On ne présente plus Ursula K. Le Guin, qui serait peut-être le seul nom d’autrice cité par les tenants de « la SF, c’était mieux avant ». On présente peu Virgile, évoqué pêle-mêle en cours de latin ou d’histoire lors d’une leçon sur la fondation mythique de Rome et le projet augustéen. Il est par contre nécessaire – pardonnez moi de généraliser en réalité ma propre expérience – de présenter Lavinia, l’épouse d’Enée, héros troyen et personnage principal de l’Enéide de l’auteur mentionné plus haut. Ainsi, un peu avant que l’exercice ne perde en originalité, l’autrice étatsunienne décidait de réécrire, ou du moins de compléter, un des textes fondateurs de l’Antiquité, inspiré lui-même de l’Odyssée, excusez du peu.
Pourquoi cette prise de risque, qui pourrait même flirter avec la prétention ? Pour réparer une injustice, mais aussi pour réfléchir au statut de l’auteur ou de l’autrice ainsi que la relation avec leurs personnages, et pour prolonger (conclure ?) le grand œuvre de Le guin. Une réussite.
À l’exception d’une minorité bruyante/paniquée, le sujet de l’invisibilisation des femmes est accepté et démontré. L’écriture, peu importe le type de production, a longtemps été une affaire d’hommes, qui parlaient d’hommes, aux hommes. En histoire ancienne, les femmes étaient considérées comme non citoyennes car ne votant pas, cantonnées à des rôles domestiques, de reproduction – jetez un œil à l’histoire des Sabines – ou religieux. Vision doublement erronée car réduisant la citoyenneté à une expression politique, et oubliant que la religion est indissociable des autres sphères, au point de rendre la dite notion anachronique (si vous voulez creuser, je vous renvoie vers les travaux de Vincent Azoulay, entre autres). Ainsi, si les femmes n’étaient pas égales, au sens juridique, des hommes, elles avaient toutefois des rôles, une capacité d’agentivité, aujourd’hui questionnée et étudiée. Par le prisme de la fiction, c’est ce que fait Le Guin avec intelligence et nuance, en donnant la parole à Lavinia ; celle-ci questionne la place qu’on lui assigne, dans tous les domaines, et celle qu’elle aimerait occuper, en passant par toutes ses marges de manœuvre. Quel rôle peut-elle jouer en tant qu’aristocrate fille de roi, consciente d’être privilégiée parmi les femmes, et trait d’union entre son peuple et les troyens, eux-mêmes en quête d’une terre et de légitimité, et mère d’une dynastie aux origines d’un des plus vastes et longs empires ? En faisant de Lavinia le personnage principal, c’est aussi aborder le point de vue des Latins, Romains en devenir.
« Je suis un poète Lavinia. » J’aimais le son de ce mot, il a vu que je ne le connaissais pas. « Un vates« . Ce mot-là, je le connaissais bien sûr : devin, augure. Ça venait de son ascendance étrusque, et ça expliquait qu’il paraissait connaitre ce qui n’était pas encore advenu. Mais je ne voyais pas de rapport avec cette femme guerrier, qui m’avait tout l’air d’être une affabulation.
« Accepterais-tu de m’en dire plus long sur l’homme qui va venir ? »»
Justement, l’autrice exploite avec malice ce qu’elle sait elle-même, ce qu’elle a lu. Elle ne se contente par d’une réécriture à la Virgile, du point de vue de Lavinia (solution choisie par exemple par Jennifer Saint pour son Ariane, que j’ai trouvé fade en comparaison) mais embrasse les opportunités d’une réécriture pour aller au-delà. L’Énéide est un texte de commande, politique, qui sert à légitimer à posteriori la puissance de Rome et le pouvoir détenu par la Gens Iulia : César, puis Auguste et ses successeurs. Rome est Rome car elle est l’héritage de Troie, César est César car il descend de divinités. Lavinia a des visions d’un oracle, elle sait donc à priori ce que pourrait devenir le petit royaume dont elle n’est que princesse, le rôle qu’y jouera Énée, et surtout leur descendance. La tension entre les problématiques de genre, un amour sincère, et un destin pour elle et sa lignée donne une épaisseur remarquable au texte. Elle n’est pas qu’un trophée, un cadeau : le savoir lui donne – peut-être – la capacité d’agir. Et Le Guin, forte de son expérience – il s’agit de son ultime roman – s’amuse même avec Virgile pour en faire un personnage, jouant sur l’ambiguïté de la fonction des auteurs antiques.
« S’entendre promettre pour sceller un traité, être échangée comme une coupe ou un vêtement constitue peut-être la pire insulte pour une âme humaine. Mais les esclaves et les filles à marier s’attendent à se voir ainsi insulter, même quand on leur a accordé assez de liberté pour qu’elles jouent à se croire libres. J’avais joui d’une grande liberté : j’avais donc redouté le jour où je la perdrais. Tant que le choix était entre le jour où je la perdrais. Tant que le choix était entre Turnus et les autres soupirants, j’avais senti que cette insulte, cet esclavage qui m’attendait, était la seule issue possible. J’avais été la colombe attachée au mât, battant des ailes comme une idiote, tandis qu’en contrebas les hommes criaient, visaient et tiraient jusqu’à ce qu’une flèche atteigne sa cible.»
Connue pour Terremer en Fantasy, et le cycle de Hain en SF, Ursula K Le Guin démontrait ici sa capacité à s’approprier et dépasser les genres, avec une fantasy plus « historique ». Là où auparavant l’autrice proposait un contexte, un world building, dont elle faisait varier les paramètres pour déployer un exercice de pensée, une démonstration, après un pas de côté, au risque parfois d’un texte froid et lent, elle s’inscrit ici dans un univers plus réaliste. L’anthropologie n’est certes jamais bien loin avec la description et l’analyse des sociétés aristocratiques et patriarcales de l’Antiquité mais j’ai trouvé avec Lavinia quelque chose qui me manquait parfois dans d’autres textes de l’autrice : un personnage auquel m’attacher – plusieurs en réalité, même Énée ou Ascagne, que l’on voit pourtant peu, sont mémorables – avec ses failles et ses doutes, ses mauvais choix aussi, mais une capacité à attirer la lumière. Pourtant, l’héroïne est allégorique, à la fois toutes les femmes, et aucune en tant qu’invention de Virgile, accouchée par Le Guin. J’ai aimé ce texte, j’ai aimé Lavinia.
Vous aimerez si vous aimez les mythes antiques, sublimés ici par une grande autrice.
Les +
- Lavinia évidemment…
- mais aussi Énée
- Beau et subtil
Les –
- Une couverture poche moins évocatrice que le grand format
- C’est tout de même lent
- Se savoure davantage quand on connait L’Énéide
Extraits choisis de Lavinia sur la blogosphère : un livre qui fonctionne pour Baroona, impossible de ne pas s’attacher à cette jeune femme lumineuse pour Lutin.
Résumé éditeur :
Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.
Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.
Lavinia de Ursula K. Le Guin traduction Marie Surgers, illustrations de Førtifem, aux éditions l’Atalante collection Neptune, (première édition en grand format en 2016, VO de 2008), 352 pages.
Prix Locus 2009

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