Chronique – Semiosis, Sue Burke

Semiosis fait partie du club, pas si restreint que ça, des livres parus chez Albin Michel Imaginaire et dont j’attendais la parution en poche, d’autant que plus que des blogueurs et blogueuses aux goûts proches des miens avaient apprécié. Preuve supplémentaire de mon attente s’il en est : il est sorti en janvier, je l’ai lu en février et je publie cette chronique en mars ; des délais assez resserrés selon mes standards.

Standards qui ne sont d’ailleurs pas faciles à tenir en terme de nombres de signes, tant Sue Burke a incorporé de nombreux thèmes dans son premier roman. L’accroche est éculée : un petit groupe de colons tente de s’installer sur une autre planète. Ce sont donc des thèmes classiques de la SF, mais avec des idées originales et une touche de modernité. L’autrice écrit un roman générationnel où elle questionne l’utopie face à un premier contact… végétal.

L’écologie et de manière générale l’environnement est un des thèmes centraux du roman. La Terre est devenue suffisamment hostile, entre conflits, inégalités et catastrophes climatiques pour qu’une poignée d’individus ait décidé de préparer méticuleusement le départ, l’expédition et l’installation. La couverture témoigne d’ailleurs des aléas (je trouve d’ailleurs que ce choix de la part de Manchu ne reflète pas totalement l’essence du livre) puisque qu’une grande partie du matériel et des ressources est détruite lors de l’arrivée et des premières semaines. L’objectif de ces « colons » est d’éviter de répéter les erreurs commises sur la Terre, par exemple en se dotant d’une constitution démocratique et égalitaire ; le nom donné à la planète, Pax, est tout un symbole, que l’on retrouve aussi dans la figure d’autorité, nommée « modérateur.trice ». Cependant, dès les premières années, les préoccupations des anciens Terriens seront bien plus terre-à-terre : survivre et subvenir aux besoins de base, se nourrir en tête, ou encore avoir un simple toit au-dessus.

« « Reconnaissants de l’occasion qui est donnée de fonder une nouvelle société en pleine harmonie avec la nature, en scellant ce pacte, nous nous promettons confiance mutuelle et soutien. Nous serons confrontés à des épreuves, des dangers, voire à l’échec, mais nous rechercherons avec prudence et raison la joie, l’amour, la beauté, la communauté et la vie.« 
Extrait de la Constitution de la Communauté de Pax, rédigée sur Terre en 2065 »

Le roman prend presque la forme d’un fix-up, avec un récit sur le temps long où un chapitre correspond à une génération, sur plus d’un siècle au total. Les premiers arrivés avaient l’intention de bâtir une société utopique mais chaque génération est confrontée à de nouvelles difficultés et doit composer. Finalement, même éloignés de l’histoire terrestre et de ses scories, certains traits semblent apparaitre de manière inéluctable au sein de la population. Le premier meurtre a une portée plus grande que l’acte en lui-même, car le spectre de la violence semblait disparaitre avec celui de la Terre et il faut sans cesse (ré)inventer des procédures. Même si le courage de ces pionniers force la sympathie, leurs conditions sont d’abord si difficiles qu’on se demande s’ils ont fait le bon choix, et ce que l’on ferait à leur place. Seul bémol de cette structure littéraire, il est un peu difficile de s’attacher totalement à eux, car les personnages se succèdent assez rapidement. Il faut atteindre la seconde moitié du livre pour que le temps ralentisse un peu et que certains protagonistes s’épaississent.

« Ce bambou affiche une représentation de l’arc-en-ciel, il ne s’agit pas d’un phénomène d’interférence lumineuse comme à la surface d’une bulle expliqua-t-il. Il reproduit ces couleurs grâce à des chromoplastes. Les plantes voient. Elles poussent vers la lumière en observant l’angle pour connaître la saison. Elles reconnaissent les couleurs. Celle-ci affiche des couleurs sur sa tige pour montrer quelque chose. C’est un signe… que cette plante est intelligente. Elle est capable d’interpréter le spectre visuel et de contrôler ses réactions. »

La planète que Sue Burke invente est un milliard d’années plus vieille que la Terre, ce qui lui permet d’envisager une évolution différente. La plupart des espèces ont atteint un niveau d’intelligence plus élevé que la faune terrestre et certaines sont même conscientes de leur propre existence. Autant d’interactions et d’interlocuteurs possibles pour les colons et leurs descendants. Le titre du roman vient de là : le lecteur averti remarquera que Semiosis est construit sur le radical de sémiologie, c’est à dire l’étude du langage et des moyens de communication. L’autrice l’annonce dès la première page, Semiosis est avant tout un roman de premier contact, et même de premiers contacts. Les pacifistes arriveront à domestiquer certaines espèces, notamment des félins – il y a un peu de mignonitude dans le livre – alors que d’autres seront des prédateurs hostiles et rusés. Une civilisation qu’ils nomment les Verriers a également laissé des vestiges et semble avoir été très avancée technologiquement. Surtout, les végétaux se révèlent intelligents, et particulièrement le Bambou. Sue Burke donne une légère teinte hard SF à son roman quand des personnages se livrent à des exposés botaniques ou quand les plantes modifient leur chimie pour produire certaines substances. Cela n’est toutefois jamais ennuyeux et renforce la crédibilité de l’ensemble, en tout cas pour moi qui n’y connait pas grand chose. Les relations inter-espèces sont longuement questionnées, entre symbiose, parasitisme ou dépendance. Environnement, politique, genre, communication, maladie, société…. ne sont que quelques uns des thèmes que l’autrice aborde avec acuité, pour un premier roman ambitieux et néanmoins fort réussi.

Vous aimerez si vous cherchez une histoire de premier contact originale.

Les +

  • Stevland
  • Une histoire de premier contact original
  • La multitude des sujets abordés…

Les –

  • …peut-être parfois un peu survolés

Semiosis sur la blogosphère : Feyd a bien aimé mais aurait aimé un changement d’échelle (spatial et temporel) pour être à la hauteur de l’ambition du propos ; Coup de cœur pour Anne-Laure qui souligne les émotions et l’accessibilité.

Résumé éditeur

Ils sont cinquante, des femmes et des hommes de tous horizons. Ils ont définitivement quitté la Terre pour, au terme d’un voyage interstellaire, s’établir sur une planète lointaine qu’ils ont baptisée Pax. Ils ont laissé derrière eux les guerres, la pollution, l’argent, pour se rapprocher de la « nature ». Tout recommencer. Construire une Utopie. Mais très vite, des drames menacent leur idéal. Du matériel irremplaçable est détruit. Des morts surviennent et s’accumulent.
La nature est par essence dangereuse ; celle de Pax, mystérieuse, ne fait pas exception à la règle. Pour survivre, les colons vont devoir affronter ce qu’ils ne comprennent pas et tenter de comprendre ce qu’ils affrontent.

Semiosis de Sue Burke, traduit par Florence Bury, aux éditions Le Livre de Poche (présente édition de 2022, première édition VF en 2019 chez Albin Michel Imaginaire, parution VO en 2018), 528 pages.

5 commentaires sur “Chronique – Semiosis, Sue Burke

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