Chronique – Le Prophète et le Vizir, Ada et Yves Rémy

J’avais repéré Le Prophète et le Vizir dans le programme des sorties Pocket mais, dans un désir de contrôler ma PAL de plus en plus Pisane, je l’avais classé dans la catégorie « wish list ». Le destin – compte tenu du thème, j’ose l’hyperbole – en a décidé autrement, puisque la maison d’édition me l’a envoyé comme service presse. Désireux de lire quelque chose de court et de lire une nouveauté dans un délai raisonnable, je l’ai lu, dévoré, dans la foulée.

En toute honnêteté, le nom du couple ne me disait rien (Yves Rémy est malheureusement décédé cette année) mais la petite phrase de Pierre-Paul Durastanti sur la quatrième de couverture est pour moi gage de qualité. Et je suis d’accord avec son avis. Le prophète et le vizir est un livre qui mêle avec une extraordinaire habileté histoire et conte orientaux autour du thème du destin – et en fait donc ma deuxième critique de cette semaine consacrée à l’imaginaire religieux -, le tout servi par une écriture remarquable.

Le Prophète et le Vizir s’enracine dans le moyen-âge méditerranéen, le VIIIe siècle de l’Hégire ou XIVe siècle « de notre ère », période d’intense rayonnement musulman et au carrefour des civilisations monothéistes. Dès les premières pages, ce sont des mots qui dépaysent, rappellent des souvenirs de jeunesse, que l’on retrouve au fil des pages : sultan, oasis, émir, Méditerranée… Les auteurs s’amusent de l’idée romantique que les difformités de certains individus étaient souvent accompagnées d’un don de divination envoyé par Dieu. Le prophète évoqué dans le titre est affublé d’un sixième doigt et d’un don mineur mais qui est amplifié par le contact forcé d’autres devins. Difficile en effet pour l’émir de résister à la tentation de créer et d’asservir quelqu’un doué de prescience. La puissance de ses visions lui fera voir le futur éloigné de plusieurs et donc tous les évènements tragiques (rarement heureux) de cet « arc de crises ». L’avenir lointain étant inutile comme outil politique, il est condamné à s’exiler et à voyager tout autour de la Méditerranée. Il y rencontre de nombreux personnages historiques réels comme Ibn Battuta ou Ibn Khaldun, respectivement géographe et historien (entre autres choses) et on pourrait voir ici une volonté des auteurs d’être exhaustifs ou de se faire plaisir, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’ils incarnent aussi des allégories de l’espace et du temps, aspects centraux du récit. L’ensemble est donc une mosaïque d’éléments historiques et de contes, à la limite de l’uchronie.

« En effet, Kemal parlait comme un homme sur qui Dieu aurait répandu Ses grâces et Sa bénédiction. Il avait été instruit par son oncle, le muezzin, qui était persuadé que le destin de son neveu doté d’un sixième doigt était de servir un jour les desseins d’Allah. Et de fait Kemal parlait, parlait, ne comprenant pas bien ce qu’il disait mais sentant que c’était Allah aux voies impénétrables qui soufflait dans sa bouche de telles prophéties. »

Kemal le prophète devient alors une sorte de Cassandre musulman, qui décide de raconter ses visions aux personnes qu’il rencontre. Même si elles sont, au début, fort éloignées dans le futur, il estime ces récits nécessaires pour que les mises en garde qu’elles contiennent arrivent aux générations futures. C’est le fonctionnement classique de la prophétie, transmise aux descendants et qui justifie le choix du terme « ensemenceur » comme titre du premier texte. Il se questionne car un tel don ne peut avoir qu’une origine divine et donc servir un dessein qui l’est tout autant. Pourtant Kemal constate que les autorités, dépositaires des pouvoirs temporels et spirituels respectent peu ses prédictions, voire n’hésitent pas à le chasser si elles les fragilisent. De même, l’islam n’est pas seul autour de la Méditerranée et le futur concerne aussi logiquement d’autres religions, notamment les chrétiens. Kemal doit-il prévenir des infidèles, à fortiori dans le cas d’un conflit interconfessionnel ? Le récit fait preuve alors d’une douce modernité quand le prophète réalise que finalement ce Dieu est le même, juste nommé et prié différemment. Enfin, quel est l’objectif de ces visions ? Kemal ne reçoit aucune instruction ou autre visitation sur l’interprétation ou l’usage qu’il doit en faire. Il reste prophète prescient, et non prophète religieux.

« Le drame est posé. On connaît les deux adversaires. Le Destin qui entend qu’une prophétie soit une loi et que force lui soit donnée, et un vizir coupable de bien des ignominies mais décidé à tout entreprendre pour sauver ses enfants. »

Le prophète et le vizir est en réalité un recueil de deux nouvelles qui se suivent et qui, même si elles ont chacune leur propre titre, renvoient aux mots de l’ouvrage, dans l’ordre d’apparition. Preuve de la grande maitrise d’Ada et Yves Rémy, chacune a sa propre ambiance ainsi qu’un style différent, en lien avec le type de récit. L’ensemenceur s’inspire des récits classiques des contes des Mille et Une Nuits et peut-être encore plus des aventures de Sinbad le marin, tant le voyage y est un thème important. Ce texte est lumineux, grâce au très beau personnage de Kemal, même s’il est confronté au cynisme ou à la couardise. Le second texte, Les Huit Enfants du vizir Farès Ibn Meïmoun est beaucoup de plus sombre. Il flirte davantage avec la fantasy (je ne spoile pas en disant en quoi) mais surtout la filiation avec le genre de la tragédie est évident. On retrouve le narrateur omniscient, la mention du chœur, et bien évidemment le thème du destin. Les dernières lignes sont un pur bijou où, très joueurs, les auteurs ajoutent une dimension métatextuelle en semant un dernier doute avec une « sur-narration » quant à la nature même de leur ouvrage : conte, uchronie ou chronique historique hypothétique ?

Comme Kemal, Yves et Ada Rémy nous livre une perle (j’ose…) parfaite, qui semble être au début un « simple » conte médiéval pour devenir finalement une tragédie aux accents contemporains, entre Ionesco et Cocteau.

Vous aimerez si vous aimez les contes orientaux, les tragédies, la Méditerranée…

Les +

  • La plume
  • La couverture (à étudier après lecture)
  • Le jeu final, en subtilité et fausses pistes

Les –

  • Un cœur de première nouvelle un peu répétitif

Le Prophète et le Vizir sur la blogosphère : Gromovar, fan des 1001 nuits parle d’un texte « humaniste » ; Vert l’a lu « comme dans un rêve ».

Résumé éditeur

VIIIe siècle de l’Hégire, Kemal bin Taïmour, pêcheur de perles de Bahreïn, a reçu d’Allah, le Miséricordieux, le don de voyance – en plus d’un sixième doigt. L’émir local le fait enlever et l’intègre à sa cour peuplée d’autres infirmes voyants. À leur contact, les visions du pêcheur s’intensifient et c’est un avenir très lointain qu’il pressent. Mais que valent des augures qui annoncent la future richesse pétrolière des pays du Golfe ou l’Europe frappée par la peste ? Autant d’événements incompréhensibles pour ses contemporains. Alors, l’émir revend Kemal à un marchand, qui le revend à son tour. Ainsi commence le long voyage autour de la Méditerranée d’un modeste pêcheur de perles qui voyait si loin qu’il en est devenu prophète. Mais nul ne l’est en son pays, n’est-ce pas ?
Las, le pêcheur plantait ici ou là des graines dues à ses visions. Et peut-être ? Peut-être… que celles-ci germeraient au fil des siècles pour éviter le pire aux hommes qui sauront écouter les légendes ?

Le Prophète et le Vizir de Ada et Yves Rémy, couverture de Léonard Dupond, aux éditions Pocket (2022, première édition 2012 chez Dystopia), 176 pages.

11 commentaires sur “Chronique – Le Prophète et le Vizir, Ada et Yves Rémy

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  1. Gnahaaaaa ! Quand je l’ai lu j’ai direct pensé à toi. Super contente que ça t’ait plu. Et si je peux me permettre de glisser un mot sur les éditions Scylla / Dystopia (où on retrouve pas mal de texte d’Yves et Ada Rémy) : pour l’instant je n’ai lu que des pépites du même genre dans leur catalogue (juste au cas où ta PaL aurait un peu faim, sait-on jamais, on n’est jamais à l’abri d’un casse-dalle impromptu x) ).

    Aimé par 1 personne

  2. « lire une nouveauté dans un délai raisonnable » : une fameuse nouveauté de 2012. =P M’enfin, ça colle avec l’étiquette « étoiles montantes de l’imaginaire », assez lunaire. 😅
    Cela dit, ça pourrait être une bonne occasion pour moi d’enfin découvrir les auteurices, dont je n’ai toujours entendu que le plus grand bien.

    Aimé par 1 personne

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