Chronique – Deus Irae, Philip K. Dick et Roger Zelazny

Je me suis déjà lamenté – trop peut-être – sur la difficulté que pouvait représenter l’écriture de certaines chroniques. C’était avant de rédiger celle de Deus Irae. Désormais, je réfléchirai à deux fois avant d’employer ce mot, ou je manierai l’euphémisme pudique. Ici, la complexité de l’exercice tient essentiellement à l’esprit du livre, qui m’a arraché un nombre invraisemblable de commentaires, souvent prononcés à voix haute, et dont « what the fuck » est probablement le plus représentatif.

Il s’agissait d’une lecture croisée organisée par Cecilia, du groupe Facebook des Mordus et dont le thème était « autrice ou auteur qui nous a quitté ». Avec mon binôme, Gabriel – surnommé à raison le membre le plus sympathique du monde – nous avons fait les malins en choisissant un titre co-écrit par deux auteurs décédés, deux monuments de la littérature de l’imaginaire. Favorable aux conjonctures, le roman se prêtait bien à cette lecture à deux. Nous avons donc exploré ce monde post-apocalyptique, qui a pour thème centrale la religion (il s’agit donc de ma troisième est dernière chronique qui clôt la semaine qui lui est consacrée, jeu de mot inside) et dont les pattes des deux auteurs sont clairement visibles.

Deus Irae est un roman dans la pure tradition du post-apo des années 70 : le nouveau monde qui suit l’apocalypse, en dépit de quelques similitudes ou héritages, est fondamentalement différent. Les premières pages donnent l’impression d’une société qui a régressé mais qui paraît réaliste. Les survivants se sont organisés en petites communautés où ils survivent, difficilement mais sans être au bord de l’extension. Les malformations sont néanmoins très répandues, plus ou moins visibles ou graves, à l’image du personnage principal, Tibor, né sans bras et jambes et qui appartient donc au groupe des « inc », pour incomplets. La technologie n’est pas revenue totalement en arrière car il dispose par exemple de bras mécaniques qui sont à priori aussi efficaces que de vrais membres. Seulement, quand le roman avance on découvre que la situation est plus grave que ça : ces objets sont très rares et souvent considérés comme de véritable reliques, l’humanité ne compte plus qu’une petite poignée d’individus et le monde est très hostile hors des communautés. À la gravité s’ajoute la bizarrerie. Certains humains ont énormément muté, il y a des insectes géants conscients et amicaux – parfois – ou encore des ordinateurs devenus fous et résolument hostiles. Aussi, parcourir déjà quelques dizaines de kilomètres relève du chemin de croix.

« Mais l’éternité ne fut pas vraiment éternelle. Les autres missiles et les D III n’avaient écarté que pour un temps limité les anges exterminateurs et le Deus Irae avait fini par venir sur terre, pour tout le monde : Carleton Lutfeufel avait fait explosé le Gob, l’arme sans objectif, depuis un satellite se trouvant à un apogée de presque 8 000 km. »

Car Tibor doit partir en « pilg » (pèlerinage) pour rencontrer le Deus Irae qu’il doit représenter sur une fresque commandée par son clergé, itération post-apo de la chapelle sixtine. La rencontre est possible puisqu’avant d’être une divinité de colère, le Deus Irae a d’abord été un humain, divinisé car responsable de l’apocalypse. Un clergé s’est élaboré, jusqu’à devenir majoritaire mais sans toutefois éradiquer les autres, ou du moins le christianisme puisqu’il n’est pas fait mention des autres. On retrouve finalement de conflits mesquins entre les différentes foi, qui sont pourtant si proches, du moins dans leurs structures et organisations pyramidales. Deus Irae s’articule donc autour d’une double problématique : comment devient-on un dieu et comment une religion peut-elle disparaitre ? N’est-il finalement pas logique et cohérent de réfuter un Dieu qui a laissé une apocalypse nucléaire se produire pour lui préférer une divinité, fusse-t-elle humaine auparavant, qui a modifié le destin de l’humanité, même d’une manière terrible ? L’eschatologie ne doit-elle pas déboucher sur une autre foi ? Carleton Lutfeufel est-il un Dieu ?

« Nous ne vous en aurions peut-être pas voulu si vous n’aviez pu trouver le Christ pour peindre notre Cène, du moment que le travail était bien fait. Je ne cherche pas à vous dissuader de faire ce qui vous semble juste. Je pense seulement que vous vous trompez et que vous pourriez vous rendre la tâche beaucoup plus simple. »

Il fallait bien Dick et Zelazny pour écrire un tel roman. Voici ce que le premier en dit (source Wikipédia et Entretien avec Philip K. Dick par Gregg Rickman, Philip K. Dick : in his own words ; publié par extrait dans la revue Fiction n° 7 et 8, Traduction Pierre-Paul Durastanti)

« J’ai commencé ce livre-là en 1964, et j’ai été incapable de le poursuivre, pour la simple raison que je ne connaissais rien au christianisme. J’ai fait appel à Roger Zelazny, qui est bien plus instruit et plus intelligent que moi, et nous y avons plus ou moins travaillé au cours des années suivantes. On l’a laissé mijoter, en quelque sorte, Roger en écrivait un bout, qu’il m’envoyait, et j’en écrivais un autre bout, que je lui renvoyais. Nous n’avions jamais pensé le terminer. Et tout à coup, le jour est venu où Roger en a fait une portion si longue qu’il ne m’est pratiquement resté plus rien à faire, sinon la fin, et je l’ai posté. C’était donc plus ou moins un boulot d’amateur que nous continuions juste pour le plaisir, une occupation. Nous étions déjà de très bons amis et c’était amusant d’écrire comme ça. C’était comme de s’envoyer et de se renvoyer sans cesse la même lettre. »

En effet, certains aspects semblent très dickiens, notamment dans la construction de personnages extrêmement bigarrés, voire fantasques : certains changements de conversation sont… surprenants. On retrouve aussi une réflexion sur la réalité, mais moins poussée que dans d’autres romans, dans certains chapitres et les hallucinations de certains personnages. Il est parfois difficile d’être sûr quant à la réalité de leurs visions, et l’usage de psychotropes n’aide pas. Enfin, lors du pilg, Dick n’hésite pas à reprendre des écrits plus anciens, comme lors de la rencontre avec le grand C, en partie copié collé de la nouvelle Le grand O (oui, la traduction…) disponible dans le recueil de textes Immunité et autres mirages futurs, écrit pas un Dick jeune voire débutant. Zelazny apporte notamment la dimension spirituelle, en fin connaisseurs des mythes et des religions ; mais certains passages évoquent aussi ses marottes – voir tics – littéraires avec péripéties de quête, parfois un peu répétitives. Les différentes rencontres de Tibor m’ont rappelé des moments du Cycle d’Ambre, quand certains personnages voyagent d’une réalité à l’autre, souvent confrontés à des paysages ou autochtones psychédéliques.

Le roman n’est pas exempt de défauts, mais la rencontre Dick Zelazny ne peut laisser indifférent si vous aimez les deux auteurs, d’autant plus que la fin de Deus Irae est à la hauteur de l’ambition du roman.

Vous aimerez si vous aimez les romans où les auteurs assument s’amuser.

Les +

  • La rencontre de deux monstres sacrés
  • L’intelligence du propos
  • La fin en forme d’épiphanie

Les –

  • Des passages en allemand non traduits
  • C’est quand même très WTF

Résumé éditeur

Après l’holocauste qui a mis fin à la Troisième Guerre mondiale, les rares survivants devenus méconnaissables à force de mutations sont l’enjeu d’une lutte sans merci entre deux Églises : celle du Bien et celle du Mal, qui vénère Deus irae, le Dieu de la Colère, celui qui a lâché sur le monde l’horreur atomique.
Chargé de réaliser un portrait de cette funeste divinité pour ranimer la foi de ses fidèles, Tibor McMasters, un peintre sans bras ni jambes, part à sa recherche à travers une Terre dévastée, en proie aux stigmates d’un monde devenu fou. Un monde où se dissipe la frontière entre l’humain et le divin…

Deus Irae de Philip K. Dick et Roger Zelazny, traduction de Françoise Cartano, couverture de Jean Leblanc, aux éditions Folio SF (présente édition de 2022, première édition VF 1977, VO de 1976), 272 pages.

3 commentaires sur “Chronique – Deus Irae, Philip K. Dick et Roger Zelazny

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  1. Complètement WTF ouais, les bâtons sauteurs m’ont marquée à vie XD Tout du long j’aurais été incapable de dire si ça me plaisait ou non. Et puis cette fin et le fait de laisser décanter la lecture. Lire ta chronique me redonne envie de lire le bouquin ^^

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