vous laisse imaginer. Vous avez aussi l’explication des couvertures.

« Parfois je me demande à quoi pouvait bien ressembler cette ville autrefois, avant l’Élan utopique et l’explosion des familles-au-sens-large – du temps de Nestor, par exemple. Bien sûr, beaucoup de bâtiments subsistent encore, à peine érodés par le temps, mais le peuple n’est plus le même. Le grand métissage est en route et rien ne l’arrêtera. Pensez qu’il y encore un siècle on vous aurait regardé de travers uniquement parce que vous étiez né en Algérie ou au Tonkin – et, surtout, parce que vous aviez le « type » de votre pays d’origine. Ça peut paraître incroyable, mais avant la Grande Terreur primitive ce genre d’attitude n’était pas seulement le fait de groupuscules racistes honnis de tous. »

Les mésaventures de Tem, son ton sarcastique ou même la figure du détective à borsalino pourrait évoquer le roman noir. Il n’en est rien, ou alors très partiellement, car l’auteur intègre ses thèmes de prédilection et sa vision du monde, profondément humaniste. Entre ces deux lectures, j’ai en effet lu le chef d’œuvre de Roland C. Wagner, Rêves de gloire, dont je vous disais tout le bien que je pensais dans cette chronique, et on retrouve certaines similitudes. Il y a tout d’abord d’assez nombreuses références musicales, l’évocation et l’usage de substances psychotropes (la « gloire » du roman sus-cité), l’importance des communautés nommées « tribus » dans La balle du néant… Mais le plus important est la vision profondément optimiste, voire utopique, du futur que nous propose l’auteur. Tout n’est certes par parfait, mais les thématiques classiques de la SF post-apo ne sont pas présentes ici. L’auteur me parait être au mieux méfiant vis à vis des Etats ou de certaines institutions (disons-le, le ton est anarchiste) mais il préfère se concentrer sur les individus et ce qui peut les rapprocher. Son monde semble plus fraternel, plus lumineux.

La balle du néant est un concentré de qualités : inventivité, érudition, humour, rythme. Je ne peux que vous le recommander, chaudement. Quant à moi, je prends la résolution de continuer à relire Wagner.

Vous aimerez si vous aimez les polars et le vert fluo.

Les +

  • Ce futur positif
  • La maitrise des genres
  • Tem & Gloria

Les –

  • De nouvelles couvertures qui me parlent moins

La balle du néant sur la blogosphère : Le chien critique montre à nouveau qu’il a bon goût, Steph aussi et cause de tout le cycle.

Résumé éditeur

Mon nom est Temple Sacré de l’Aube Radieuse, mais vous pouvez m’appeler Tem. Pour cent euros par jour plus les frais, vous pouvez aussi louer mes services. Je suis détective privé. Mon atout majeur ? Le Talent de transparence qui me permet de passer inaperçu. Mais qui m’oblige aussi à des efforts vestimentaires pour ne pas passer inaperçu.

Paris, 2063. Un demi-siècle après la « Grande Terreur primitive » qui a bouleversé les fondements de la société (pour le meilleur plutôt que le pire), voici le premier des Futurs Mystères De Paris. Où l’on enquête sur le meurtre en chambre close d’un physicien.

La balle du néant de Roland C. Wagner, couverture de Julien Pacaud, aux Atalante poche (première édition en 1996, présente édition de 2022), 208 pages.

2 commentaires sur “Chronique – La balle du néant, Roland C. Wagner

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