Chronique – L’obscur, Philippe Testa

Depuis que j’ai ouvert Mondes de poche, j’essaie de suivre un petit plus l’actualité de l’imaginaire, au moins en format poche, et donc d’acquérir les nouveautés qui me font de l’œil. Pour ce livre, je partais complètement dans l’inconnu, avec un auteur que je connaissais pas et que FolioSF est allé « chercher » en Suisse. Le livre est d’ailleurs assez largement passé sous les radars français lors de sa sortie transalpine et je salue la décision courageuse de Pascal Godbillon de le publier dans l’hexagone.

En effet, pessimiste et chargé de colère, L’obscur n’est pas un livre qui aidera son lecteur ou sa lectrice à aller mieux. Il s’agit d’un brûlot qui dénonce le cynisme et les conséquences d’un néo-capitalisme poussé à l’extrême, qui finit par imploser ; chute que contemple un narrateur qui oscille entre résolution, résignation et nihilisme.

L’obscur prend place dans un futur relativement proche, devenu totalement dystopique où l’auteur a projeté les tendances du monde actuel. Le libéralisme dérégulé a continué à s’imposer dans la vie des gens, ainsi que dans leur esprit. Le vocabulaire moderne issu des écoles de marketing et de management, cynique et hypocrite, a envahi un langage courant devenu orwellien. Si les « collaborateur » et autre « contrat de travail agile » vous donnaient déjà des boutons, vous détesterez tout autant les « co-worker », « day off », le temps libre étant définitivement défini comme du non travail, ou encore « requalification », terme plus propre que licenciement. Philippe Testa dénonce aussi la dégradation des relations entre les individus, « les socials », contaminés par les pratiques liées aux différents réseaux sociaux où il faut faire attention à son image et à son langage, verbal ou corporel. Ceux qui ne supportent pas ce nouvel ordre sont considérés comme inadaptés et traités à grands renforts de psychotropes. C’est d’ailleurs un point de désaccord que j’aurais avec l’auteur, qui a tendance, pour moi, à mettre plusieurs thèmes au même plan, sans nuance. Médecine et pharmacie ne sont pas nécessairement suppôts du Capital…

« Je vois les gens, leur misère identique et dupliquée, éduqués à désirer la servitude, formatés à accepter les rivalités entretenues pour eux, cette course mimétique à la réussite. Ils sont poussés à s’activer vainement, à s’épuiser, laborieux, leurs existences à ras le sol, faites d’un besoin surstimulé de renouvellement, d’une recherche hyperactive d’émotions et de vécu, autant de paravents au vide.
Malgré tout, je sais que je ne suis pas si différent. Comme tout le monde, je vis dans un confort qui a fini par me confiner et m’empêtrer au cœur d’appareillages censés me soulager ; je suis incapable de m’en passer, même si je cultive secrètement un idéal de détachement. »

L’auteur extrapole également les problématiques des ressources, entre inégalités et raréfaction, et de la dégradation de l’environnement. Les personnes les plus aisées vivent dans des « gated communes » – notion qui existe en géographie sous le nom de gated communities ou d’enclosures – dans des Etats africains, restés (maintenus ?) pauvres et où une retraite d’européen occidental permet de vivre comme un nabab. La nourriture est artificielle, à base d’algues et de « steaks de prot » aromatisés. Surtout, dès les premières pages, Philippe Testa décrit des coupures de courant, de plus en plus rapprochées et de plus en plus longues. Sont-elles de la responsabilité de grévistes ou d’activistes mécontents ou plus simplement d’une demande supérieure à l’offre ? Finalement, cette dystopie fragile et pourrie craque quand le black-out devient permanent. La dépendance à l’énergie et la vacuité des compétences des « co-workers » leur explose au visage. Tout s’écroule en l’espace de quelques jours et une nouvelle forme de compétition, absolue, remplace la précédente : trouver de quoi survivre. Le propos de l’auteur est plus subtil que celui d’un Ravage de Barjavel car même si la première partie critique durement l’état social, la situation post-apocalyptique ne semble pas davantage être le départ d’une forme d’utopie. Il y a des scènes difficiles, preuve qu’il n’est pas nécessaire d’inclure zombis ou vampires pour provoquer un sentiment d’horreur.

« L’un des reporters, qui travaillait pour une chaîne du câble indépendante à Boston, affirma à l’antenne que la CIA et le département de la Sécurité intérieure dirigeait les recherches. Ce fût immédiatement démenti par un porte-parole du Conseil national de la sécurité des transports, l’agence responsable des enquêtes sur les accidents aéronautiques aux Etats-Unis. Leur entrée en scène impliquait qu’il s’agissait d’un vol commercial. Pourtant, aucune des grandes compagnies aériennes qui exploitaient la route transatlantique n’avait connaissance d’un avion manquant ni d’un accident passé resté inexpliqué. »

Le narrateur est un employé qui exerce un bullshit job, ainé de trois enfants qui se méprisent, déception de ses parents qui ont mis les voiles aussitôt l’âge de la retraite franchi. L’auteur ne lui donne pas de nom ou de caractéristiques physiques particulières mais il est en décalage avec la société, passant une partie de son temps libre – pardon, de son « day off » – à simplement marcher pour laisser ses pensées vagabonder. Cette forme d’anonymat et ses questionnements en font une sorte de voix off, comme si le lecteur pensait à voix haute au fur et à mesure où il découvre ce monde et son (dys)fonctionnement. Il n’a pas non plus la carrure d’un révolutionnaire et subit finalement une grande partie des évènements, entre coups de chance et coups du sort. Mais ce détachement fait aussi sa force, notamment face à des choix morals cornéliens. L’obscur(ité) est donc à la fois réelle et symbolique ; l’auteur nous livre un roman qui pourrait être le chaînon manquant entre Damasio – mais plus accessible – et un Barjavel – mais moins réactionnaire.

Vous aimerez si vous êtes préoccupé par cette apocalypse qui approche et que vous êtes pessimiste.

Les +

  • L’écriture
  • La couverture d’Aurélien Police
  • Une alarme nécessaire (une de plus…)

Les –

  • Certaines scènes difficiles
  • Peut-être bien pessimiste, à une époque déjà difficile.

Résumé éditeur

Dans un futur très proche, le capitalisme poussé à son paroxysme régit la vie de tout un chacun. Partout sur la planète, les citoyens ne sont plus que des workers vivant dans la crainte permanente d’être requalifiés, c’est-à-dire licenciés. Les anglicismes et néologismes ont subrepticement envahi le langage, la technologie et les médicaments ont remplacé les interactions sociales, la culture est devenue divertissement. Tandis que catastrophes naturelles et coupures d’électricité paralysantes se multiplient à travers le monde, un petit groupe de Happy few a trouvé refuge sur des îlots artificiels tenus secrets du grand public. La révolte sociale gronde. À Lausanne, notre narrateur, un mathématicien brillant mais socialement inadapté, tente de trouver un sens à son quotidien. Jusqu’au jour où tout bascule…

L’obscur de Philippe Testa, illustration de couverture Aurélien Police, aux éditions FolioSF (2022, première parution en Suisse en 2020), 224 pages.

4 commentaires sur “Chronique – L’obscur, Philippe Testa

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