Chronique – Olangar, Clément Bouhélier

Olangar, Bans et Barricades (parties 1 & 2) de Clément Bouhélier

Bans et barricades volumes 1 & 2 forment le premier chapitre du cycle de fantasy Olangar et racontent une seule et même histoire, coupée en deux volumes pour éviter un trop gros pavé. En vieillissant et au fil de mes lectures, je deviens de plus en plus allergique à la Fantasy et je serais sans doute passé à côté si Anne-Laure, la patronne de Chut Maman Lit !, ne l’avait proposé lors d’une lecture croisée. Qu’elle soit remerciée aussi chaleureusement que l’acier en fusion des forges de Frontenac, puisqu’Olangar est un véritable coup de cœur.

En effet, la Fantasy médiévale classique, disons celle des « héritiers » de Tolkien pour caricaturer, à base de conflits qui se résolvent à coups d’épée et de sortilèges, a fini de me faire rêver depuis un moment. Or, dans Olangar, Clément Bouhélier s’inspire non pas du moyen-âge, mais de l’époque contemporaine, durant la première industrialisation pour être plus précis. Cela donne un décor original pour ce type de roman, où l’on retrouve tous les éléments caractéristiques du XIXeme siècle, européen et américain, comme le chemin de fer, le télégraphe ou les armes à feu et surtout deux mégapoles tentaculaires : Olangar, siège du pouvoir et Frontenac, cité de l’industrie sidérurgique. Difficile de ne pas songer à Londres et Manchester. D’ailleurs, l’auteur ne se contente pas d’importer un contexte différent comme un simple vernis puisqu’il intègre les thèmes propres à cette période. Olangar est un roman politique, économique et social. Les luttes de pouvoir entre plusieurs factions se déroulent sur fond d’élections, le territoire est profondément marqué par les conséquences de l’industrialisation et la révolution des transports et la révolte gronde, éclate même, à cause des inégalités qui se creusent. Là aussi, l’inspiration historique est évidente, même si aucune connaissance n’est requise, du côté de la France des barricades (cf. le titre qui n’est pas anodin) immortalisée par Delacroix ou la Commune de 1871.

« La cheminée vomissait son crachat noir sans discontinuer. Sa hauteur dépassait les trente mètres. Son pied était composé de centaines de cavité où des ouvriers – essentiellement des nains – enfournait le mildur extrait des carrières.  Ils l’en ressortaient quelques minutes plus tard, débarrassé de ses impuretés, et le plaçaient dans des chariots que d’autres ouvriers acheminaient jusqu’aux locomotives. Là, le combustible était déversé dans les chaudières et les réservoirs, bourrés ras la gueule. De quoi assurer les trajets de chaque train. Après la guerre, ceux-ci étaient devenus en quelques années le moyen de transport le plus utilisé du royaume d’Olangar, devant les diligences. Désormais, les lignes s’étendaient vers le sud et dans les immenses plaines proches de Frontenac. Seuls les territoires les plus occidentaux n’étaient pas desservis. Ni le Grand Mur. Manque de moyens, avançaient les politiciens. Et ce, malgré l’intérêt stratégique d’un accès rapide à l’immense fortification qui courait du Nord au Sud. Les lignes n’allaient pas non plus jusqu’aux territoires des elfes. Pour autant, la gare centrale de chaque capitale fonctionnait en permanence : chaque jour et chaque nuit, des dizaines de trains arrivaient et repartaient. »

Pourtant, Clément Bouhélier ne renie pas totalement l’héritage de la Fantasy « classique ». Son univers est peuplé d’Humains, Elfes, Nains et Orcs et chacune de ces races canoniques présente les caractéristiques habituelles, mais adaptées à ce contexte : les Nains sont de bons artisans – ouvriers ici – et têtus, les Elfes mystiques et mystérieux, les Orcs d’imposants guerriers à la culture tribale (je vous laisse faire les associations avec l’histoire du XIXe) ; le petit groupe qui se forme est donc assez disparate mais ne ressemble pas, et de loin, à la célèbre communauté. Ici, pas de MacGuffin à détruire ou récupérer, de destin, de prophétie ou de trône à récupérer. Les motivations des protagonistes relèvent davantage de désirs ou valeurs ordinaires, comme l’amour, la vengeance, la loyauté ou le désir d’améliorer sa condition, car ils évoluent dans ce contexte de l’âge industriel brossé par l’auteur. Cela chatouille peut-être une fibre chez moi, mais un personnage qui agit, y compris avec des moyens moralement discutables, pour améliorer sa condition m’intéresse davantage que roi qui revient ou le détenteur d’une épée magique. Certains y verront un message trop politique mais, à mon sens, Clément Bouhélier reprend et adapte les romans contemporains de l’industrialisation, ceux de Zola par exemple, à la sauce Fantasy. De surcroit, même son affection pour ses personnages est palpable, il essaie d’éviter le piège du manichéisme.

« Alors qu’il parvenait au niveau du renfoncement sombre, l’homme se retrouva face à une silhouette à peine plus grande que celle d’un enfant. Il eut un mouvement de surprise. Et, ce faisant, découvrit sa poitrine. La seconde suivante, un couteau s’enfonça dans son abdomen. Le contremaître s’écroula vers l’arrière. Il ouvrit la bouche pour crier, mais une main puissante se plaqua dessus. Dans la pénombre, une voix gronda.
– Salut, citoyen. Je vais te faire cet avertissement une fois et une seule. Mon ami ici présent a planté son arme là où ça fait mal. S’il remonte un peu la lame, ça fera encore plus mal. C’est ce qui arrivera si tu bronches ou si tu pousses un cri. Kumpuene ?
« Kumpuene ».
Le contremaitre sut qu’il avait affaire à des nains. À terre, la tunique imbibée de sang, il blêmit davantage. La main plaquée sur sa bouche se releva lentement. »

Un contexte original et de beaux personnages ne suffisent pas à faire un roman prenant. L’auteur donne vie à ce beau monde par une plume très efficace. L’écriture est simple, sans chichis, mais s’adapte parfaitement aux différents temps du livre. Les scènes d’actions sont limpides et se déroulent toujours dans des décors faciles à imaginer et à se représenter (la scène du train ou de barricade !). Surtout, l’histoire est menée tambour battant. Il n’y a aucun élément superflu : les informations données sur l’univers sont utiles, la quantité de personnages est raisonnables, les péripéties ne sont pas étirées à l’infini. Il se passe beaucoup de choses, c’est trépidant et même les scènes de discussion ou de négociation sont intéressantes. Les scènes s’enchainent et chacune a son décor avec sons, couleurs, odeurs et une ambiance marquée. Clément Bouhélier nous conte son Olangar dans un style net et cinématographique où moments de bravoure et de faiblesse donnent envie de ne jamais reposer le livre.

Vous aimerez si vous aimez une fantasy qui sort intelligemment du cadre médiéval pour exploiter parfaitement le décor de l’industrialisation.

Les +

  • D’excellentes scènes d’action, dans des décors évocateurs (l’attaque du train !)
  • Baldek !
  • Le sens du rythme
  • Le contexte, les thèmes abordés

Les –

  • L’inversion des couvertures (la 1ere est une scène du 2e volume et réciproquement)
  • Certain.e.s seront peut-être allergique au sous-texte social et politique
  • Le personnage d’Evyna, peut-être plus faible, ou éclipsé par les autres protagonistes

Résumé éditeur

Dix-sept ans ont passé depuis la bataille d’Oqananga, où la coalition entre les elfes et les hommes a repoussé les orcs. À l’approche des élections, Olangar est une capitale sous tension. Tandis que les trois candidats noircissent les journaux de leurs promesses, les ouvriers s’épuisent dans les usines, les accidents se multiplient sur les chantiers navals et la Confrérie des nains menace d’engager un mouvement de grève d’une ampleur sans précédent.
Au même moment, Evyna d’Enguerrand débarque en ville pour chercher la vérité sur la mort de son frère, assassiné dans d’étranges circonstances. Pour l’aider, elle fait sortir de prison Torgend Aersellson, un elfe banni par les siens et vieil ami de son père. Ensemble ils se lancent dans une enquête acharnée qui les mènera des bas-fonds de la cité aux confins du royaume, là où l’ombre des orcs menace encore.

Olangar, Bans et Barricades (parties 1 et 2) de Clément Bouhélier, aux éditions Le livre de proche (2020), 544 et 624 pages.

11 commentaires sur “Chronique – Olangar, Clément Bouhélier

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  1. Ca donne envie zola chez les orcs. Je lirai ca après le witcher, moi j’aime encore les propheties et résolution des conflits à coup de glaive dans la mouille.

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