Je lis assez peu d’horreur, surtout pas de body horror – je suis du genre à agripper les parties de mon anatomie évoquées dans un texte – mais Morgane Caussarieu a bonne presse, et je suis sensible à sa démarche de populariser un genre dans une version francophone. Aussi, la sortie en poche de Visqueuse chez Pocket était l’occasion pour moi de découvrir l’autrice.
Que se passe-t-il quand une créature semblable à une sirène est capturée dans le Doubs de l’Entre-deux-guerres ? L’occasion pour l’autrice de réfléchir à ce qu’est un monstre, pourquoi ils nous fascinent, et de questionner les rapports de domination. Une franche réussite.
Visqueuse fait partie d’une fresque où l’autrice aborde différentes créatures ; après le Loup-Garou et le Vampire, elle s’attaque à une figure plus rare, plus originale, plus féminine aussi avec la sirène. Elle s’intéresse donc aux types de créatures, dans leurs particularités intrinsèques, et aussi au concept de monstre en général. Avec rigueur et malice, elle aborde cette question dans toutes ses dimensions. Chaque chapitre s’ouvre par une épigraphe – et une illustration liée, dessinée par Morgane Caussarieu elle-même – qui décrit une créature à la manière d’une encyclopédie monstrueuse et dans une démarche scientifique : description physique, place dans l’histoire et mise en contexte, pour clarifier ce qui relève de la réalité et du mythe. Ces passages indiquent également la place qu’elles occupent dans la culture populaire, que l’on peut envisager au sens du folklore, mais aussi dans une dimension plus geek aujourd’hui, voire de contre-culture, elle-même présente directement dans le roman à proprement parler : Huguette, un des personnages principaux, est fan de cinéma. C’est souvent l’occasion, parfois un peu trop peut-être, pour l’autrice de montrer son impressionnante maitrise du sujet. Enfin, il y a également les monstres les plus intéressants, car ambigus, que l’on retrouve sous la notion anglo-saxonne de freaks, qui sont des hommes ou des femmes aux caractéristiques considérées comme hors normes, à la fois humains et créatures, ou ni l’un ni l’autre, et qui s’organisent en communautés itinérantes pour proposer des spectacles et qui se produisaient encore dans ce début de XXe siècle.
« L’arrivée impromptue du merveilleux dans son réel ne bouleversait pas l’univers champêtre et terre à terre d’Arsène. Dans un sens, il avait toujours été là, dans les superstitions des bonnes femmes, ou dans les petits génies de la forêt et des champs qui faisaient bruisser les fougères. Il avait depuis longtemps accepté l’existence de forces telluriques incompréhensibles régissant la pluie, les cours d’eau et les saisons. Ici, les paysans accomplissaient encore les rituels décrits dans le Petit Albert pour éloigner les oiseaux des semailles des champs, recette dénichée entre celle des mains de gloire, d’un vin épicé, ou de la descriptions des peuples habitant les quatre éléments : gnomes, nymphes, sylphes et salamandres. Le Petit Albert était le grimoire du diable, interdit par l’Église. C’était pourtant le seul libre que l’on retrouvait dans tous les foyers des bons chrétiens de Saint-Vit, même ceux ne sachant pas lire. Un vieux livre poussiéreux que l’on se passait précieusement de génération en génération. »
Car les monstres n’existent en tant que tels que par le regard que l’on porte sur eux. Le spectacle de freaks ou la séance de cinéma sont des moyens de s’évader de l’ordinaire, d’échapper à un morne quotidien, à fortiori dans une France très rurale, mais également de s’assurer, par effet de comparaison, de sa propre normalité. Huguette éprouve de l’empathie, de la solidarité même peut-être, pour d’autres créatures, et notamment pour la sirène qui détourne l’attention d’un père violent. Arsène, le père d’Huguette est d’ailleurs lui-même un monstre, même si c’est invisible, en incarnant la banalité du mal. L’autrice nous le fait détester, tout en donnant des éléments d’explication : c’est un des nombreux esprits brisés par la Première Guerre, confronté à la brutalisation, et qui s’est découvert un penchant sadique, entre autres choses. Il est obsédé par sa sirène, qu’il juge d’abord monstrueuse, puis objet de ses pulsions sexuelles qu’il confond avec l’amour. Morgane Caussarieu pousse l’analyse de la figure du monstre jusqu’à questionner leurs noms : celle qui semblait être une sirène n’est-elle pas finalement une vouivre, ou un autre type de créature ? Jusqu’à être baptisée Mélusine, dans une pratique qui hybride la manière dont les missionnaires et les naturalistes nomment, classent… et hiérarchisent.
« Elle était un jouet entre ses mains, toujours disponible pour son plaisir.
Une poupée de chair.
Sa poupée des marécages.
Ses lèvres au goût de terre.
Peau de porcelaine souillée et craquelée, elle ne pouvait pas crier, pas de plaindre. Elle était là, à l’attendre en bas, à la craindre et à penser à lui en continu, à imaginer ce qu’il allait lui infliger ensuite ; et lui se touchait vigoureusement en songeant à elle avant d’aller la retrouver et de lui gicler sur le visage, sur la queue, dans les cheveux, dans les trous. Comme il aimait la tartiner de son foutre, la rendre visqueuse comme le poisson géant albinos, puis il se frottait à elle, longuement. Son membre reprenait alors vie, et il lui mettait une fois de plus, ses doigts s’accrochant très fort à sa crête épineuse. Il rêvait de la dévorer tout entière, se rappelait le goût de ses lamelles de chair.
Sa Lamia, la femme-serpent. Sa Mélusine, son succube. Elle l’avait envouté, définitivement.
« Mon père, souffla Arsène, sa main droite serrant la grille. Je suis perdu. » »
Car Visqueuse est aussi une charge féroce contre les rapports de domination. Mélusine est renvoyée à toutes ses assignations : le statut de créature, la situation de handicap – j’ai trouvé les pistes d’explications lancées par l’autrice extrêmement intéressantes – habitante d’une marge… et bien sûr le genre féminin et les minorités sexuelles. Morgane Caussarieu met en scène une brochette de mâles, de toutes espèces, qui sont des prédateurs sexuels – et pas que – et qui utilisent leurs organes comme une arme. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Visqueuse, où rien ne vous sera épargné, jusqu’à l’explication du titre. De plus, cette domination n’est pas uniquement sexuelle, elle est aussi sociale, cumulative, ou même glissante. Il y a le mépris de la ville sur la campagne, de Paris sur la province, des lettrés vers les illettrés, de la bourgeoisie vis-à-vis des prolétaires. Et rien n’est manichéen, les personnages ne sont pas nécessairement solidaires les uns des autres, mais ont plutôt tendance au contraire à utiliser ceux qu’ils considèrent comme inférieurs pour grimper dans la hiérarchie, ou simplement consolider un rang, voire simplement se mettre à l’abri. Ils s’exploitent volontiers, l’assumant plus ou moins, sans parfois même en être conscients. Si certains personnages sont bien moins sympathiques que d’autres – Arsène !!! – aucun n’est totalement blanc ou noir. Parfois, il est simplement question de survie.
Visqueuse est un roman difficile, qui met mal à l’aise à de nombreux moments. Passionnante et passionnée, Morgane Caussarieu apporte une jolie pierre – un rubis ? – au monument consacré aux monstres.
Vous aimerez si vous aimez les monstres
Les +
- La passion de l’autrice, palpable et communicatrice
- La plume, la subtilité
- De jolis rebondissements à la fin
- Mélusine, évidemment
Les –
- Parfois une érudition trop démonstrative
- C’est très trash (mais c’est volontaire)
Visqueuse, avis choisis sur la blogosphère : Tachan a été chamboulée et convaincue, Symphonie a beaucoup aimé (et nous livre une utile liste des trigger warnings)
Résumé éditeur
Entre-deux-guerres. Huguette vit sous le joug tyrannique de son père Arsène, rendu aussi brutal que mauvais par son expérience dans les tranchées. Comme seule échappatoire, les films de monstres d’Universal qu’elle va voir en cachette au village. Jusqu’au jour où Arsène pêche une étrange créature mi-femme mi-poisson qu’il s’empresse d’enfermer dans sa cave. Il faut peu de temps à la jeune fille pour s’attacher à cette sirène des marécages, dont l’existence même va chambouler sa vie et attirer notamment l’attention d’une nonne naturaliste…
Visqueuse de Morgane Caussarieu, couverture de Morgane Caussarieu, aux éditions Pocket, (2026, première édition en grand format au Diable Vauvert en 2024), 448 pages.
Prix Masterton 2025
