Chronique – Sept vues sur les gorges d’Olduvaï, Mike Resnick

Je vous ai parlé il y a quelques jours de Mondes de poche. Or, quand j’ai demandé ce dernier en SP, Erwan a proposé de m’envoyer en même temps Sept vues sur les gorges d’Olduvaï, de Mike Resnick, ce que j’ai accepté, après m’être toutefois enquis de son accessibilité, Aspects ayant laissé des traces chez moi. Et en effet, Sept vues – vous pardonnerez à votre serviteur de ne pas écrire systématiquement le titre en entier – est non seulement accessible, mais aussi un excellent texte, d’un auteur que j’aimerais avoir l’occasion de lire plus avant. En tout cas, un coup de cœur.

La novella interroge ce qui fait l’essence de l’humanité. C’est un texte de SF qui s’inscrirait dans un vaste space opera, mais en adoptant les méthodes archéologiques et anthropologiques – croyez-moi, jamais la discipline n’aurait aussi bien porté son nom – pour dresser un portrait de famille quelque peu pessimiste.

Dans un futur très lointain, l’humanité a quitté la Terre, s’est répandue à travers les étoiles et a rencontré d’autres espèces sentientes. Les personnages principaux du texte sont des membres des dites espèces, qui se sont rendues sur notre petite planète bleue, animées par la curiosité scientifique. Dès les premières pages, Mike Resnick pose les jalons d’un contexte propre au Space Opera en décrivant cette expédition : même si vous avez l’habitude du genre, l’imagination de l’auteur est remarquable et il s’éloigne relativement des aliens qui ne sont in fine que des copies d’humains avec quelques effets cosmétiques ; du moins autant que possible pour une novella, et dont le cœur du propos n’est réellement de décrire un astrosystème approfondi. Le plus exotique, pour nous mais également pour les autres membres de l’expédition, est le narrateur – le récit est à la première personne – dont l’espèce possède la capacité d’absorber des objets puis d’être ensuite capable d’éprouver ce que l’objet a « vécu ». Un talent de psychométrie bien utile quand on se livre à des fouilles archéologiques…

« Voilà pourquoi nous sommes sur Terre, à l’endroit précis que l’on dit être le véritable berceau de l’Humanité, ces gorges rocheuses où, pour la première fois, il a franchi la barrière de l’évolution, où il a vu les étoiles avec un regard nouveau et s’est juré qu’elles lui appartiendraient un jour. »

Sept vues sur les gorges d’Olduvaï lorgne vers le fixup avec ses chapitres aux structures similaires. D’abord le point de vue de notre groupe d’explorateurs, puis l’absorption d’un objet par le narrateur, et le récit qui en découle. Resnick s’affranchit quelque peu des conventions archéologiques : ce sont les objets, quasi artefacts, les plus anciens qui sont étudiés en priorité, l’auteur voulant dresser un vaste panorama chronologique de l’histoire de l’Humanité. Le côté un peu répétitif – discussions, absorption, souvenir, feedback – devient rapidement une force du récit en créant la curiosité du lecteur dans cette routine : quelle sera la fonction de l’objet, quelle période, et quelle histoire nous racontera-t-il ? Dans son avant propos, Resnick nous explique avoir été inspiré par un safari en Afrique, et décide de faire du berceau de l’humanité le site exclusif de Sept vues. La novella raconte donc sept récits marquants, les différentes étapes de notre histoire commune, de l’aube – coucou 2001 – à la toute fin, quand nous avons définitivement foutu le feu au berceau, en passant par les étapes qui ne sont pas davantage glorieuses : traite, colonisation, post-colonisation, anthropocène…

« – Vous appelez sens pratique un génocide à l’échelle gaalctique ? se réciria l’Évaluateur.
– C’en était, du point de vue de l’Homme. Cela lui a permis d’avoir ce qu’il voulait avec un minimum de risque et d’efforts. Considérez cette race, née à quelques centaines de mètres de nous, qui dirigea un empire de plus d’un million de mondes. Presque toutes les races civilisées de la glaxie parlaient terrien.
– Sous peine de mort.
– C’est vrai, convint Bellidore. Je n’ai jamais dit que l’Homme était un ange. Simplement que, s’il était un diable, c’était un diable efficace. »

Le thème de l’expédition qui débarque sur une planète, pour l’étude d’une civilisation disparue, parfois après avoir établi un vaste empire, est un trope bien connu de la SF et surtout du Space Opera. Mais l’auteur étatsunien le renverse complètement : l’espèce qui est née, a grandi, conquis, puis disparu… est la notre. C’est pour ça que j’aime – et vous probablement aussi si vous lisez ces quelques lignes – la SF ; pour cette capacité à faire un pas de côté, puis pivoter à 180° pour devenir notre propre sujet d’étude. Et c’est peu dire que la réflexivité ne nous renvoie pas une image qui fait plaisir, sauf peut-être à une certaine frange de notre société. Les humains se font la guerre, passent de victimes à bourreaux, puis l’inverse, s’oppriment et se dominent. Il est par conséquent logique d’extrapoler que s’ils venaient à se disséminer dans l’espace, la conquête spatiale porterait fort bien son nom. Sept vues est un donc texte qui inquiète, d’autant que plus que, pour une fois, ce n’est pas l’humanité qui est terrifiée par une espèce supérieure – et belliqueuse -et face à qui il faudrait se défendre, mais bien l’inverse. L’extinction avant que Musk et Besos ne colonise l’espace est peut-être une bonne chose.

Sept vue sur les gorges d’Olduvaï est un texte qui imagine notre futur, à partir de notre passé. L’articulation parfaite de l’histoire, mise en abyme – au sens propre – avec la SF. Pessimiste, oui. Réaliste, très probablement.

Vous aimerez si vous aimez la SF qui propose des points vue très différents.

Les +

  • Une couverture absolument parfaite
  • Le changement total de point de vue
  • Un contexte africain qui sort des contextes habituels…

Les –

  • … mais qui, format oblige, frôle l’essentialisme
  • On aurait aimé en avoir davantage, comme souvent

Sept vue sur les gorges d’Olduvaï sur la blogosphère, avis choisis : on aime au Syndrome Quickson, à lire chez Gromovar (qui nous fait une petite incise sur les nouvelles approches des origines de l’humanité, tout à fait exactes).

Résumé éditeur

Futur si lointain que l’humanité n’est plus qu’un souvenir… 
Dans les gorges tanzaniennes d’Olduvaï, un groupe d’extraterrestres d’origines diverses, des scientifiques, entreprend de retracer l’histoire unique de ce singe sans poil qui fit de l’univers son royaume. Pour cela ils disposent de sept artefacts trouvés dans ce lieu où l’Homme commit ses premiers pas, et des capacités hors normes de l’un des leurs, à même de « sentir » les objets en les « assimilant »… Ainsi, à travers les récits révélés de ces reliques exhumées, ce sont la naissance, l’ascension et l’ultime chute d’homo sapiens que vont revivre ces enquêteurs d’outre-espace. Sept artefacts, et autant d’épisodes marquants déployés sur des millénaires, avec pour constantes la violence, l’appropriation, la domination… Quel est donc le secret de cette étrange créature humaine portée par une soif de connaissances et de pouvoir inextinguible ? Cette même soif qui le conduira jusqu’aux étoiles ?

Sept vues sur les gorges d’Olduvaï de Mike Resnick, traduction de Jean-Marc Chambon, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2026, parution VO en 1994), 112 pages.

Prix Ozone 1999, Prix Hugo 1995, Prix Nebula 1995, Prix SF Chronicle 1995, Prix Premio Ignotus 1996

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