Chronique – Submergée, Arula Ratnakar

La collection RéciFs m’avait globalement habitué à des textes que je qualifierais « d’expérimentaux », avec des ambiances marquées, poétiques ou oniriques. Je ne l’attendais certainement pas du côté de la HardSF, plutôt l’apanage de la collection pionnière et concurrente. Nous restons tout de même dans la ligne éditoriale : une autrice – encore une première traduction en français – et un texte engagé, mais peut-être plus subtilement, et surtout très audacieux.

Car Submergée d’Arula Ratnukar est un texte d’une grande – peut-être trop – densité. Par quoi peut-on être submergé.e ? Par son environnement évidemment, mais aussi par les souvenirs, au risque de se perdre, et par l’amour.

Submergée est une novella de SF qui change d’angle en basculant l’habituel regard vers l’espace pour se pencher vers l’autre grand espace de conquête de l’humanité : les fonds marins. Arula Ratnakar s’inscrit néanmoins dans une perspective bien contemporaine, celle des angoisses liées à l’Anthropocène – ce n’est pas l’été actuel qui va nous rendre optimistes -, mais d’une manière peut-être plus réaliste que les projets de conquêtes spatiales qui font rêver les technofascistes. De manière un peu caricaturale, la « pharmacopée bleue », c’est aujourd’hui une grosse dizaine de médicaments basés sur la vie marine, alors que 95% de ces espèces n’ont pas été encore découvertes, et que l’étude ces molécules est de surcroit celle qui donnerait les meilleurs rendements ; le potentiel est gigrantesque. Ainsi, la novella, dont l’autrice est neuroscientifique, prend résolument une dimension de HardSF en multipliant les passages qui parlent de biochimie, parfois un peu nombreux et dispensables. On retrouve également un trope classique de la SF – spatiale – avec la question du premier contact mais dont la proposition m’a paru peut-être plus percutante, même si explorée entre autre par Ray Nayler avec La montagne dans la mer (quasi simultanément) tant la mer, et donc sa vie, est proche de nous. Un des enjeux de la novella est consubstantiel à l’environnement : trouver une solution en exploitant ce dernier, au risque d’aggraver encore la situation – le technolutionnisme comme maladaptation. L’autrice questionne également d’autres approches et démarches possible pour changer les choses, avec une forme de contestation pacifique que j’ai trouvé stimulante, mais que je ne spoilerai pas.

« Me voilà de retour dans la réalité qui est la mienne. La mienne, celle de Nithya, pas la sienne. Mais à présent, ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens m’évoque d’anciens souvenirs qui ne sont pas les miens : un tapis dans une maison où je ne suis jamais entrée, une plage dans un pays que je n’ai jamais visité. Des pensées spectrales envahissent constamment ma réalité, des bribes de rires, de voix et de rencontres avec des quidams, des amis, des membres de ma famille que je n’ai jamais connus. Jamais je n’avais mesuré la quantité de souvenirs qui me reviennent en un jour avant d’être obligée de séparer les jalons de mon parcours autobiographique des souvenirs que je tiens d’elle. J’en reçois constamment. Le moindre élément de ce qui m’entoure, d’Anthony à Marie en passant par le bol d’insectes et mon écran tactile, est désormais associé à deux états émotionnels. Je dois faire appel à divers fragments de ma mémoire pour gérer les expériences associées à mes interactions avec telle personne, avec tel objet. Et je peux sentir les différences..»

Submergée accroche l’attention par son aspect thriller qui exploite encore davantage le genre science-fictif. Une scientifique s’intéressant aux fonds marins et impliquée dans le contact meurt dans des circonstances troubles, emportant avec elles de nombreux secrets : connaissances, mais pas seulement. Or, parmi les nombreuses avancées technologiques, l’une d’entre elles permet de (re)vivre les souvenirs de quelqu’un. Le protocole est long, risqué, tout en augmentant certaines vulnérabilités, et surtout va beaucoup plus loin qu’un simple visionnage distancié de la vie étudiée. Il s’agit littéralement d’injecter les souvenirs pour de longues sessions, qui se superposent ici à ceux de Nithya, l’enquêtrice. À nouveau, c’est l’occasion pour Arula Ratnakar de renforcer la composante « hard » de son récit en expliquant les mécanismes mis en œuvre, rendus crédibles par sa formation de neuroscientifique. Vous l’aurez compris, pour moi et mon bagage scientifique très superficiel, cela fut parfois un peu compliqué à suivre. Néanmoins, nous ne sommes par chez un Egan où la science est le cœur – le cerveau – de l’expérience de pensée du texte et donc où la compréhension du propos s’appuie, de manière quasi obligatoire, sur ce fondement ; ici, il est possible d’accepter le résultat sans comprendre l’explication derrière. Cette méthode scientifique et d’enquête conditionne donc le récit, entre le présent et les aller-retours vers les souvenirs, en créant une tension redoutablement efficace.

« Lorsque l’éponge au centre de la danse tourbillonante de lumière expulse ses larves, Noor oriente son casque pour scanner sous la surface de la couche supplémentaire. Elle ne comprend pas tout de suite ce qu’elle voit. Mais cela vient peu à peu. Ces gaines isolantes. Ces délicats filaments. Ces signaux électriques.
Des neurones. »

Surtout, au-delà des aspects scientifiques qu’il est donc possible d’enjamber, l’autrice adoucit également l’aspect HardSF en introduisant émotions, sentiments, voire romance. La famille est un thème majeur de Submergée, vis-à-vis de nos enfants et des personnes dont on tombe amoureuse. Mais qu’est-ce qui fait qu’on aime ? Un simple processus chimique, ou la vie que l’on construit ensemble ? Nithya, en vivant quasi littéralement la vie de quelqu’un d’autre, ne risque-t-elle pas d’aimer les mêmes personnes que son alter ego ? Et, en acquérant ses souvenirs, et donc ses connaissances et manières de se comporter, ne devient-elle pas cet alter ego, avec la possibilité d’offrir la possibilité de retrouver l’être aimée et disparue ? La tentation est grande et ajoute une interrogation supplémentaire au texte quant aux motivations, entre désir de découvrir la vérité derrière cette mort et l’envie de vivre une vie par procuration, voire de devenir ce quelqu’un d’autre… ou un nouvel individu.

Submergée peut submerger le lecteur ou la lectrice, tant les thèmes sont nombreux : écologie, premier contact, biotechnologies, engagement politique, famille ou amour… en moins de 100 pages. Mais c’est surtout un beau texte qui n’oublie par les individus derrière les concepts.

Vous aimerez si aimez la RomanHardSF.

Les –

  • Scientifiquement ardu…
  • … et une narration en aller-retours
  • De nombreux thèmes, au risque de la superficialité

Les +

  • L’exploration d’un autre monde lointain, et pourtant proche
  • Une belle articulation romance/hard SF
  • Un titre VF qui colle parfaitement au(x) thème(s) !

Extraits choisis de Submergée sur la blogosphère : Une des plus belles novellas pour le Maki, très intéressant pour Céline Danaë

Résumé éditeur

Confrontée à d’incontrôlables épidémies nées du dérèglement climatique, l’humanité a cherché dans les fonds marins une solution miracle à ses maux, exploitant la faune comme la flore, quitte à provoquer un désastre environnemental plus grave encore.
Après la mort dans des circonstances tragiques d’une brillante scientifique, Nithya enquête sur ses travaux. À l’aide d’une technologie mémorielle, elle revit tous les moments importants de la vie de sa consœur, de la recherche d’un remède à ses préoccupations les plus intimes.
Mais à mesure que Nithya plonge dans ces souvenirs, elle découvre de dangereux secrets et se laisse peu à peu submerger par la psyché de l’autre femme. Jusqu’à ce que les limites entre elles s’estompent ?

Submergée d’Arula Ratnakar, couverture de Anouck Faure, traduction de Jean-Daniel Brèque, aux éditions Argyll, collection RéciFs (2026, VO de 2021), 112 pages.

4 commentaires sur “Chronique – Submergée, Arula Ratnakar”

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  1. J’avoue que j’hésitais, certains retours me faisant peur quant au côté hard SF, mais le pitch me tentait… ton retour me convainc totalement et chasse toute hésitation, je l’ajoute donc en wishlist ! 🙂

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