Chronique – Martiens, go home !, Fredric Brown

J’ai déjà évoqué Fredric Brown dans ma chronique de Simulacres Martiens, écrit par son homonyme, où ce deuxième fait un clin d’œil au premier. Pour cette semaine SF & aliens comiques, il était temps que je ressorte cette chronique, publiée initialement sur Facebook en mars 2021.

Un classique que je ne connaissais pas, et qui m’avait été conseillé lors d’une séance de « name dropping ». Le résumé était très alléchant et j’essaie de combler une partie des trous de ma culture littéraire SF. Je ne le regrette pas : j’ai beaucoup ri, tout en adorant le ton et l’ambiance tellement old school.

Le récit se déroule dans les années 60, en pleine guerre froide, aux États-Unis. Le héros, Luke Devereaux, est un auteur de SF en cours de divorce, en panne d’inspiration, mais qui a déjà reçu une généreuse avance sur son prochain manuscrit. Isolé dans une cabane, face à une page qui reste désespérément blanche, il entend frapper à la porte. Sa situation se dégrade alors encore largement. Consolation, c’est en fait la situation du monde entier qui vient de basculer dans l’horreur absolue. En effet, les Martiens débarquent, ou plutôt se téléportent. Pour un ratio de 1 pour 3 humains. Imaginez : ils sont petits, verts – jusque là rien de bien méchant – capables de voir à travers la matière, de se téléporter à volonté et complètement immatériels. Ajoutez à cela un sale caractère et une envie atavique de semer la zizanie – leurs capacités leur en donnant les moyens – en divulguant tous vos secrets, sans aucun moyen de représailles de votre part. Point de soucoupes ou de rayons désignateurs, d’aliens hideux et anthropophages. C’est pire. Vos beaux parents qui ont accès à votre historique de recherche Internet, et intouchables.

« Aux États-Unis, on estima à trente mille le nombre des victimes touchées dans les minutes suivant l’arrivée des Martiens.
Les uns périrent d’arrêt du cœur dû à l’émotion, d’autres apoplexie. Beaucoup succombèrent à des coups de feu, car on tira énormément sur les Martiens, mais comme les balles les traversaient sans mal, elles allaient en général se perdre dans de la chair humaine toute prête à les recevoir. Enfin, il se produisit de nombreux accidents d’autos, beaucoup de Martiens ayant couimé directement dans les véhicules en marche, avec une prédilection pour les sièges avant à côté des conducteurs. Entendre au niveau d’un siège que l’on croyait vide une voix vous dire brusquement : « Plus vite, Toto, appuie sur la pédale », est un test de contrôle des nerfs dont peu d’automobilistes sont capables de se tirer sans aucun dommage.
Le nombre de victimes chez les Martiens fut égal à zéro, malgré les attaques qu’ils essuyaient quelquefois, à vue, mais la plupart du temps après qu’ils eurent, comme dans le cas de Luke, poussé à bout leurs assaillants. En butte aux armes à feu, aux couteaux, aux chaises, aux fourches, aux batteries de cuisine, aux ustensiles ménagers, aux marteaux, aux haches, aux clefs anglaises, aux tables, aux saxophones et aux tondeuses à gazon – ainsi qu’à tout autre objet tombé sous la main des attaquants –, ils se contentaient de se gausser ouvertement de ces derniers et de proférer des remarques insultantes. »

Cependant, ce roman n’est pas une simple succession de gags burlesques et situations cocasses. Mais avouez, vous prenez toujours du plaisir à voir votre prochain dans des situations embarrassantes. L’auteur se penche sur les conséquences possibles d’une telle invasion à l’échelle du monde. En pleine guerre froide, des créatures capables de lire tous les secrets – tout est manuscrit à l’époque – et de les divulguer sans aucune contrainte d’idéologie ou d’allégeance, mais juste pour le plaisir mesquin de révéler ce qui est caché, provoquent des évènements inattendus. Mais qui peuvent même être positifs : la propagande des deux superpuissances n’a plus de raison d’être. Autre exemple, la question de l’intimité. Auriez-vous envie de pratiquer ce que la morale réprouve (je ne veux pas savoir à quoi vous avez pensé !), sous l’œil à vision X de créatures vertes, qui ne se privent pas de commenter ou d’évaluer ? On ne peut négocier, combattre ou comprendre ce qu’ils veulent… C’est donc un monde sans mensonges, sans intimité, sans spectacle… que nous dépeint l’auteur avec acidité.

Enfin, l’auteur s’intéresse également beaucoup à son héros. Il est au centre d’une crise mondiale, mais aussi d’une crise à sa propre échelle. De surcroit, de quoi peut vivre un auteur de SF quand la fiction devient réalité, et une réalité non désirable ? C’est intéressant de voir ce personnage, qui est un avatar de l’auteur, se questionner et être obligé lui aussi de se réinventer, ou de (re)découvrir ce qui compte vraiment. Le récit gagne encore en profondeur quand il commence à questionner la réalité. Après tout, n’est-ce pas le délire hallucinatoire d’un auteur de SF qui touche le fond ? L’auteur est très malin pour exploiter ce thème, jusqu’à la fin du livre, et durant l’épilogue qui en est la quintessence absolue. Le tout est servi par une forme « à l’ancienne », avec un narrateur omniscient qui emploie le « nous » qui nous rend complice, voire honteux de se délecter des malheurs de ces pauvres humains, pour un côté émission de radio des 50 et 60’s très savoureux.

Vous aimerez si vous aimez la SF à l’ancienne, drôle, et qui joue avec le lecteur.

Les +

  • L’idée de base très mega et meta-textuelle, et dès le prologue
  • C’est drôle !!!
  • Le rythme : on ne s’ennuie jamais

Les –

  • Une SF et un contexte un peu surannés, qui pourraient légèrement déstabiliser le lecteur

Résumé éditeur

Enfermé dans une cabane en plein désert, Luke Devereaux, auteur de science-fiction en mal d’invention, invoque désespérément sa muse – de toute évidence retenue ailleurs – quand soudain… on frappe à la porte. Et un petit homme vert, goguenard, apostrophe Luke d’un désinvolte « Salut Toto !».

Un milliard de Martiens, hâbleurs, exaspérants, mal embouchés, d’une familiarité répugnante, révélant tous les secrets, clamant partout la vérité, viennent d’envahir la Terre. Mais comment s’en débarrasser ?

Martiens, go home ! de Fredric Brown, traduction d’Alain Dorémieux, couverture de Frederik Peeters, aux éditions FolioSF (2016, première édition française en 1957, parution VO en 1955), 224 pages.

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