Chronique – Danses aériennes, Nancy Kress

Il s’agit de mon deuxième contact avec l’autrice étatsunienne, après la lecture du Nexus du docteur Erdmann publié dans la collection UHL par le Belial. Ce texte m’avait suffisamment enthousiasmé pour que je commande ce recueil dans la foulée. Cela peut paraître assez étonnant pour quiconque connait mes gouts, car Nancy Kress a parfois la réputation de produire des textes assez froids, ainsi que d’écrire de la HardSF, genre avec lequel je suis en délicatesse (même si j’avoue forcer un peu le trait pour faire mon cabotin). Le challenge Winter Short Stories of SFFF me permet d’extraire ce recueil de ma PAL et d’ajouter 11 textes à mon compteur.

Il s’agit vraiment d’un échantillon des textes de l’autrice, écrits sur quasiment 25 ans, sans liens particuliers les uns avec les autres. Néanmoins, ils ont des caractéristiques communes. L’autrice part toujours d’un élément de SF, plus ou moins détaillé, pour en extrapoler des conséquences et voir dans quelle direction pourrait aller l’humanité, et souvent mettre en garde. Mais ce sont aussi des histoires intimes, centrées très souvent sur la famille et l’amour, avec des personnages féminins intéressants.

Lecture dans le cadre du Winter Short Stories of SFF

Le Sauveur

Nancy Kress frappe très fort avec cette première nouvelle, ou plutôt novella, avec un texte aux qualités intrinsèques évidentes, qui de surcroît traite d’un sujet qui me fascine particulièrement : le premier contact. Le début est somme toute assez classique avec l’arrivée d’un OVNI en forme d’œuf (il y a du Fini des mers de Dozois dedans) qui se pose quelque part à la frontière entre EUA et Canada. L’autrice joue avec délices des différents clichés concernant cette arrivée, qui provoquera des ricanements pour quiconque a déjà lu/vu une histoire avec l’arrivée d’un vaisseau extra-terrestre. La réaction du président des Etats-Unis, qui demande s’il y a quelque chose de quantique, prouve que l’autrice est capable de faire preuve d’ironie et d’humour.

« Un cadeau de Dieu. Il y a très longtemps – des centaines d’années, je crois, avant l’Effondrement, en tout cas -, cet œuf est tombé du ciel. Nul n’a jamais compris pourquoi. Et puis, un jour, une belle princesse l’a touché et elle est tombée enceinte, pour donner naissances à des fils jumeaux. »

Pourtant, cet œuf n’est pas totalement le cœur de l’histoire. Nancy Kress projette ensuite sa novella dans le futur, où chaque chapitre se situe plusieurs d’années après le précédent. Elle nous raconte une histoire du futur, après une première apocalypse nommée l’Effondrement, liée à la pollution et surtout aux perturbateurs endocriniens qui ont provoqué stérilité et malformations. Chaque chapitre contient son lot d’évolutions scientifiques et de leurs conséquences, problèmes ou solutions. Beaucoup de nuances donc dans ce texte où la science apparait comme un outil au potentiel toujours plus grand, néfaste ou bénéfique selon son usage. L’œuf quant à lui est un invariant, alternativement oublié ou étudié, semblant attendre son heure. « Science sans conscience… ». Et si justement cet OVNI… ?


Touchdown

Je suis déjà plus mitigé sur cette deuxième nouvelle. Comme son titre l’indique, elle se déroule dans un contexte sportif, que Nancy Kress invente de toutes pièces ou presque. Plusieurs équipes s’affrontent dans une sorte de course où il faut identifier des villes d’après leurs ruines. Comme lors de la précédente, le pessimisme est de mise (et j’aurais tendance à être d’accord avec elle) car toute la surface, ou presque, de la Terre est polluée, et pas de manière légère, puisqu’en fouler la surface semble être létal. Le sport consiste à reconnaitre les sites, voire à ramener un objet, ce qui marque un « touchdown ».

« La chance m’a souri. Maria a mis cas à 28 degrés ; j’ai bien suivi sur ma boussole ce qu’elle faisait par la suite. On est tombé sur trois autres villages pollueurs. Aucun assez grand pour valoir des points. Quand ma console a repris la main, j’ai volé tout droit jusqu’à mes ruines, avec ce sourire en coin qui avertir les fans qu’il va se passer un truc. Maria me surveillait, l’air dépité, du moins quand la caméra ne la filmait pas. « Tu sais où on va, hein ? » Je n’ai rien répondu. C’était inutile. »

Même si ce thème de l’environnement me parle, je n’ai pas été convaincu par l’hybridation avec le thème sportif. Cela peut paraitre idiot, mais j’ai d’abord été parasité par des images issues de l’émission La carte au trésor (nom à vérifier) avec le côté survol en vaisseau, indices puis arrivée au sol. Surtout, l’aspect sportif manque peut-être un peu de chair. Certes, le personnage principal parle des fans et de la retransmission de l’épreuve, mais on devine que cela dure des heures voire des jours, ce qui me parait peu crédible, les règles ne sont pas expliquées, les équipes n’ont pas de vrai nom (A, B, C… impensable dans le milieu sportif), le sport lui-même n’est pas nommé et tout ceci nuit à la crédibilité. Dommage, car on retrouve l’idée du cynisme et du business à tout prix, quand une nouvelle tragique n’est perçue que comme une opportunité sportive et lucrative.


Évolution

Si Touchdown m’a laissé dubitatif, j’ai été totalement conquis par Évolution. Écrite en 1995, elle a pour thème central la résistance sans cesse accrue des bactéries face aux antibiotiques. La campagne française « les antibiotiques, c’est pas automatique » date du début des années 2000 et la diffusion de ce texte aurait été un outil supplémentaire, si ce n’est plus efficace, pour éveiller les consciences. L’autrice imagine un futur proche où les bactéries ont gagné la guerre, où infections et chocs sceptiques foudroyants sont devenus la première cause de mortalité. Si j’avais encore des doutes quant au genre de SF de Nancy Kress, celle-ci est résolument une nouvelle de Hard SF. Il y a quelques explications, assez (très) pointues sur les mécanismes des bactéries et des antibiotiques : reproduction, diffusion, fonctionnement. Cela ne nuit pas à la compréhension de l’ensemble et renforce au contraire la solidité et légitimité du texte.

« « Le CDC a enfin rendu public ce que le personnel médical savait depuis des semaines. Une souche de staphylocoques dorés particulièrement virulents a incorporé des plasmides résistants à l’endozine en provenance des entérocoques… » Il se tait le temps de reprendre son souffle, reprend : « Et il est possible que les pneumocoques aient fait de même. » »

L’autrice frappe fort car elle ne se contente pas de cette anticipation médicale : elle projette aussi une réaction sociale – crédible à la lumière des évènements récents aux EUA et dans le monde en général. Une partie de la population craint en effet que les antibiotiques efficaces ne soient plus disponibles pour elle. Ces charmants personnages s’organisent en associations de quartier et de vigilance pour surveiller qui en prend, et surtout qui en prescrit. La situation empirant, le meurtre de médecins trop dispendieux – solidaires – voire les attentats deviennent leurs armes. L’héroïne, bien écrite malgré le petit nombre de pages, se retrouve tiraillée entre ses valeurs, la protection de sa famille… Clairement, c’est pour ce genre de textes que je lis de la SF.


Fin de partie

Cette nouvelle assez courte commence de manière décalée, par un scène d’école mâtinée de références geek, quand ‘un des protagonistes principaux du texte est frappé d’une fulgurance. J’imagine d’ailleurs assez volontiers l’autrice frappée par cette même fulgurance qui deviendra un postulat de texte. Allen Dodson se rend compte en classe que la conscience est toujours « parasitée » par une multitude d’éléments : les informations sensorielles mais surtout toutes les pensées, plus ou moins conscientes et verbalisées, qui monopolisent une partie de l’attention et diminuent la concentration. Et s’ils était possible de supprimer ces parasites pour consacrer toute l’énergie du cerveau à une seule tâche ? Un peu comme on supprimerait les programmes parasites d’un ordinateur qui consomment indument de la mémoire vive…

« Cette constatation lui retourna l’estomac. Dans les livres et les films, les personnages avaient une idée à la fois : « Élémentaire, mon cher Watson ! » « Je suis ton père, Luke. » « Énergie, Scotty. » Mais l’esprit d’Allen, quand il s’efforçait de l’étudier, fonctionnait différemment. Encore dix minutes de cours j’ai la dalle faut que j’aille pisser la réponse c’est x+6 crétin qu’est ce que ça ferait de bécoter Linda Wilson y a M*A*S*H ce soir à la télé faut vraiment que j’aille pisser mon casier était coincé ce matin Linda huit minutes faire les zeize premier problèmes le baseball après l’école…
Non. Loin de là même. Il aurait fallut inclure son esprit en train de se regarder avoir ces idées, ainsi que ses idées sur le fait de se regarder les avoir et puis… »

En grandissant, Allen devient un brillant scientifique et réfléchit à la méthode pour mettre son idée en œuvre de manière concrète. Le récit prend alors une tournure assez classique, entre l’histoire de savant – presque – fou, ou à minima très asocial et à l’éthique parfois discutable. Lucy, sa cobaye, devient une joueuse d’échec talentueuse car elle capable de se concentrer à 100% sur ses parties et son entrainement. L’autre protagoniste important est Jeff, ce qui ressemble le plus à un ami pour Allen, et qui sert à la fois de contrepoint ordinaire et de prétexte d’exposition. Sans divulgâcher, je trouve que la fin est un peu abrupte et l’ensemble superficiel : l’autrice veut intégrer des problématiques familiales et une réflexion sur le bonheur mais le texte manque vraisemblablement de pages pour arriver à ses fins, d’autant plus qu’il rappellera facilement l’extraordinaire Des fleurs pour Algernon.


Shiva dans l’ombre

Si la nouvelle précédente restait assez soft dans ses aspects SF, Shiva dans l’ombre est une nouvelle 100% SF, dans ses thématiques et son traitement. La nouvelle est d’abord un récit d’exploration, ici de la zone Sagittarius A*, au centre de la Voie Lactée. Loin donc. Dans l’espace, mais aussi dans le temps, l’action se déroulant dans plusieurs siècles (même si l’autrice distille peu d’informations à ce sujet). Le ou la fan de Hard SF y trouvera sûrement son bonheur, entre descriptions de « paysages » et de l’environnement local, ainsi que des informations et hypothèses sur la nature de cet espace. Sagittarius A*, Sgr A* pour les amis, est intéressant pour les astrophysiciens car, si j’ai bien compris ce que dis Wikipédia, c’est un trou noir (beaucoup de matière dans peu d’espace). Honnêtement, je n’y comprends pas grand chose, mais je retrouve toujours une âme d’enfant face à ces échelles et mystères, avec une perspective presque mystique. Sense of Wonder ?

« La sonde contient l’analogue d’Ajit, l’analogue de Kane, l’analogue de Tirzah, uploadés dans un ordinateur cristallin de la taille d’une fleur de comoralia. « Nous » allons dans cette tempête stellaire au centre de la galaxie, là où nos corps humains trop fragiles ne pourraient s’aventurer. « Nous » allons observer, mesurer, tenter de résoudre des énigmes scientifiques dans le cœur agité de l’espace-temps. »

L’expédition est de taille réduite : deux scientifiques (dont l’ego fait qu’ils comptent pour quatre) et la capitaine, chargée de prendre les décisions et d’éviter les tensions. Pour cela, elle surjoue la femme un peu naïve et utilise tous les outils à sa disposition, dont le sexe. Cependant, s’approcher de la zone à observer serait trop dangereux ; aussi, ce sont de parfaits doubles numériques qui sont envoyés à leur place, puis envoient des données. Les chapitres alternent donc entre vaisseau : les originaux ; et sonde : les copies. Plusieurs intrigues se déploient alors, des hypothèses scientifiques pures aux relations sociales au sein de ce trio qui apparait vite dysfonctionnel. Personnellement, ce qui m’a le plus séduit, c’est que Shiva dans l’ombre contient sa propre uchronie : l’équipage numérique, pourtant copie parfaite, commence à agir différemment. Quel est le point de divergence ? Le tire est un premier indice…


À la mode, à la mode

Nouvelle plus légère, plus courte et surtout plus anecdotique. Et si, dans un futur proche, il était possible de changer d’humeur et de sentiments en prenant une simple pilule ? L’idée est crédible, car si les sentiments sont liés à des facteurs externes, ils ont également pour cause (et pour conséquence) certains équilibres chimiques. Là, l’autrice va plus loin que les « simples » médicaments régulateurs de l’humeur puisqu’il est vraiment possible de changer la manière dont on appréhende le monde et autrui, sans changer la personnalité. Ces sentiments deviennent des produits de consommation courante, concoctés comme des plats fins, des parfums ou des vêtements, et donc soumis à la mode et à ses inévitables collections.

« Les boîtes des maisons de haute couture répandaient leur contenu dans la chambre. Evidemment, c’était Suzanne qui avait passé commande. Karl Lagerfeld, Galliano, Enkia pour Christian Lacroix, et bien sûr son modiste attitré, son ami, Sendil. Campé au milieu d’une explosion de tweeds voûtés et de lin beige, Cade n’arborait que ses sous-vêtements et son air têtu.
« Les sentiments d’été étaient lourds », fit Suzanne. Elle lui planta un petit baiser sur le sommet du crâne. « Allons, Cadie, essaie-les, au moins. Tu as le corps pour les émotions détachées, tu sais. Elles sont belle allure sur toi. » »

La nouvelle met en scène un couple composé de Cade et Suzanne, cette dernière étant une véritable fashion victim. Elle encourage son compagnon a utiliser, comme elle, les sentiments et émotions à la mode. L’exercice de style est d’ailleurs intéressant car l’autrice fait évoluer les postures et propos de ses personnages. Cependant, je suis resté sur ma faim. Le personnage de Suzanne est caricatural et détestable de superficialité et l’histoire n’est finalement qu’une « simple » crise conjugale. Le texte aurait pu avoir une porté bien supérieure, en interrogeant par exemple l’éthique ou ce qui fait l’essence d’un individu, mais se contente finalement de dénoncer la superficialité de la mode et sa capacité à toujours créer plus de dépendance. Peut-être est-ce suffisant finalement, pour un texte écrit en 1997 et qui pressentait déjà certaines effets propres aux réseaux sociaux, filtres en tête.


Le bien commun

Une nouvelle qui pourrait être une variation de la toute première. Il s’agit aussi d’une histoire de premier contact, mais cette fois les aliens ne sont pas restés à attendre silencieusement : ils ont vaporisé méticuleusement toutes les métropoles dans l’ordre décroissant de population, ne laissant exister que les espaces ruraux et petites bourgades. Les métropoles concentrant les fonctions économiques, politiques, culturelles… un déclin massif s’en est suivi, qui s’ajoute à la diminution de presque moitié de la population mondiale. L’histoire se déroule en 2070 mais le niveau de développement ressemble davantage à celui de 1970, voire plus tôt, avec tout de même de fortes inégalités car certains vestiges ont été conservés. Néanmoins, l’humanité semble avoir décidé de privilégier la solidarité à la concurrence, en développement une nouvelle idéologique, quasiment un culte, nommée Synergie.

« Beaucoup des objets qu’il contemplait étaient anciens : la table en bois, le tapis entrevu par l’arche ouvrant sur le salon, peut-être les tableaux aux murs avec leurs gros cadres dorés. Par contre, la cuisinière était neuve, ce qui signifiait que, quelque part, on avait recommencé à en fabriquer ; il y avait également une tasse de café posée devant lui. Il en avait bu une petite gorgée, qui ne lui avait pas plu, mais il savait ce qu’était du café et que ça venait de loin, d’un pays chaud. À l’école ils chantaient un air chaque matin : « le monde revit/entre nos mains/la Synergie/ encore demain. »

Le héros principal de cette nouvelle se nomme Zed, a été élevé isolé de tout par un père brutal et s’enfuit de la cabane familiale après une altercation plus violente que les autres. Il incarne presque le « bon sauvage » – d’ailleurs un autre personnage le surnomme « le primitif » – naïf mais doté d’une intelligence brute, instinctive. Il décide de se rendre au dôme extraterrestre, enclave où les envahisseurs se sont installés et acceptent de travailler avec quelques humains, choisis selon des critères mystérieux. Nancy Kress ici ne verse pas dans la Hard SF mais plutôt dans la philosophie éthique. Zed apprend l’existence du loin-voir, qui est presque une forme de prescience, ou du moins de capacité à modéliser et à identifier les scénarios les plus probables. Était-il nécessaire ou moral d’éradiquer la moitié de la population terrestre pour éviter l’apocalypse environnementale ? Un texte intéressant, que Frank Herbert ne renierait pas, mais qui aujourd’hui paraitra bien classique aux connaisseurs de SF.


On va y arriver

Nancy Kress écrit ici à nouveau un court texte autour d’une thématique assez classique, dans une perspective low SF, à savoir la suspension de la vie. Tout le monde a déjà lu ou vu des histoires d’individus cryogénisés pour une raison X ou Y, assez souvent dans l’attente de progrès pour être guéris d’une maladie aujourd’hui incurable. Ça n’est d’ailleurs pas tout à fait de la SF puisque des entreprises proposent réellement ce service, même si la réussite est aléatoire… L’autrice ne s’embarrasse d’ailleurs que très peu de considérations scientifiques car ce n’est pas ce qui l’intéresse ici.

« J’ai… je suis… Lissa, j’ignorais si on trouverait un jour le remède à ta maladie. On me disait que les chances étaient minimes. Alors, quinze ans après que tu as fait ce choix, je… me suis remarié. Elle s’appelle Maureen. Je vais t’emmener à la maison d’ici quelques jours, là où nous vivons, elle et moi. On s’occupera de toi. Je m’occuperai de toi. »

L’autrice explore les conséquences sociétales, et surtout conjugales, de cette situation. Lissa a été suspendue il y a longtemps – en plus, la science a permis d’augmenter significativement l’espérance de vie – et son mari, Ethan, s’est remarié avec Maureen, une dynamique avocate. Les deux rôles féminins sont particulièrement réussis et mettent en évidence la lâcheté d’Ethan, qui ne désire plus sa nouvelle femme depuis qu’elle a pris du poids et semble vouloir jouer sur tous les tableaux, d’une manière très médiocre. C’est un récit qui a finalement peu d’ambition mais qui pose des questions intéressantes.


Un

Le protagoniste principal de cette nouvelle est Zack, un jeune boxeur qui subit une intervention relativement bénigne du cerveau. Un succès en termes thérapeutiques, mais avec des conséquences inattendues quand Zack accède à un niveau de conscience supérieur. Ici aussi, l’aspect SF est assez léger car l’autrice fournit peu d’explications, si ce n’est sous la forme de conjonctures de la part du corps médical. Zack rappelle Zed de la nouvelle Le bien commun, même si Un est écrit un an plus tôt. Les deux personnages ont en commun une faible alphabétisation et une forme de naïveté. Mais là où Zed était un inculte lumineux, Zack en serait l’alternative sombre. Obsédé, vulgaire, colérique et impulsif, ce n’est pas un personnage sympathique.

« « Vous êtes un phénomène fascinant, monsieur Murphy. Je vais vous poser quelques questions à présent.
– Ça non », dit Zack d’un ton sec. Il va lever sa main gauche. Un froid aigu glissa le long de son épine dorsale, lui glaçant les os. Comment je sais ce qu’il va faire avant qu’il le fasse ?
Jaworski leva la main gauche. »

Mais l’autrice prend son temps pour faire évoluer son personnage. Son talent, une forme de prescience là-aussi, est un atout pour un boxeur. Capable de décrypter les attitudes corporelles d’autrui, il a toujours une fraction de seconde d’avance. Mais son caractère le pousse à faire assez systématiquement le mauvais choix, d’autant plus que ces aptitudes semblent augmenter et que seul l’alcool lui permet de les mettre un minimum en pause. Sa posture face au sexe est révélatrice : ses sens lui permettent de satisfaire pleinement sa partenaire, de fusionner dans une osmose intense, ce qu’il refuse. C’est finalement un personnage tragique, que l’on pourrait envier mais que l’on finit par plaindre.


Trottoir à 12h10

Nancy Kress montre à nouveau avec cette très courte nouvelle son intérêt pour les récits de vie, avec leurs « petits » drames personnels. Ici, l’histoire suit la vie à Sarah, à deux étapes importantes de son existence. D’abord âgée, alors qu’elle semble s’apprêter à subir une hospitalisation ou une opération, entourée de ses proches. Puis, plus jeune, travailleuse dynamique essayant d’associer vie de famille et travail prenant, mais qui vit une journée horrible, où ce qui semblait acquis bascule.

« « T’inquiète, maman. » Il franchit la porte de monte dans la Toyota. Ava et Aidan se débattent tous les deux pendant qu’elle met leur ceinture, Ava sur la banquette, Aidan dans le siège bébé. 7h27. David sera en retard à l’école, Sarah au travail. Une fois de plus, Aida, lâche un énorme pet accompagné, à en juger par l’odeur fétide, d’une cascade de diarrhée. « Beurk ! » dit Ava. David se fiche dans les oreilles les écouteur de on iPod, comme si la musique pouvait oblitérer la puanteur. Aidan vagit. »

L’autrice signe ici un joli texte féministe, soulignant la pression quotidienne des femmes, la charge mentale et le patriarcat. La Sarah du futur semble toutefois heureuse et a connu une longue vie : même si la présence SF est ténue, on retrouve des éléments habituels comme l’espérance de vie augmentée. Je ne révèlerai pas la fin du texte, construit comme une nouvelle à chute, mais Nancy Kress prouve à nouveau sa capacité à déclencher des émotions avec cette histoire douce-amère et s’inscrit dans la lignée du Nexus du professeur Erdmann (qui est antérieure).


Danses aériennes

Le dernier texte est une longue nouvelle qui donne son nom au recueil, ce que je comprends volontiers car, non seulement c’est un bon texte, mais il résume aussi très bien les problématiques qui préoccupent Nancy Kress. Danses aériennes appartient au genre du biopunk, où les améliorations humaines (et animales) se développent très rapidement. Avec nuance, l’autrice évoque de nombreux aspects liés à cette thématique, comme la question de la loi et donc des différences d’un Etat à l’autre, l’accélération rapide des techniques, qui peuvent être appliquées sur des adultes mais aussi in utero, les usages possibles de ces procédés…

« Ma fille Déborah étudiait à la School of American Ballet, la province junior du royaume d’Anton Privitera. Celui-ci gouvernait en tyran d’essence divine le New York City Ballet depuis trente ans. Sa réputation était telle dans les milieux de la danse que, parfois, on avait l’impression qu’il aurait pu prélever des impôts et lever des armées, épaulé par son directeur commercial John Cole, qui avait le don pour obtenir des fonds et enrôler des associés. Le City Ballet attirait comme des mouches des danseurs d’Europe, d’Asie, d’Amérique du Sud et des académies les plus sérieuses des zones patrouillées des villes agonisantes d’Amérique. Avant les biotechnologies, le New York City Ballet était indiscutablement le Saint Graal du monde international de la danse.
Mais maintenant, bien sûr, la situation était en train de changer. »

Nancy Kress choisit le monde de la danse pour explorer ce sujet. C’est un milieu de rivalités exacerbées, qui fait rêver mais où les blessures sont monnaies courantes et les carrières courtes. Je ne connais pas la vie de l’autrice, mais elle semble bien connaître cet univers, ou s’être très bien documentée. La nouvelle date de 1993 mais les scandales de dopage à répétition, ou plus récemment les polémiques autour de certaines prothèses qui avantageraient certains coureurs handicapés, prouvent que science et sport font bon – ou mauvais – ménage. C’est aussi une histoire de familles, ou la relation mère fille est questionnée à travers deux duos dysfonctionnels. Une nouvelle qui clôt en beauté le recueil.

Vous aimerez si vous aimez cette SF d’anticipation, qui nous met en garde sans oublier l’Homme.

Les +

  • Une excellente porte d’entrée dans la SF
  • La grande variété des personnages
  • De la SF, mais aussi une analyse des rapports humains
  • Des textes solides, surtout les plus longs

Les –

  • Quelques nouvelles anecdotiques
  • Des tirets de coupures de mots… pour des mots non coupés (une scorie du grand format ?)

Danses aériennes sur la blogosphère : Le Chroniqueur ne rentre pas dans le détail de chaque texte mais cherche les thématiques communes (humanité, science(s) et environnement notamment) ; Gromovar donne son impression sur chaque texte et souligne l’accessibilité de l’ensemble.

Résumé éditeur

« J’ai posé la statue de Shiva ressoudée sur une banquette devant une section de coque transparente. C’est le mauvais côté de l’appareil pour une vue spectaculaire du noyau, mais les particules exotiques s’amassent plus loin de la coque par ici, et des milliers d’étoiles brillent dans un ciel plus lumineux que le Soleil n’en a vu depuis sa formation. Shiva danse dans son cercle de flammes reconstitué sur fond de gloire cosmique. »

Danses aériennes, recueil composé par Quarante-Deux, propose onze récits – nouvelles et courts romans – qui confirment l’immense talent de Nancy Kress.

Danses aériennes de Nancy Kress, traduction de Thomas Bauduret et Pierre-Paul Durastanti, aux éditions J’ai lu, (parution vo de 1990 à 2014 – traduction en 2017, présente édition 2019), 608 pages.

Grand prix de l’imaginaire 2018, catégorie nouvelle étrangère.

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