Chronique – Dragon, Thomas Day

Dragon de Thomas Day

J’ai déjà confessé mon envie de lire toute la collection UHL. Celui-ci est dans ma PAL depuis un long moment, presque une relique, suite à une commande chez une célèbre librairie parisienne lors d’une pulsion complétiste pour acquérir un des volumes hors-série de la collection. Et en tant que premier numéro de ladite collection, il devait arriver tôt ou tard sur le blog. J’avais déjà découvert et apprécié la plume de l’auteur avec sa nouvelle Dans le palais du désert (Bifrost 103) et, après avoir lu et chroniqué Le livre écorné de ma vie, je trouvais intéressant de rester dans un contexte asiatique.

C’est à nouveau un texte qui montre une part (très) sombre de l’Asie du Sud-Est et qui demande un courage certain de la part de l’auteur. Car Thomas Day s’attaque à un des thèmes les plus casse-gueules : la prostitution des mineur.e.s et le tourisme sexuel qui en est la cause. Il suffit de voir à quel point ce sujet est une arme de destruction massive, utilisée sans vergogne par les complotistes d’extrême-droite sur les RS, pour comprendre le piège que cela représente. Pourtant, l’auteur s’en tire avec brio, en décrivant un contexte solide où il extériorise et exorcise ses cauchemars, avec maîtrise et ingéniosité formelle.

Lecture dans le cadre du Winter Short Stories of SFF ! (bonus : autre francophone)

Thomas Day connait très bien l’Asie du Sud-Est et décrit une Bangkok futuriste totalement crédible. La capitale de Thaïlande, comme l’Etat tout entier, est la proie de la trilogie de catastrophes qui frappe les pays du Sud : coups d’Etat (ir)réguliers, conséquences du dérèglement climatique, tumeurs criminelles ; l’ensemble formant un appareil systémique qui s’auto-alimente. En assez peu de pages – même si c’est une des UHL les plus longues que j’ai lues – on s’immerge dans cette métropole de plus en plus inégalitaire, où les inondations sont autant une malédiction qu’une opportunité pour la population qui fait preuve d’une résilience résignée en développant de nouvelles activités informelles, le jet ski remplaçant désormais le tuk-tuk. La corruption croît et s’enracine dans ce lisier : elle permet aux fonctionnaires de police d’arrondir leurs fins de mois, aux puissants de l’être encore davantage, et à certains touristes occidentaux de satisfaire leurs plus immondes pulsions. Surtout, Thomas Day se pose et verbalise une question fondamentale, par la bouche d’un des protagonistes : pourquoi l’Asie du Sud-Est et pas ailleurs ?

« Tann connaît bien la musique : un corps lesté dans le Chao Praya, le grand fleuve qui jadis traversait Bangkok et maintenant l’a à moitié inondé. Des Chinois qui mettent la viande d’un voyou dans leurs raviolis pour touristes et les os dans une baignoire pleine d’acide. Un type qui finit à poil, lacéré de toutes parts, au milieu des cochons d’un élevage intensif de l’Isan. C’est le Bangkok style. Le fleuve digère les voyous. Les touristes ou les cochons digèrent les petits cons qui se sont pris pour Tony Montana. Bangkok, c’est la ville du plaisir : une pute de seize ans de monter ses faux-papiers, toute fière, puis te suce pour vingt-cinq dollars. On ne se la joue pas cow-boy, on met pas de sang plein les murs ; il n’y a qu’au cinéma qu’on sort des Uzis dans un restaurant de Chinatown avant d’ouvrir le feu sur tout le monde. »

En l’occurrence, Thomas Day évoque le tourisme sexuel, plaie toujours ouverte de la Thaïlande et de la région. Les descriptions sont crues, détaillées, sans concession, et cocheraient une multitude de trigger warnings. Cela peut diviser le lectorat mais personnellement je considère qu’il faut ne faut pas édulcorer et que le rôle de l’écrivain, ou de tout autre personne qui dénonce, est de faire imaginer et d’approcher la réalité, aussi dure soit-elle. Certes, on aura le cœur au bord des lèvres et les larmes dans les yeux mais il n’y a pas un gramme de complaisance, comme la violence froide d’un procès en assises ou au TPI. D’autant plus que l’auteur fait ça avec beaucoup d’intelligence, en évitant le cliché piégeux du justicier solitaire propre aux années 80 (et aux RS) incarnés par Chuck Norris, Clint Eastwood, ou pire par Charles Bronson. Par la multiplicité des points de vue et des protagonistes, allant du policier à la représentante d’une ONG, il ne fait pas de la vengeance froide la solution facile et courageuse à ce fléau. Thomas Day met tous les acteurs face à leurs responsabilités et montre un possible si rien ne change.

« « Je suis Dragon, sagesse et force. L’impunité est mon ennemi juré. »
Tels sont les derniers mots que Sophon Mongkolpisit entend avant de mourir étouffé par ses testicules et ses régurgitations. »

Le choix d’écrire un texte d’anticipation – légère – et surtout fantastique permet d’éviter ces chausse-trapes en insufflant un peu de distance. Symbole et allégorie de la vengeance, Dragon n’est pas, plus, totalement humain. Ce n’est pas un individu qui a subi et qui décide de se faire justice lui-même, mais il est une incarnation primale de la haine que provoque l’impunité, surtout quand tout le monde sait. Il y a également quelques bouffées d’oxygène avec un soupçon d’humour bienvenu (le nom écorché de Tannhäuser m’a fait glousser) et dont le contraste renforce l’horreur des autres scènes. Enfin, Thomas Day fait le choix de déconstruire la chronologie de sa novella pour brouiller les pistes, ménager le suspense, jusqu’aux dernières révélations. Construit de manière linéaire, le récit aurait été bien moins intéressant ; je serais d’ailleurs curieux de voir les étapes de travail… L’auteur met en pratique sa très bonne connaissance de l’imaginaire et de l’écriture pour livrer un texte d’une grande puissance, preuve, si c’est encore nécessaire, que ce genre littéraire permet de parler de sujets graves. Mieux que la littérature blanche ?

Vous aimerez si vous n’avez pas peur d’être confronté.e à une des thématiques les plus dures qui soit.

Les +

  • Le courage de s’attaquer à ce sujet
  • La narration
  • La description parfaite de cette Bangkok à peine futuriste

Les –

  • Très cru, potentiellement trop

Dragon sur la blogosphère : Ombre salue la maitrise formelle et l’aspect dérangeant, Tigger Lilly rappelle à quoi sert d’évacuer nos démons.

Résumé éditeur

Bangkok. Demain.
Le régime politique vient de changer.
Le dérèglement climatique global a enfanté une mousson qui n’en finit plus.
Dans la mégapole thaïlandaise pour partie inondée, un assassin implacable s’attaque à la facette la plus sordide du tourisme sexuel. Pour le lieutenant Tannhäuser Ruedpokanon, chargé de mettre fin aux agissements de ce qui semble bien être un tueur en série, la chasse à l’homme peut commencer. Mais celui que la presse appelle Dragon, en référence à la carte de visite qu’il laisse sur chacune de ses victimes, est-il seulement un homme ?

Dragon de Thomas Day, Couverture de Aurélien Police, aux éditions Le Belial, collection Une Heure Lumière (2016), 144 pages.

11 commentaires sur “Chronique – Dragon, Thomas Day

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  1. Si j’ai apprécié cette novella, j’ai aussi beaucoup bloqué sur un aspect du texte (le traitement d’un type de personnages) qui m’aura laissé un avis plus mitigé. En tout cas ça secoue comme lecture.

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