Chronique – Space O.P.A., Greg Costikyan

J’ai une tendance masochiste, à savoir aimer la SF un peu déprimante, qui nous met en garde contre des futurs qui ne sont pas très désirables. Pour respirer un peu, une parenthèse plus légère m’éviter de glisser totalement dans un trou noir dépressif. J’aime bien aussi – et de plus en plus – les histoires de « premier contact ». Si en plus, elle sont déprimantes…

Pour faire bref, ce n’est pas déprimant du tout (quoique). Space O.P.A. m’a été conseillé lors d’une séance de « name-dropping » (je vous ai épargné « first contact », j’ai donc le droit à mon anglicisme) sur Twitter et c’est le genre de pitch (je sais) très fun (oui…) qui m’attire inévitablement. C’est certes un récit contenant un peu de premier contact, mais c’est surtout une histoire à l’échelle individuelle, et qui prend forme d’une satire très drôle.

Premier contact donc. Celui-ci ne prend pas la forme d’une démonstration habituelle de hard power, à base d’armées, de vaisseaux ou de gros rayons de la mort, ni d’une version soft avec des aliens sympa mais incompréhensibles. C’est bien de hard power dont il s’agit, mais dans sa version économique. Les visiteurs sont prêts – ou disent qu’ils le sont – à nous faire progresser, en nous vendant sciences et autres objets technologiques contre une contribution modeste. Après tout, qu’avons nous à foutre de Jupiter ? De surcroit, ils ne sont que finalement l’avant-garde, ou le premier premier contact, du reste de la galaxie, peuplée d’espèces bigarrées – comme tout space opera qui se respecte – mais toutes animées par un sens solide des affaires. L’univers est libéral. Quant à la Terre, son niveau de développement la cantonne au rang du tiers-monde galactique et l’écart est si grand qu’il parait bien difficile de remonter les filières. L’auteur joue volontiers tout au long de son roman du parallèle historique et des vagues successives de la colonisation. Seule une poignée de débrouillards pourra tirer son épingle du jeu.

« – Dans leur immense bienveillance, expliqua le capitaine du vaisseau extraterrestre, les plus grands esprits de la Galaxie ont décrété que tout négociation avec les espèces récemment en mesure de se lancer dans l’exploration spatiale devait se faire avec leur gouvernement planétaire. Nous ne pouvons pas prendre le risque de déstabiliser l’équilibre des pouvoirs.
– Le quoi planétaire ? s’enquit Fujaki.
– Le gouvernement planétaire, bourdonna l’extraterrestre. Nous croyons savoir qu’il se trouver à New York.
– Vrai… vraiment ? s’étonna le président.
– De fait, fit le deuxième extraterrestre, où est le secrétaire général ? Nous nous attendions à ce qu’il soit également présent pour nous accueillir.
Long silence Puis Canderao prit la parole. « Le secrétaire général ? Oh… des Nations unies voulez-vous dire ? »

Cette « invasion » arrive au pire moment pour Johnson, P.D.G. d’une FTN de haute technologie, et qui devait vivre son meilleur moment, en l’occurrence le lancement d’une télévision révolutionnaire. Comment rivaliser avec des produits aliens capable de produire une réalité virtuelle complète ? La chute est rapide, avec tous les œufs du panier. Son épouse le quitte dans la foulée, avec l’essentiel des biens domestiques, et vend la maison. Il y a ici pour moi le principal bémol du récit : le coup de l’épouse superbe et vénale, on l’a déjà vu 1000 fois, et cela donne côté macho dont je me serais passé. Certes, le roman a déjà plus de 20 ans, mais je suis désormais un peu plus sensible à la question des personnages féminins. L’ex grand patron devient donc SDF, déclassé comme un très grande partie de la population mondiale qui se retrouve au chômage, les entreprises terriennes ne pouvant rivaliser avec les produits galactiques. Mais Johnson a les affaires dans le sang, la moralité dans les chaussettes et décide de remonter la pente coûte que coûte, au sens propre.

« – Votre argumentation m’a beaucoup impressionnée. Vous avez entièrement raison de dire que nous devons adopter le plus vite possible la technologie extraterrestre si nous ne voulons pas nous retrouver de façon permanente dans la situation d’un pays du tiers-monde. Mais les Japonais ne se sont pas contentés d’emprunter la technologie occidentale, voyez-vous.
– Ils n’en restent pas moins très japonais protesta Huff.
– Technologie n’est pas culture, déclara-t-elle. Mais les Japonais ont réussi à moderniser leur société et entrer dans l’ère technologique parce qu’ils avaient également adopté le capitalisme. Ils exportaient pour gagner les devises fortes dont ils avaient besoin pour ce faire. »

L’auteur enchaine les situations cocasses. Il n’est guère besoin d’aller bien loin pour des rencontres incongrues. Il entoure Johnson de personnalité bigarrées, bien terriennes entre l’auteur de SF qui ne jugerait pas dans un meeting trumpiste, les Mexicains avec lesquels il organise son nouveau business, les forces de l’ordre à la compétence approximative ou sa volcanique collaboratrice (personnage féminin plus réussi mais que l’auteur se sent obligé de décrire en priorité par son physique)… Surtout, Greg Kostikyan grossit les traits de certaines habitudes terriennes, et plus spécifiquement celles liées au monde des affaires. Sa version SF d’une grande foire est probablement le climax du roman et on voit un peu plus d’aliens, finalement trop absents du reste du roman. Personnellement, j’ai particulièrement rit quand l’auteur exagère les travers étatsuniens, et notamment leur sentiment de domination bien ancré.

Space O.P.A. est finalement un récit qui lorgne davantage sur l’humour absurde ou le sarcasme que vers la satire. L’auteur, même s’il égratigne les travers d’un libéralisme débridé, semble plutôt s’en accommoder à travers cette figure de l’entrepreneur pugnace, image bien classique du self made man.

Vous aimerez si vous cherchez quelque chose de fun, vite lu, basé sur une idée originale.

Les +

  • Drôle
  • Les titres VO et VF
  • L’idée de départ

Les –

  • J’aurais aimé une critique ou analyse un peu plus poussée
  • L’idée que le libéralisme est un invariant absolu

Space O.P.A. sur la blogosphère : Le chien critique est plus mitigé que moi, Baroona a bien aimé et a été comme moi hameçonné par le titre.

Résumé éditeur

La Bourse est à la hausse. Le produit – le MDS-316, dernier cri de la technologie en matière d’écran holographique – va se vendre comme des petits pains. Tous les voyants sont au vert et Johnson Mukerjii, P.-D.G. de la M.D.S., se frotte les mains. C’est oublier, hélas, que la Galaxie et sa population de monstres visqueux aux yeux pédonculés ourdissent une O.P.A. hostile contre la Terre et les Terriens.
Les extraterrestres débarquent.
Non pas en envahisseurs belliqueux armés de désintégrateurs, mais en mercantis capitalistes, avec pour seule arme la loi inexorable du marché.
La Terre va tomber au fin fond du tiers-monde de la Galaxie. Mais Mukerjii sait sa leçon. À la rue, sans le sou, abandonné par une épouse vénale, il reviendra en conquérant, avec son seul savoir-faire d’industriel et le Grand Rêve américain dans ses bagages…

Space O.P.A. de Greg Costikyan, couverture de Leraf, traduction de Frank Reichert, aux éditions Atalante poche (sortie VO en 1999, sortie VF en 2003, présente édition de 2018), 368 pages.

4 commentaires sur “Chronique – Space O.P.A., Greg Costikyan

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  1. Le titre est tellement bien trouvé. Le VO est déjà bien, mais le VF quoi ! Ils ont par contre abandonné le dollar pour le ‘S’ dans cette réédition, je n’arrive pas à me décider si c’est une perte ou non.
    En tout cas j’en garde un bon souvenir, il ne faut pas en attendre trop mais pour du fun c’est très bien.

    Aimé par 1 personne

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