Chronique – Les derniers parfaits, Paul Beorn

J’aime beaucoup les uchronies et je souhaite continuer à découvrir des auteurs et autrices francophones. Les derniers parfaits devait donc arriver tôt ou tard entre mes paluches. Ici, le déclencheur est une lecture croisée entre Stéph et Lianne, lors d’une session des Lectures duo que j’organisais sur Facebook. Si je savais que Lianne était cliente de Fantasy, je savais également que Stéph l’était beaucoup moins ; aussi, quand les deux ont aimé ce livre, je savais que je pouvais me lancer.

Après lecture de la quatrième de couverture, je m’attendais à une uchronie « pure », c’est à dire une histoire divergente mais plausible, sans élément caractéristique de l’imaginaire. Je me suis fourvoyé. L’élément uchronique est l’ajout de la magie, donc une divergence ample qui change complètement le paradigme du contexte pour aboutir à un univers de Fantasy. Paul Beorn nous livre une H(h)istoire qui croise magie et religion, où un groupe de personnages très typés vivent une aventure rythmée aux enjeux majeurs.

La magie joue un rôle extrêmement important dans le roman de Paul Beorn. Dès les premières pages, on découvre que tous les habitants de ce monde uchronique sont dotés d’une « petite magie », liée à un animal. Ainsi, l’animal-compagnon de l’ours dotera son porteur de force et robustesse, quand celui de l’aigle donnera une vue acérée. Jésus lui-même est représenté avec une part animale. Peut-être est-ce lié à mes premières lectures de Fantasy, mais ces univers médiévaux où chacun dispose d’un peu de magie me font immanquablement penser au monde de Troy. Cependant, en avançant dans l’histoire, elle est encore plus présente et puissante puisqu’il est question de démons, qui seraient les maîtres des catharis et d’artefacts magiques, les malifeca, ou encore l’acier noir, infernal et indestructible. Le Moyen-Age inventé par Paul Beorn est de surcroit un monde quasiment post apocalyptique où l’on entrevoit un passé, inspiré de l’Empire romain (ou d’autres empire antiques plus anciens), et dont la magie était omniprésente et bien plus avancée ; mais c’est finalement un usage irraisonné de cette puissance qui a conduit à sa chute et à des bouleversements importants. La géographie même a été modifiée, l’Espagne étant devenue une île par exemple. Au final, il s’agit bel et bien d’un roman de Fantasy, et même de High Fantasy par certains aspects.

« Bientôt, les berges s’aplatirent encore, le courant ralentit et un nouveau paysage se découvrit peu à peu sous leurs yeux stupéfaits. Sur de vastes pâtures de part et d’autre de la rivière s’étendait un champ de cadavres, on entendait de loin les cris des charognards et les voix des hommes qui arpentaient la plaine en se penchant sur les corps. Ceux-là n’étaient pas des brigands ou des pillards, ils portaient la livrée blanche et la pique des légionnaires catharis. »

La composition du groupe reprend d’ailleurs un ressort assez classique de ce genre. Les quatre protagonistes du début du roman n’ont strictement rien en commun, si ce n’est de se retrouver dans la même galère, ou plutôt dans la même chainée d’esclaves. Le groupe est donc dysfonctionnel : origines sociales, personnalités, fois différentes et chacun a ses propres objectifs et secrets. Bien sûr, l’adversité crée des liens et l’hétérogénéité du groupe permet de nuancer les idéologies, d’apporter des éléments au contexte général ou encore d’avoir des jokers scénaristiques sous la main pour faire avancer l’histoire et dénouer les péripéties. Il est intéressant de noter qu’un des premiers rôles est féminin, et même s’il n’est pas exempt de quelques clichés, cela permet de s’éloigner d’une fantasy habituellement très virile. D’ailleurs, le personnage – Mousse – a parfois tendance à virer un petit peu à la Mary Sue tant son potentiel et son influences sont grandes. L’autre héros, Cristo, est le protagoniste qui m’a le moins convaincu : parfois incohérent, téméraire, valeureux… son espérance de vie devrait logiquement être bien plus courte. Au final, je n’ai pu me détacher de l’impression de voir évoluer un groupe de personnages de jeu de rôle et dont le meneur de jeu aurait été très bienveillant.

« Nous ne sommes que des actes, disait toujours son maître d’armes. Nous ne sommes pas ces titres de noblesse reçus ou non à notre naissance, nous ne sommes pas ces muscles que nous entrainons au combat, nous ne sommes même pas cet esprit qui s’agite sans cesse dans notre tête. Non, un homme n’est rien d’autre que la somme des actes qu’il accomplit, rien de plus, rien de moins. Alors, fais en sorte que tes actes te fassent toujours honneur, Cristoli Caseras. »

Cette ambiance proche du jeu de rôle se retrouve d’ailleurs aussi dans la narration. Il y a des étapes assez claires dans le récit, avec un schéma narratif solide et efficace. Les premiers chapitres servent à bâtir le groupe, avec de petites péripéties, puis les enjeux montent petit à petit, sans baisse de rythme. L’auteur n’hésite pas à faire quelques ellipses et à avancer un peu dans le temps pour consolider son récit. De la simple survie, l’histoire se dirige de plus en plus vers une perspective plus épique. L’auteur est très généreux et ne laisse finalement rien dans l’ombre : tous les éléments distillés sont réutilisés et sont expliqués, y compris les liens avec la religion. Finalement, ce n’est pas simplement le destin de notre petite troupe qui se joue, mais bien celui du continent. Pour reprendre l’analogie avec le jeu de rôle, on a une impression d’être finalement assez bas niveau en début de roman, pour atteindre des niveaux bien plus élevés à la fin, l’auteur s’appuyant sur quelques mystères ou éléments du passé des personnages. Le risque de cette générosité est d’être peut-être un peu trop indigeste, ou du moins de surprendre le lecteur par un changement d’ambiance quand même assez net. Tout ceci ne m’a pas empêché de passer un moment agréable, même si je ne m’attendais pas exactement à lire de la Fantasy d’aventure.

Vous aimerez si vous aimez la fantasy d’aventure dans un contexte original.

Les +

  • Très rythmé
  • Fourmille d’idées
  • Un one-shot, là où certains n’auraient pas hésité à tirer à la ligne

Les –

  • Des personnages parfois déséquilibrés
  • Une accélération brusque à la fin du récit

Les derniers parfaits sur la blogosphère : Lianne et Steph l’ont lu ensemble et ont passé un bon moment.

Résumé éditeur

Dans un royaume de France ravagé par la guerre contre les légions catharis d’Occitania, Cristo, un soldat prisonnier, échappe à ses geôliers, enchaîné à trois compagnons d’infortune.

Au cœur des forêts profondes et des montagnes déchiquetées des terres occitanes, les quatre fuyards que tout oppose devront s’entraider pour survivre.

Les derniers parfaits de Paul Beorn, illustration de couverture Ekaterina Prokopyeva, aux éditions Helios (première édition en 2012, Mnémos, présente édition de 2021), 560 pages.

3 commentaires sur “Chronique – Les derniers parfaits, Paul Beorn

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