Chronique – Team Building, Katia Lanero Zamora

La jeune collection de novellas lancée cette année par les éditions ActuSF continue son bonhomme de chemin, et cette fois-ci avec le texte d’une autrice habituée à ce format en la personne de Katia Lanero Zamora, auréolée du prix Julia Verlanger – mérité – pour Re:Start. Au delà de la forme, l’autrice belge prolonge avec acuité la dimension cathartique et s’attaque cette fois-ci au monde de l’entreprise, à l’heure du néolibéralisme époux du web 3.0.

Que se passe-t-il quand le management moderne fait semblant de régler les problèmes qu’il crée lui-même ? Cela donne une séance de jeu qui regroupe une poignée de salariés, contraints de respecter des règles obscures pour atteindre l’objectif ultime.

Le team building est un procédé de management qui consiste à souder une équipe autour d’un évènement, souvent en dehors du temps de travail, dans une ambiance censée être festive. Fichtre, j’ignorais que mon expérience de jury candide au Grand Oral du bac section tertiaire me servirait sur ce blog. Dans Team Building, c’est donc un groupe bossant pour une entreprise vendant des produits ménagers qui doit se livrer à l’exercice, dans un contexte de fusion d’antennes. Katia Lanero Zamora livre une galerie de personnages volontairement archétypaux : la commerciale talentueuse, son collègue aux dents longues, la secrétaire dévouée, le chef qui récolte les lauriers de son équipe, le presque retraité… La novella devient un texte inclassable – ce n’est pas grave – car cette séance ludique s’appuie sur une immersion poussée dans un monde virtuel, via des casques, ce qui relève à priori plutôt d’une SF très prochede nous, mais dont le worldbuilding – désolé – appartient à la Fantasy, avec un côté Tolkien (version film) volontairement très poussé : il y a une tour avec un œil et le best of des répliques de Gandalf. Chaque collaborateur s’incarne dans un avatar numérique subit, créature mythique dont les propriétés ne sont pas totalement hasardeuses. Cette partie de jeu de rôle très immersive devrait montrer à notre petite équipe les bienfaits d’un travail… d’équipe.

« Bon ! continua le mage Thibalt en reprenant contenance. Bienvenue à Corporalia. Vous êtes les Collaborateurs, les protecteurs du temple de la Cohésion, où nous nous trouvons. Sur vous repose l’équilibre du royaume. Mais voilà. Il se dit que le seigneur Burn-Out renaît de ses cendres.
Denis serra ses poings de cyclope.
– Le bâtard ! »

Ainsi, l’autrice imagine ce jeu et son univers en y transposant les principales difficultés que l’on peut rencontrer dans le monde du travail, et chacune d’entre elles pourrait être résolue par quelques règles de management : déconnexion, reconnaissance, lucidité et autonomie. Autant de quêtes dans le jeu, d’énigmes à résoudre et de miniboss à affronter, et donc autant de péripéties pour terminer le jeu. À chaque fois, c’est aussi l’occasion pour l’autrice de décrire davantage les personnages, avec leurs sales petits secrets, et de présenter le monde du travail qui est le leur, et qui évolue. Car si dans le jeu les règles sont relativement claires et explicites – quoique – ce n’est pas ou plus le cas dans la « vraie vie ». Les techniques tertiaires ont évolué, poussées notamment par le développement des outils numériques – du powerpoint à l’IA, en passant par le tableur – et des nouvelles théories d’encadrement : tout va vite, toujours davantage, avec en ligne de mire la rentabilité pour une poignée d’individus. La novlangue globish s’est imposée, et ses grotesques terminaisons en ing pour être dans le coup, tout en gardant les scories indépassables comme la médiocrité d’un chef récompensé pour le travail d’une équipe compétente, gelant de fait leurs promotions, le statuquo assurant à ladite direction de recevoir, elle, les récompenses. Le texte est remarquable de fluidité, les pages se tournent toutes seules pour découvrir davantage personnages et péripéties. Pour quelqu’un comme moi – fonctionnaire – qui ne connait pas cet univers, c’est à la fois limpide et effrayant, même si je suppose que quiconque plongé dans mon univers pourrait éprouver les mêmes impressions

« Mais voilà. Ces derniers temps les chiffres allaient mal. L’enquête de qualité n’avait rien révélé de défaillant dans leurs produits, mais l’étude du public avait conclu que « les gens faisaient moins le ménage ». Même avec une technicienne de surface à domicile, cela ne valait pas l’époque de Jean-Benoît Raskin, le fondateur de Zénage quand toutes les femmes étaient des fées du logis et accomplissaient leur destin en récurant leurs maisons. La chute du chiffre d’affaire, c’était à cause du féminisme ! Cela, Bruno ne pouvait le dire à voix haute. Pas depuis qu’il avait suivi la formation « le management déconstruit ». »

Chaque protagoniste a des propres objectifs. Bien sûr, il y a ceux qui relèvent du monde du travail, différents selon les postes que l’on occupe, d’atteindre et dépasser ses objectifs de vente, à assurer le bien-être des autres collaborateurs, en passant par l’inévitable promotion même si on ne sait pas vraiment en quoi elle consiste – mais c’est pas grave, c’est une promotion, donc c’est mieux. Cet univers laborieux finit par avoir quelque chose de kafkaïen : les objectifs et indicateurs sont censés être clairs, puisqu’ils sont parfaitement quantifiés, et que les procédures sont établies et communiquées. Mais celles-ci se révèlent bien creuses, artificielles, et c’est sans compter la part inévitable d’humain, de petits ou grands égoïsmes et égotismes. Les petites justifications minables s’enchainent, où la hiérarchie et les « collègues » se trouvent des excuses en se disant que, finalement, leurs actions servent certes leurs intérêts, mais qu’elles feront aussi le bien d’une personne qui ne sera pas promue, car cette dernière ignore en réalité ce qui est bon pour elle. Après tout, l’objectif d’une vie familiale épanouie est-il compatible avec celui d’une vie professionnelle réussie ? Sans parler des objectifs de l’entreprise en elle-même, qui ont peut-être le mérite d’être transparents, si on accepte de regarder la réalité en face. Cette séance de team building met tout ceci en exergue et démontre qu’il est important, nécessaire de dire, même si on nous a toujours affirmé le contraire, « moi, j’ai besoin de… ».

Team Building est un artefact qui nous réfléchir sur les travers de notre XXIe siècle, sur ce que nous trouvons normal… alors que c’est parfaitement con.

Vous aimerez si vous aimez les licornes et le CrossFit, ou pas.

Les +

  • Une couverture inspirée et dynamique
  • C’est drôle !
  • C’est féroce !!

Les –

  • Un dénouement peut-être un peu… (no spoil !)

Team building, avis choisis sur la blogosphère : drôle et juste pour Allan, a donné envie de faire une licorne au crochet chez Symphonie.

Résumé éditeur

Chez Zénage, entreprise de produits ménagers dont le slogan proclame « Le pouvoir d’un dégraissant dans l’instant présent », des changements se profilent. Pour marquer ce tournant, l’équipe commerciale est convoquée à un team building censé renforcer la cohésion et préparer l’avenir ! Il y a Vanessa, pilier des ventes depuis près de quinze ans, Magali, l’assistante de direction qui est aussi Chief of Happiness, Denis, jeune commercial qui se croit à Wall Street, Madeleine, la senior accrochée à ses acquis, et Bruno, le directeur zélé disciple de plusieurs courants de développement personnel. Sans oublier René, à vingt-trois jours de la retraite, qui coche les cases dans le calendrier accroché dans ses toilettes et qui se moque éperdument de ce qui se trame.

Ce n’est qu’un team building, un jeu entre des collègues !

Mais, des collègues épuisés. 

Qui portent chacun un secret. 

Que pourrait-il arriver de grave ?

Team building de Katia Lanero Zamora, couverture de Melchior Ascaride, aux éditions ActuSF, collection Nagori (2026), 136 pages.

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