Chronique – Le nexus du Docteur Erdmann, Nancy Kress

J’ai terminé Danses aériennes cette semaine. J’en profite pour exhumer une chronique Facebook, pour mon premier contact avec l’autrice, en date du 5 juillet 2021.

Sixième lecture de la collection de novellas Une Heure Lumière où je picore en fonction des quatrièmes de couverture et des défis Facebook auxquels je participe. C’est également ma première lecture de l’autrice Nancy Kress, et suis suffisamment convaincu – au-delà même – pour intégrer d’autres de ses écrits dans ma liste d’envies. Un texte qui correspond parfaitement à la ligne éditoriale UHL, à savoir des textes où l’élément imaginaire permet d’aborder et de creuser un thème, ici la vieillesse.

Le protagoniste principal est le docteur Erdmann, « Nexus » du roman, de deux manières. D’une part, il joue un rôle décisif dans l’intrigue en étant parmi le premier à vouloir et pouvoir éclaircir le mystère qui le touche lui et les autres résidents. D’autre part, il est réellement le personnage focal de la novella car il permet à l’autrice de réunir les deux aspects de son récit : c’est un physicien très brillant (« docteur »), pour le côté science ; nonagénaire pensionnaire d’une maison de retraite, qui alimente la dimension fiction et la chair du récit.

« Le vaisseau, que Henry Erdmann n’aurait jamais identifié comme tel, se mouvait entre les étoiles, progressant selon un motif ordonné d’occurrences dans le flux du vide. Plusieurs années-lumière cubes d’espace alentour, des particules subatomiques apparaissaient, existaient et disparaissaient en quelques nanosecondes. Des transitions de flop déchiraient l’espace et le reconfiguraient à mesure que la nef avançait. Si Henry s’était trouvé à proximité, dans le froid de l’espace profond, les sursauts de radiations, intenses, à la fois réguliers et complexes, l’auraient tué bien avant qu’il n’ait eu le temps d’en apprécier la chatoyante beauté. »

Petite pointe d’inquiétude dans ces premières pages. Entre ces passages (très courts) et la couverture, je me suis demandé un moment si je ne m’étais pas embarqué dans un récit bien trop hard SF pour moi… Il y a bien une part de SF qui sert de déclencheur et de résolution à l’intrigue. C’est finalement assez léger et représente étrangement la partie la plus faible du texte. Il est toujours délicat de confronter des personnages à un mystère qui les dépasse complètement et de le résoudre en y associant le lecteur. On n’échappera pas aux hypothèses qui tombent juste malgré un faible faisceau d’indices et au personnage lâché là juste pour apporter les éléments manquants (comprendre : être la voix de l’autrice). Peu importe car la partie SF sert aussi et surtout à donner une profondeur à la novella en remettant en changeant d’échelle : qu’est-ce que la Terre face à l’immensité de l’Univers ? La durée d’une vie humaine face à une entité se déplaçant à des vitesses inimaginables ?

« Cela faisait deux fois, maintenant. Depuis son lit, incapable de trouver le sommeil, Henry se demandait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau, un organe sur lequel il comptait depuis toujours. Ses genoux avaient succombé à l’arthrite, son appareil auditif réclamait des ajustements constants, et sa prostate abritait un cancer au développement si lent que, à en croire son médecin, un autre déraillement physique quelconque aurait bien le temps de le tuer avant – c’était l’idée que se faisait le corps médical d’une bonne nouvelle. Mais son cerveau restait clair, et s’en servir efficacement avait de tout temps constitué le plus grand plaisir d’Henry. Plus que le sexe, la bonne chère et son mariage avec Ida. Plus, oui, que son amour envers elle. »

Mais Le Nexus du docteur Erdmannn est surtout un texte touchant sur la vieillesse. Nancy Kress nous décrit avec justesse cette société que forme une maison de retraite. Elle nous parle d’amour, d’angoisse et d’espoir, de la manière dont le corps médical peut parfois infantiliser une personne qui perd, peu à peu, son autonomie. Pour cela, elle s’appuie sur une belle galerie de personnages. Ils sont nombreux mais elle réussit le tour de force de les rendre identifiables et mémorables, attachants aussi, chacun à leur manière. Il y a nécessairement un ou une protagoniste qui vous rappellera un grand oncle ou une grand-mère. Leurs réactions face au mystère qui s’abat sur eux variées et intéressantes, entre déni, fatalité, crise mystique ou curiosité. C’est d’ailleurs ce thème qui se dessine finalement dans la novella : le choix. Que faire face à la fin, à un tournant de sa vie ? Nancy Kress élargit sa réflexion grâce aux autres personnages, notamment Carrie l’aide-soignante victime de violences conjugales. C’est ici que réside pour moi l’intérêt de ce texte, mené avec rigueur et surtout une grande sensibilité par l’autrice. Je crois que je vais passer un coup de fil à ma maman…

Vous aimerez si vous aimez un texte de SF au service d’un sujet qui finalement se fait (trop) rare.

Les +

  • Le duo Henry et Carrie
  • La galerie de personnage
  • Le thème de la vieillesse, traité avec sensibilité mais sans mièvrerie

Les –

  • Une intrigue générale menée et surtout résolue au pas de charge

Résumé éditeur

Henry Erdmann est un physicien de haut vol, l’un des pères de l’Opération Ivy et de la puissance nucléaire américaine. Était, plutôt, car aujourd’hui, vieux et perclus, Henry Erdmann n’est que le triste reflet de celui qu’il fut, quand bien même il continue de donner quelques cours à l’université pour des étudiants qu’il ne comprend plus depuis bien longtemps… Aussi, lorsque cette douleur impensable lui vrille le cerveau, c’est presque avec soulagement qu’il accueille ce qu’il croit être une attaque cérébrale. Sauf qu’il ne s’agit pas de cela… De nombreux pensionnaires de la maison de retraite dans laquelle il réside semblent avoir subi le même sort. Et tous, bientôt, commencent à voir des choses… Des choses impossibles…

Retour sur Le nexus du docteur Erdmann de Nancy Kress, traduction d’Alise Ponsero et Erwann Perchoc, aux éditions Le Belial, collection Une Heure Lumière (parution vo en 2008 – présente édition en 2016), 147 pages.

Prix Hugo 2009 (roman court)

3 commentaires sur “Chronique – Le nexus du Docteur Erdmann, Nancy Kress

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