Chronique – Symposium Inc., Olivier Caruso

J’ai déjà énoncé à plusieurs reprises mon envie de lire tous les volumes de la collection Une heure Lumière chez les Béliaux à la fois en rattrapant mon retard, c’est à dire en revenant aux premiers numéros, et aussi en achetant leurs sorties les plus récentes. Au risque de paraitre trop exigeant, les textes récents sont « simplement » de très bons textes, mais il me manque l' »effet wahoo » qui envoie illico une novella dans la catégorie des coups de cœur.

Cette série s’arrête donc là puisque Symposium Inc. en est résolument un. Olivier Caruso nous livre un texte très solide qui nous raconte un monde qui glisse, une innovation après l’autre, dans la dystopie sous forme de polar… et d’histoires d’amour(s).

Symposium Inc. adosse deux innovations majeures : les biotechnologies, et plus précisément celles liées au système cérébral ; et les réseaux sociaux, qui ont encore gagné en présence et influence. Dans le futur imaginé – à peine – par Olivier Caruso, les grandes FTN comme Neurotech ont réalisé des percées importantes, spectaculaires même, dans la compréhension du cerveau, par l’imagerie ou la biochimie, et en ont fait des biens de consommation ordinaires. Il est par exemple possible de manger un chewing gum à la dopamine ou de se faire implanter un écran sous la peau qui indique les informations « utiles », comme le rythme cardiaque, les taux des substances contenues dans l’organisme – une super montre connectée en somme – ou d’utiliser sa signature neuronale pour de la domotique quotidienne. L’auteur insiste sur la puissance et l’omniprésence de ces corpos par l’ajout réguliers de sibyllins « brevet Neurotech » quand ces inventions sont évoquées. Les réseaux sociaux, interfacés à ces outils, sont omniprésents, à la fois incarnation d’une certaine opinion populaire mais aussi moyen évident d’influencer cette dernière. Quand il s’agit d’une affaire judiciaire, ces réseaux semblent remplacer véritablement les tribunaux, populaires ou non, tant le système judiciaire, oubliant toute déontologie, paraît vouloir aller dans le sens de l’opinion majoritaire. Au moment où une pétition en ligne se mêle du divorce de deux célébrités américaines et recueille des centaines de milliers de signatures, ce thème est plus que jamais d’actualité

« Derrière une grande vitre, un laboratoire tout neuf, équipé par Neurotech : une énorme IRMa occupe la moitié de la pièce. Un vieux modèle qu’il reconnait immédiatement. C’est lui qui l’a offert à la police judiciaire. Largement suffisant pout les examens de mémoire objective. Les parties du cerveau utilisées pour se souvenir et celles pour raconter des mensonges sont bien distinctes. »

Symposium Inc. est aussi – surtout ? – un polar judiciaire. Rebecca Bertrand, fille du PDG de Neurotech commet l’irréparable le jour de ses 18 ans : elle assassine froidement sa mère, dans des circonstances abominables. Sa culpabilité ne fait aucun doute : les souvenirs et les images ne mentent pas. Seulement, Rebecca est atteint d’une affection rare, un kyste qui se développe au sein de son cerveau. La brillante avocate Amélie Lua, amie de longue date de la famille Bertrand se demande si sa cliente est responsable de ses actes. Mais comment convaincre l’opinion publique face à un crime aussi abject, ainsi qu’un petit juge davantage préoccupé par sa carrière. Une fois de plus, Olivier Caruso fait preuve d’adresse en glissant, entre parenthèses, des commentaires issus des réseaux et la proportion d’usagers convaincus de la culpabilité et de la responsabilité. Dans ce futur ou la technologie a encore progressé, c’est la notion même de vérité qui est ébranlée : peut-on encore croire des images, des sons ou des données ?

« Une fois, elle est venue dans ma chambre. Le grand cerisier était en fleurs et une branche passait au-dessus de la verrière. Elle m’a dit, « Rebecca, il n’y a pas d’araignée ». Mais moi, je sais… L’araignée n’aime pas quand les gens disent qu’elle n’existe pas. Elle se recroqueville, elle pleure et essuie ses larmes dans ses pattes velues. Puis elle me grignote un morceau de cerveau. Pour me punir d’avoir laissé les gens dire. Les gens disent toujours. Alors j’ai monté les mains autour de la gorge de maman. »

Le cerveau étant réduit à – ce qu’il est peut-être – une usine d’hormones et autres signaux électriques, le concept d’amour a du plomb dans l’aile. Pourtant, ce sentiment, avec ce qu’il a encore d’irrationnel, est un des leviers du récit. L’amour d’une fille envers sa mère qu’elle a pourtant assassiné. L’amour d’un mari pour son épouse décédée déchiré par son amour de père pour sa fille matricide, et qui finalement semble surtout s’aimer lui-même. Et il y a aussi Amélie, dont on devine très tôt qu’elle n’est pas qu’une simple amie de la famille, sans oublier Rodolphe, personnage mystérieux dont les désirs semblent plus malsains. Outre la source intarissable de mobiles pour un polar, évoquer ces sentiments dans une histoire où le cerveau ne devient qu’un simple organe cartographié, réparable voire modifiable à l’envi, donne à l’ensemble une complexité bienvenue et interroge sur qui fait de nous un peu plus – ou pas – qu’une somme de cellules.

Olivier Caruso livre donc un texte convainquant, en dépeignant un monde qui glisse de plus en plus vers une dystopie biopunk et qui ferait un épisode solide de Black Mirror. S’il convoque des aspects scientifiques, il les met au service d’une réflexion sur l’éthique, la responsabilité et l’orgueil. Surtout, il n’oublie pas d’être lisible, de construire une intrigue et des personnages. Une version française de Nancy Kress ?

Vous aimerez si vous aimez angoisser sur ce qui pourrait être notre futur proche.

Les +

  • La réflexion sur responsabilité/culpabilité
  • Un thriller solide
  • L’écriture, percutante et au service du propos

Les –

  • Quelques clichés
  • Le personnage de Rodolphe, solution de facilité.

Symposium Inc. sur la blogosphère : Le Maki y a aussi vu du Kress ; OmbreBones rappelle que l’auteur est français, et qu’il n’a pas à rougir.

Résumé éditeur

Le jour de ses dix-huit ans, Rebecca Bertrand a commis l’irréparable. Au couteau. Dans un déferlement de violence rien moins qu’effroyable. Rebecca Bertrand, fille de Stéphane Bertrand, ce génie des neurosciences en passe de révolutionner la biotechnologie à l’échelle du monde avec sa firme Neurotech. Que s’est-il passé dans la tête de Rebecca pour se livrer à une telle atrocité ? Le jour de sa majorité ? Sur sa propre mère ? C’est tout l’enjeu du procès en passe de s’ouvrir, et ce qu’Amélie Lua, charismatique ténor du barreau, devra découvrir. Et vite, si elle veut éviter la perpétuité à sa cliente. Car déjà la vox populi des réseaux sociaux omniprésents a rendu son verdict… et quelque part, dans les secrets du cerveau malade d’une jeune femme, entre la pianiste assassinée, le scientifique révolutionnaire et l’avocate en quête d’absolu, patiemment, une araignée tisse sa toile…

Symposium Inc. d’Olivier Caruso, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2021), 176 pages.

8 commentaires sur “Chronique – Symposium Inc., Olivier Caruso

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