Il y a des coïncidences qui font sourire. Qu’une novella porte le nom de mon blog, dans la prestigieuse collection Une Heure-Lumière de surcroit, en est résolument une. Elle fut également l’occasion pour moi de faire un pas que j’avais jusque-là retenu : faire une demande de service de presse auprès du Bélial. Erwan Perchoc a gentiment accepté et voici donc cette chronique, pour une fois largement en avance sur le reste de la blogosphère (si ça se trouve, je suis même le premier, au moins en temps relatif…)
Mais cessons ces petites références à nos nombrils et parlons de l’essentiel : Mondes de poche de Brenda Peynado – autrice traduite pour la première fois en français – et lauréate du prix Dick 2025 avec ce texte. C’est mérité. J’ai adoré cette (ré)écriture qui part d’un trope bien connu en SF, les univers parallèles, mais avec une narratrice dont le point de vue diffère doublement : celui d’une Dominicaine, et mère en deuil.
Le thème des univers parallèles est un grand classique de la SFFF, quels qu’en soient les supports. On pensera par exemple au cycle d’Ambre de Zelazny du côté des romans, à Sliders en série TV, Everything Everywhere All at Once sur grand écran ou encore les innombrables terres alternatives chez Marvel et DC pour les comics (et leurs avatars cinématographiques), voire Ars Magica pour le jeu de rôle. Brenda Peynado nous propose une approche différente, plus subtile aussi, de ce sujet. D’une part, ces mondes ne sont ici pas parallèles, mais sécants. Il est possible de passer de notre monde, la Terre Standard, vers un monde de poche (MDP) en manipulant le point-seuil : le nexus physique, un objet, et donc mobile ; le passage est par conséquent d’une remarquable facilité. D’autre part, ces mondes ne sont pas – à priori – d’une surface équivalente à notre univers dont ils seraient un reflet, mais sont des poches réduites qui répliquent une partie de la Terre. Surtout, ils se caractérisent par des variations de l’espace et du temps. L’environnement peut être radicalement différent du point de départ, allant d’un monde hostile à un véritable paradis terrestre, de quelques mètres à des kilomètres carrés ou davantage. Le temps peut également s’écouler infiniment lentement… ou à très grande allure. Très vite, l’autrice manipule les notions de temps relatif et de temps standard, mais les enjeux ne sont pas cosmiques, bien terre-à-terre au contraire.
« Et quand nous avons découvert les mondes de poche et leurs points-seuils, nous avons pu à notre guise pénétrer dans ces mondes et en ressortir. Nous avons pu effectuer des tests, comprendre la logique de leur fonctionnement, débattre de leur origine au sein de la communauté scientifique. Nous avons pu les manipuler. Le premier MDP étudié : une physicienne travaillant en solitaire à Buenos Aires a remarqué qu’à un endroit, dans son laboratoire, les règles habituelles de la thermodynamique ne s’appliquaient pas. Ne cessant de se dérouler de manière incorrecte, une expérience qui portait sur tout autre chose a attiré l’attention de cette physicienne sur le point-seuil. On l’a ensuite chargée de créer l’Institut mondial pour l’Étude scientifique et humaniste des Mondes de Poche. »
Brenda Peynado est originaire de la République dominicaine et choisit d’enraciner son texte à Saint-Domingue, capitale politique et économique de cet État des Caraïbes. La novella a donc une ambiance différente des habituels contextes « occidentaux » et aborde particulièrement des thèmes qui bousculent nos représentations. La métropole des Antilles est un concentré d’espace-temps : les séquelles des vagues historiques qui n’ont jamais été soldées, oscillant entre logiques (néo)coloniales et néolibérales, dont les habitants portent les héritages des différents peuples qui se sont succédé, affrontés, anéantis, mélangés. Autochtones Taïnos, Européens, Africains déportés… puis les vagues de touristes ou les employés des firmes transnationales. Rachel, le personnage principal, est une archéologue, représentante d’une élite intellectuelle bien consciente de cette réalité et des inégalités de l’île, mais qu’elle observe d’un air parfois détaché, obnubilée par l’étude des MDP, dont elle espère qu’ils lui permettront de découvrir le destin des Taïnos. Brillante, elle a mis au point un dispositif dont la fonction est de retracer leur mémoire, et travaille pour l’institut, chargé d’explorer et d’analyser ces espaces, dont certains sont peut-être des échos de ce passé plusieurs fois centenaire. L’autrice raconte d’abord une forme d’âge d’or, où les scientifiques auraient les moyens nécessaires à leurs recherches, avant que la rentabilité ne prime. Imaginez un espace qui n’est pas réellement sur Terre pour stocker des déchets, des paradis à consommer sans se préoccuper des retombées environnementales, ou des mondes où l’on pourrait travailler des années pendant que seuls quelques instants ne s’écoulent pour vos proches.
« Je me rappelle à quoi ressemblait la prairie à notre sortie du point-seuil. Un océan de plantes vertes luxuriantes qui nous arrivaient au torse et se courbaient comme si elles étaient censées nous accueillir. Seules nos têtes dépassaient du vert. Nous avons lâché une nuée de drones qui sont montés au-dessus des tiges comme le pollen de nouvelles floraisons. Le bourdonnement d’insectes vénérant les fleurs. L’exhalaison florale de la nature sauvage et bruissante. Un petit cours d’eau qui murmurait, traçant comme un sourire à travers la prairie. La courbure exagérée du ciel comme si nous marchions à la fois dans la prairie et dans le ciel. Nous nous sentions radieuses, neuves, libérées de la surpopulation de la Terre Standard. »
C’est que Rachel a expérimenté à ses dépens. Son égoïsme, son arrogance même, lui fait faire une erreur : elle entre quelques instants dans un MDP extrêmement lent, pendant que la Terre Standard défile à toute vitesse. Quand elle en ressort, les signes qu’elle n’a pas vus – ou qu’elle n’a pas voulu voir – se sont désormais concrétisés. Quatre décennies plus tard, le monde est pire, dans tous les domaines : climat, guerres, inégalités… l’ensemble faisant système. Comme la grenouille dont on augmente progressivement la température de la casserole, nous nous habituons à la dégradation lente de notre monde, chaque jour n’étant finalement qu’à peine pire que le précédent ; mais Rachel est celle qui arrive de quarante ans plus tôt, instantanément. Surtout, la fille qu’elle a laissée derrière elle est décédée. Les sentiments dominants du récit sont la tristesse et le regret, car il met en scène le deuil d’une famille, d’une position sociale et tout simplement du monde connu. Comme les mondes de poche qu’elle traverse, Raquel est une solitaire et singulière anomalie, jamais au bon endroit, au bon moment. Son orientation sexuelle est rejetée par une famille conservatrice, elle a dédié sa vie à un passé quasi légendaire pour obtenir un prestige à venir, n’a pas le temps nécessaire pour profiter de sa fille puis perd tout ou presque après l’incident. Elle était, devient et sera un personnage tragique, qui fait souvent les mauvais choix pour tenter de ne pas perdre pied totalement. Ce n’est pas une héroïne, mais un personnage vulnérable qui échoue, aggrave parfois la situation, et qui cherche la place qu’elle pourrait désormais occuper. Si elle existe.
Mondes de poche est un électro-choc, la démonstration éclatante que le passé, un hypothétique plus tard, ou un ailleurs lointain ne sont pas les solutions miracles des problèmes présents.
Vous aimerez si vous aimez la SF qui change de focale.
Les +
- Le titre VF bien évidemment (même si j’aime aussi celui de la VO)
- Un texte qui renouvèle un des tropes les plus classiques de la SF…
- … en se mettant à la hauteur de son personnage
- Un texte d’une remarquable densité, sans être indigeste
Les –
- Pessimiste (et en même temps…)
Mondes de poche sur la blogosphère, avis choisis :
Résumé éditeur
Futur proche, Saint-Domingue et ailleurs…
La découverte des mondes de poche, ces univers parallèles minuscules où le temps s’écoule à des vitesses variables, promet de bouleverser l’ensemble des sociétés humaines. Scientifiques et universitaires se lancent bientôt dans des missions d’exploration, pressés d’étudier ces horizons inédits et leur potentiel apparemment sans limite. Raquel et son épouse Marlena sont de ces explorateurs d’un genre nouveau. Mais suite à un incident, Raquel tombe dans un de ces mondes-piège où le temps file à une vitesse sidérante. Or si, de son point de vue, elle en ressort très vite, quarante années se sont écoulées en temps objectif. Sa fille est morte, et son épouse vit cloitrée dans un monde de poche qu’elle refuse de quitter. Quant à la société que Raquel connaissait, conflits divers, capitalisme débridé et prévarication l’ont radicalement transformée. Étrangère à son propre univers, Raquel se dresse désormais au milieu des ruines de ses idéaux brisés. Comment inverser le cours des événements ? Et existe-t-il encore seulement quelque chose à sauver — ne serait-ce que l’idée d’un monde plus juste, moins brutal ?
Mondes de poche de Brenda Peynado, traduction de Gilles Goulet, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2026, parution VO en 2024), 192 pages.
Prix Philip K. Dick 2025

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