Chronique – L’Effet coccinelle, Yann Bécu

J’enfonce des portes ouvertes : le nombre de sorties SFFF est pléthorique. Et encore, je me contente essentiellement des sorties en poche, ce qui réduit drastiquement l’offre. Toujours est-il qu’avec un rythme de lecture d’un livre tous les 5 ou 6 jours, il faut bien choisir… Aussi, quand je trouve l’association science-fiction, one shot, auteur français et quatrième de couverture alléchante, c’est à dire la majorité de mes critères sélectifs, je me lance. D’autant plus que je connais déjà Yann Bécu pour avoir lu et beaucoup aimé Les bras de Morphée lors de sa sortie en poche.

Même si les histoires sont – je continue à enfoncer les portes ouvertes – différentes, j’ai retrouvé d’assez importantes similitudes et qualités : l’auteur a un talent pour démarrer sur une accroche complètement barrée mais qu’il sait mener de manière astucieuse, avec un ton volontiers acerbe, sans oublier de déclarer son amour à la littérature. Coup de cœur !

La vie a bien été créée sur Terre, non pas par une entité ineffable – dont la priorité première serait de nous poser des interdits de toutes sortes et d’exiger vénération à base de rites alambiqués – mais par des aliens au service de la Ruche, à la fois vaisseau et entité cosmique. Ils assurent l’intégralité du boulot, du repérage de la planète à ensemencer, à la création des formes du vie en passant par le « SAV ». La notion de libre-arbitre est par contre reléguée au second plan car ils n’hésitent pas à intervenir pour maintenir la paix, celle-ci étant le critère primordial de réussite. C’est pour accomplir cette noble mission que sont envoyés sur Terre les personnages principaux : Eyaël, Raphaël et Mitraillette (en réalité prénommé Gabriel) et dont la sonorité religieuse des prénoms n’a rien d’une coïncidence. Incarnés dans des corps humains, dotés de quelques pouvoirs utiles, dont la télépathie, ils appartiennent à la catégorie des « boueux », comprendre les sous-fifres chargés de nettoyer la merde. Dans leur cas, ils doivent éliminer un humain qui aurait prouvé l’existence de Dieu, ce qui risque d’entrainer une petite reprise d’intégrisme religieux, et son lot de guerre et autres charmantes atrocités. Spoiler : ça va merder. Et version gastro.

« « Un monde en paix, voulu par les créatures. »
C’est
le critère pour qu’un projet soit bouclé. La vérité ? Un bon gros foutage de gueule, surtout sur nos derniers chantiers. Les humains, par exemple, par nature portés sur les crasses en tous genres : comment bosser avec ça ? Comment viser le triple A ou même un score de paix juste honorable ? Tout simplement impossible sans intervenir à tout-va. Alors oubliés, nos « discrets coups de pouce » pour guider les Hommes ; c’est coups de coude, coups de boule, coups de pelle. Et bâches, et sales odeurs au fond des bois. La Direction doit se douter que le Département Ressources Humaines fait pas mal de hors-piste, ces derniers temps. Esprit d’entreprise oblige, elle choisit de regarder ailleurs. Notre échec, ce serait le sien. »

Yann Bécu profite de son histoire pour taper, plus ou moins fort, sur les différentes institutions. Il y a du punk chez lui, comme chez un de ses personnages. C’était déjà visible dans Les bras de Morphée, avec une aversion assez visible pour les aspects technocratiques de l’administration, comme dans l’appareil éducatif, et ici chez les aliens. La division du travail y règne, avec son lot de procédures et surtout de verticalité. Les boueux ont une mission à accomplir, coûte que coûte, à condition de ne pas faire de vagues. Les bureaucrates et techno tiennent à leurs places, n’ont bien sûr aucune capacité à remettre en doute leurs propres décisions et compétences, et préfèreront sacrifier ceux qui sont en bas de l’échelle. Inutile d’espérer soutien ou récompense : un travail bien fait est nécessairement le fait de la hiérarchie, un travail mal fait à cause des gens de terrain. L’auteur ne tombe pas néanmoins dans une démagogie crasse : les héros du bouquins ne sont pas non plus des lumières. Ici, c’est plutôt la version Pieds nickelés que ne renieraient pas les frères Coen. Mention spéciale pour Mitraillette, dont la source d’inspiration pourrait tout à fait être un adjudant-chef du service militaire. La religion n’est pas épargnée, bien au contraire ; ses fondements sont sapés par l’accroche même du livre (les différents mythes sont en réalités des apparitions de boueux) et les querelles pour savoir qui a raison, et surtout qui a tort, sont légion. Les passages où les religions tentent de trouver des points d’accord unanimes sont absolument jouissifs.

« – Je m’énerve pas, houspille Mitraillette, j’explique ! L’Opération Bordel de Dieu, c’est du sur-mesure, du chi-rur-gi-cal… Les Scribes ont calculé au millimètre causes, variables sous-jacentes, cascades de conséquences à court, moyen, long terme…
– Je sais, oui…
– Tout ce qu’on change aujourd’hui, le moindre macchabée en plus, ça peut avoir des répercussions énormes dans un demi-siècle… On appelle ça…
– L’effet papillon, dit Eyaël.
Perdu dans son coup de gueule, Mitraillette n’écoute plus.
– … L’effet lombric, ou l’effet scarabée Non… un machin qui vole…
Papillon, insiste Eyaël.
– Dis pas n’importe quoi, l’effet papillon c’est quand on
papillonne, qu’on baise à gauche à droite en laissant des gamins partout… (Il se tape le front.) Voilà ! L’effet coccinelle ! » »

L’auteur n’est pas seulement écrivain, il est aussi enseignant à ses heures perdues, ou l’inverse. Outre l’hostilité ironique vis à vis de l’administration, sa profession se ressent aussi dans le goût pour la littérature. Si dans Les bras de Morphée, son héros était professeur, avec ainsi un petit air d’autobiographie ou du moins d’inspiration nette de ses propres expériences, c’est par les auteurs que la littérature entre dans L’effet coccinelle, et surtout Baudelaire avec de nombreuses déclamations de ses vers. L’auteur est malin – encore – car il utilise le poète maudit comme un véritable ressort scénaristique, avec une relance très jouissive de l’intrigue. Mes années lycée, et plus précisément mon bac littéraire, n’ont jamais réussi à me réconcilier avec LA littérature, et particulièrement celle du XIXe à laquelle je voue une haine tenace. Les gardiens des vaches sacrées – on y revient – des salles des professeurs où je sévis désormais n’ont pas du tout amélioré ma relation. J’admire donc particulièrement Yann Bécu, et d’autres comme Jeanne-A. Debats qui prouvent par leurs écrits que les littératures ne s’excluent pas les unes les autres. J’en ai presque envie de rouvrir Les fleurs du mal… L’auteur pousse même l’humour avec un brin d’auto-dérision sous forme d’une mise en abyme très drôle : rien n’a le privilège d’une tour d’ivoire.

Avec L’effet papillon, Yann Bécu prouve avec brio qu’on peut mêler Science-Fiction, Littérature et humour tout en abordant des sujets sérieux, dans la lignée de l’irrévérence à la française.

Vous aimerez si vous pensez que la vie sur Terre est d’origine extra-terrestre et que vous aimez détester les adjudants-chefs et Baudelaire.

Les +

  • Drôle : burlesque & sarcastique
  • Le fil de l’enquête policière, avec ses fac-similés
  • La couverture, à bien étudier, le livre terminé

Les –

  • Baudelaire (par pure mauvaise foi)

L’effet coccinelle sur la blogosphère : Yujine est fan de l’auteur (et elle a raison) ; Le Chien critique a presque autant aimé que s’il avait été écrit par Wilson.

Résumé éditeur

En voilà un projet « au-da-cieux » pour la centième planète : l’HOMO SAPIENS ! Nos chefs étaient ravis. Charge à nous, simples larbins de la Création, de veiller au suivi du chantier. On ignorait alors qu’atteindre un score de paix potable avec une créature pareille, ça allait être si compliqué.
Depuis des millénaires, on prend possession de corps humains et on prêche discrétos les vertus de la paix. Verdict ? Peut mieux faire. En ce XXIe siècle, on redoute même un imminent foutoir apocalyptique. Notre mission : éliminer une « preuve divine ». Sur le papier, la routine… Mais à force de vivre dans ces peaux imparfaites, toute la chimie humaine s’est imposée à nous : coups de chaud, de froid, de pompe, de blues, de foudre, de gueule… Et malgré nos centaines de milliers d’années au compteur, rien ne nous y avait préparés ! 

L’effet coccinelle de Yann Bécu, couverture de Diego Tripodi, aux éditions Pocket (2022, première édition française chez HSN en 2021), 416 pages.

6 commentaires sur “Chronique – L’Effet coccinelle, Yann Bécu

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  1. Passée un peu à côté pour ma part. Déjà Yann Bécu et moi on ne se comprend pas. les bras de Morphée m’ont endormie. je ne comprends pas, je crois, ce que cherche à dire l’auteur.
    Là c’était mieux, mais finalement, j’étais… déçue ? Je m’attendais à un feu d’artifice final, mais pas vraiment; j’ai eu l’impression que la première moitié fracassante se dégonflait ensuite.
    (par contre, c’est très personnel encore, mais ouhlala que je n’aime pas cette couverture poche 😦

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