Chronique – Les Expiateurs, Tade Thompson

J’aime beaucoup Tade Thompson. J’ai adoré sa trilogie Rosewater ainsi que le premier tome de sa trilogie Molly Southborne éditée dans la collection Une Heure-Lumière, comme Les Expiateurs dont je vais vous parler aujourd’hui. L’identité littéraire de l’auteur est composée de quelques éléments forts, qui aboutissent à des textes toujours marquants : du body horror et de la violence, des personnages torturés, une volonté de jouer avec le lecteur, voire de le perdre en même temps que les personnages, jusqu’aux révélations finales. Logiquement, selon votre identité de lecteur ou lectrice, ces éléments peuvent être autant de défauts. Je l’ai déjà dit : j’aime.

Cette novella n’y déroge pas. Une entrée par le polar avec son lot de scènes brutales, un contexte de SF qui surgit et qui s’impose, et des personnages torturés. Du travail d’horloger, un tantinet mécanique.

Les Expiateurs commence comme un polar classique. Très. La couleur est annoncée dès le titre de la première partie : « Le meurtre » (auquel succède « La détective »…). En quelques paragraphes bien menés, l’auteur met en scène les victimes, nous attache à elles, fait monter la tension jusqu’à l’évènement promis. Les descriptions du meurtre sont courtes mais d’une efficacité remarquable ; en peu de mots, la violence de la scène et la haine du meurtrier saisissent. La suite change logiquement de point de vue, pour nous présenter le personnage principal, la sergent-détective Eve Stevens, puis les étapes de son enquête ainsi que quelques aspects de sa vie privée, heureuse. Format novella oblige, l’enquête est rapide, linéaire, avec une succession de rencontres et de passages obligés (légiste, le tableau récapitulatif, la hiérarchie…) : les étapes s’enchainent sans difficultés majeures jusqu’à trouver le témoin clé, qui sait, qui oriente, mais qui retient des infos. J’ai soupiré. Fort. Je déteste cet artifice du personnage quasi omniscient, manipulé par l’auteur sans aucune crédibilité, juste pour garder la maitrise du rythme et de la longueur du récit – faut bien vendre les 600 pages qui suivent. Sauf que. Dans Les Expiateurs, ce n’est pas qu’une astuce d’auteur peu inspirée, un précédé facile c’est un choix de Tade Thompson qui sert totalement son récit, qui est même un indice à part entière de ce qui se trame dans les coulisses. Mieux, l’auteur joue et reprends ces codes pour mieux surprendre. Et quand la lumière commence à se faire, la novella devient très difficile à lâcher.

« Un réverbère éclaire la haie et une partie de la façade. Le reste de la maison est dans les ténèbres.
Il y a tant de choses qui troublent Eve dans cette affaire. Elle a demandé des documents portant sur Bea et Chelsea, mais aucun ne lui est parvenu. Ni passeport ni acte de naissance, pas plus le nom du père de l’enfant. Quantité d’inconnues. L’inventaire de l’appartement de Bea n’avait rien de remarquable. Aucune piste de ce côté-là. Comme si mère et fille étaient des énigmes. Eve a demandé le dossier vaccinal de l’enfant. Elle s’est rendue à son école. « Chelsea ne se mêlait pas aux autres et ne causait aucun problème ». Tout cela était louche. »

Si l’écriture de Tade Thompson est toujours directe, parfois brutale, elle est ici de surcroit très froide. Les phrases et les paragraphes sont souvent courts, émaillés de quelques éléments qui décrivent le décor, avec des détails ou des informations qui semblent parfois incongrus. Le fond n’est pas en reste avec quelques passages surprenants pour le lecteur, mais acceptés et intégrés par les personnages. Le choix du narrateur omniscient provoque une efficacité mécanique, quand le présent de narration donne l’impression d’être spectateur, en direct, des évènements. Je me suis demandé au début dans quelle catégorie de l’imaginaire je pourrais classer Les expiateurs mais la réponse finit par arriver, en cohérence avec l’ADN de la collection. Si Thompson a son identité, les UHL ont la leur : de la SF comme souvent, aux nombreuses références comme – un peu – moins souvent, mais sans que les lacunes ne soient rédhibitoires pour cette novella. Pour ma part, elle m’a fait penser surtout à Dark City – entre autres – pour son ambiance mais aussi, ce qui pour moi était plus gênant, par sa construction ; il y a une belle scène où tout est expliqué, en long, en large et en travers. Toutefois, ce n’est pas si mal fait, et c’est encore une fois en adéquation avec le thème du récit, même si ça aurait gagné – c’est plus facile pour le lecteur, j’en conviens – à être un peu plus subtil. L’auteur profite de cette révélation pour faire basculer son récit, prolonger sa chute, nous laissant ainsi profiter de l’explication et des conséquences, toujours sans oublier ce qu’est un polar, avec ses attendus.

« Eve se trouve devant une station de métro. Elle tient la carte où le symbole du London Underground est bien visible. Il est identique à celui qui figure sur la façade de la station. Personne n’entre ni ne sort, mais les passants font un détour pour éviter Eve, comme si elle participait maintenant de l’édifice et leur inspirait la même répugnance.
Eve s’avance vers l’entrée d’un pas décidé. Elle s’arrête sur le palier du premier escalier. Impossible de bouger, tout son corps est mal à l’aise. Son inconfort croît à chaque seconde. Elle fait un effort, tremblant de tous ses muscles ; il n’y a pas de barrière, mais elle ne parvient pas à descendre les marches. Elle recule sans problème. Ses aisselles sont moites à présent. »

Les Expiateurs est aussi un roman qui brouille les frontières, qui joue avec ses personnages… et avec nous. Ici, la SF n’est pas qu’un prétexte à gadgetiser une enquête, à la faciliter. L’enquête n’est pas qu’un moyen de mettre de la SF en intrigue. Le mélange des deux met en relief les obsessions de Tade Thompson : l’individu n’est-il qu’un assemblage d’éléments, dans la caboche ou dans les tripes ? Un grain de sable semble faire vasciller tout un système, incarné par le contexte métropolitain, qui se prête bien sûr au polar et aux mystères ; la cité, son organisation et son architecture finissent par avoir une matérialité qui échappe aux co-créateurs – un géographe dirait « habitants » – pour devenir un personnage à part entière. La novella multiplie les échelles, les effets de miroir, les illusions pour nous happer. Il y a quelque chose de profondément dysfonctionnel dans cette métropole , quasi non-lieu, peuplée d’individus qui finissent par sonner faux, voire qui sont franchement abimés, jusqu’au déchainement de violence. Je n’en dirai pas plus car le risque de spoiler est grand, et la novella fonctionne en grande partie par ses surprises et ses révélations. Prenez votre ticket et laissez-vous embarquer.

Les Expiateurs, c’est un polar. Les Expiateurs, c’est de la SF. Et, si ça n’est pas follement original, ça ressemble et rassemble le meilleur des deux genres.

Vous aimerez si vous aimez les mystères, la réalité derrière les perceptions, les polars.

Les +

  • L’association polar/SF, qui fonctionne parfaitement ici
  • Un très beau personnage principal, auquel on s’attache
  • La post face du traducteur qui donne des clés (et qu’il faut bien lire après le texte !)
  • L’idée des expiateurs, savoureuse…

Les –

  • … qui expient d’une manière finalement bien classique
  • Une quatrième qui spoile déjà bien trop (ma chronique aussi, très probablement)

Les Expiateurs sur la blogosphère, avis choisis : un registre narratif troublant pour Yujine ; un véritable coup de maitre pour Feyd.

Résumé éditeur

Londres, de nos jours. Dans un quartier paisible de la métropole britannique, une mère et sa fille sont assassinées à coups de barre de fer… Eve Stevens est mise sur l’affaire. Alors que tous les indices guident l’enquêtrice sur la piste du crime passionnel, l’autopsie révèle la présence d’une substance étrange sur les habits des victimes. Cette même substance retrouvée sur une centaine d’autres corps fracassés… Les dossiers s’empilent, les visages se mélangent. Les défuntes possèdent des traits étrangement similaires, et les meurtres suivent toujours le même mode opératoire : une mère et sa fille, systématiquement, dans leur appartement, sans le moindre signe d’effraction. Bientôt, les indices convergent vers un homme inconnu du système, un homme qui vivrait… emmuré chez lui. Commence alors pour Eve une traque aussi impossible qu’essentielle où vérité et réalité se fracassent…

Les Expiateurs de Tade Thompson, traduction de Jean-Daniel Brèque, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2026, parution VO en 2025), 160 pages.

British Science Fiction Award 2025

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