Chronique – Vers les étoiles, Mary Robinette Kowal

Il y a des sorties en poche qui suscitent l’impatience. Alors quand le roman a obtenu cinq prix prestigieux, que les retours sont excellents – encore plus quand ils viennent de blogueuses en qui j’ai toute confiance -, que c’est une uchronie, sur un thème qui m’intéresse énormément, et avec une dimension sociale… je trépignais. Ce livre que j’attendais tant, c’est Vers les étoiles, de Mary Robinette Kowal, premier tome (mais qui peut se lire seul) de la série Lady Astronaute.

C’est un immense coup de cœur ! Vers les étoiles est une uchronie post/pré-apocalypse où les femmes jouent un rôle de premier plan en dépit des oppositions et pesanteurs ; c’est aussi et surtout un très beau livre, avec des personnages très émouvants.

L’uchronie repose sur le changement d’un élément historique, et les conséquences qui en découlent. Dans Vers les étoiles, une météorite s’est abimée dans l’océan atlantique en 1952, ravageant notamment la côte Est des Etats-Unis. Les premières pages du roman sont consacrées à cette catastrophe, tout en nous présentant le personnage principal, Elma York ; dès le début, sa grande intelligence est évidente, de même que ses doutes et l’amour – réciproque – qu’elle a pour son mari. Mary Robinette Kowal nous happe immédiatement, par la justesse et la rigueur de ses descriptions, y compris dans les aspects scientifiques, la crédibilité des conséquences et des actions des personnages, ceux-ci étant attachants dès la première ligne où ils apparaissent. Elma se rend vite compte que le tsunami, l’onde de choc et les éjectats ne sont que le début et le déclencheur d’une catastrophe plus lente : en tombant dans l’océan et le portant à ébullition, l’effet de serre est renforcé à court terme, ce qui provoquera le réchauffement rapide la planète. L’élévation drastique des températures entrainera une diminution significative des récoltes, avec son lot de famines, d’émeutes et de morts. Si la résilience n’est pas suffisante, un plan B doit être envisagé : aller vers les étoiles, coloniser de nouveaux mondes. Un paradoxe car la chute de la météorite a rendu les étoiles invisibles depuis la Terre…

« Je suis une femme intelligente. J’avais bien conscience de ne rien risquer, rien du tout. Vraiment.
Et pourtant… pourtant, entrer au lycée à l’âge de onze ans. Etre la seule fille du cours de mathématiques. Systématiquement. Aller à la fac à quatorze ans. Subir la curiosité générale parce qu’on est douée en calcul mental. Se faire détester des garçons, détester au plus haut point, parce qu’on ne se trompe jamais en classe. Servir d’outil aux professeurs, les uns après les autres.
« Réfléchissez ! Même cette petite fille connaît la réponse. »
»

Elma a plus d’une corde à son arc. C’est une « calculatrice » – je préfère d’ailleurs le titre VO du roman : « The calculating stars » – qui effectue toutes les opérations mathématiques afférentes à un vol spatial, vitesse et trajectoires, en lieu et place des ordinateurs – nous sommes dans les années 50 -, avec une rapidité et une réussite à toute épreuve ; elle aussi une pilote de la Seconde Guerre mondiale qui a servi au sein des WASP, le Women Airforce Service Pilots. Seulement, la conquête spatiale de cette époque est essentiellement une affaire d’hommes, entre mythe viriliste, pesanteur militaire et reproduction de la domination. Parker, pilote chevronné et némésis personnelle d’Elma, incarne tout à fait la figure du macho arrogant mais talentueux, aux mains baladeuses et au sexisme chevillé au corps. La classe politique n’est pas en reste, en considérant au mieux que les femmes sont de jolis atouts de communication. On retrouve certains échos contemporains, où les plus phallocrates sont également ceux qui nient les effets climatiques de la chute de la météore… Mais Vers les étoiles n’est pas seulement un roman féministe, puisqu’il traite aussi de la condition noire, et des femmes noires plus précisément. Le ton est très juste, car Elma n’a pas d’illumination spontanée, c’est en discutant et en étant confrontée à l’altérité qu’elle réalise toutes les hiérarchies induites par les discriminations : le programme spatial consent finalement à intégrer des femmes, mais blanches. L’héroïne réalise petit à petit qu’elle a des biais, liés au contexte et à son éducation et que le regard des autres compte beaucoup pour elle. Juive et atteinte d’anxiété handicapante, Elma est-elle même victime de préjugés et de discriminations.

« Certaines adresses étaient joliment calligraphiées, d’autres écrites au style, tout simplement. Stupéfaite, j’ai pris une des enveloppes à l’écriture d’enfant. J’ai éclaté de rire.
« A l’intention de la Lady Astronaute – enfin… plus précisément à la Ladi Astonaut.
– Ton nouveau surnom. » »

Elma est donc la grande force du roman. C’est un personnage complexe, humain, auquel on s’attache très facilement. On partage ses chagrins, quand elle réalise qu’une partie de sa famille est décédée lors de la chute du météore, ses angoisses au moment de ses prises de parole en public, son ambition aussi et les cas de conscience cette dernière entraine. Mary Robinette Kowal décrit sa relation avec son mari Nathaniel d’une belle manière ; ses deux là s’aiment simplement, communiquent beaucoup et se soutiennent. Même si la société essaie sans cesse de la renvoyer à une place d’épouse – et aussi de fille de – voire de ménagère, le couple fonctionne de manière positive. On pourrait d’ailleurs peut-être le considérer comme un peu trop parfait, mais quel mal y a-t-il finalement à raconter une histoire de couple sans toxicité ? Les personnages secondaires, notamment les autres Ladies astronautes potentielles, sont tous réussis même s’ils ont parfois du mal à exister dans l’ombre du couple. Chacun a son rôle à jouer, dans un récit impeccablement ciselé.

Même s’il s’agit du premier tome du cycle Lady Astronaute, Vers les étoiles peut se lire de manière indépendante. Et vous auriez tort de vous en priver, tant il coche toutes les cases de l’excellence : de superbes personnages, un contexte intéressant et nécessaire, qui raisonne largement encore – surtout ? – aujourd’hui et évidemment… des étoiles !

Vous aimerez si vous aimez la conquête spatiale.

Les +

  • Une uchronie originale et bien menée (la conquête spatiale !!!)
  • Une réflexion intéressante sur la société des années 50, sans tomber dans le manichéisme
  • Elma, évidemment
  • Les incipit, qui participent au world building et à la crédibilité de l’ensemble

Les –

  • RAS, tout est parfait.

Retours choisis sur la Blogosphère : Un « énorme coup de cœur » pour Anne-Laure ; un « grand roman » pour l’Ours.

Résumé éditeur

1952. Une météorite s’écrase au large de Washington, dévastant une grande partie de la côte Est des États-Unis et tuant la plupart des habitants dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Par chance, Elma York et son mari, Nathaniel, en congé dans les Poconos, échappent au cataclysme et parviennent à rejoindre une base militaire.
Elma, génie mathématique et pilote pendant la Seconde Guerre mondiale, et Nathaniel, ingénieur spatial, tentent de convaincre les militaires que la météorite n’a pu être dirigée par les Russes. Mais, ce faisant, ils découvrent que la catastrophe va dérégler le climat de manière irréversible et entraîner, à terme, l’extinction de l’humanité.
Seule issue : l’espace. Une coalition internationale lance un programme spatial de grande envergure… inaccessible aux femmes. Elma compte pourtant bien y prendre part et devenir la première Lady Astronaute.

Vers les étoiles de Mary Robinette Kowal, traduction de Patrick Imbert, couverture de Matthias Haddad, aux éditions FolioSF (2022, première sortie chez Lune d’encre en 2020, sortie VO en 2018), 576 pages.

Prix Julia Verlanger 2021, Prix Hugo 2019, Prix Locus 2019, Prix Nebula 2018, Prix Sidewise 2018.

5 commentaires sur “Chronique – Vers les étoiles, Mary Robinette Kowal

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  1. Coup de coeur partagé, j’ai vraiment adoré cette uchronie et son mélange de décor de conquête spatiale et de questions sur la condition féminine. Il m’a peut être juste un peu manqué de décor extérieur. On évoque une Terre qui part à la dérive mais on l’a voit peu…

    Aimé par 1 personne

  2. Adoré aussi ce roman ! Un peu moins la suite, mais c’est parce que j’ai tellement aimé celui-ci… ! Trépidant, super bien construit, pas bisounours mais pas trop sombre non plus, traitant de sujets de société avec recul… Vraiment bien fichu.

    Aimé par 1 personne

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