Interview, La révision de Cristal qui songe par Pierre-Paul Durastanti

Claude Ecken, dans le Bifrost n°92 déclare avec justesse : « Heureux qui n’a pas encore lu Cristal qui songe : il découvrira avec ravissement une histoire qui, sous des propos adultes, possède la force des contes d’enfant. »

Mercredi, je confirmais en effet être heureux après mon coup de cœur pour Cristal qui songe. Curieux aussi, notamment au sujet de la « révision », sujet à la mode et qui met les gardiens du temple (ou du temps) en PLS. Dans cet exercice délicat, c’est Pierre-Paul Durastanti qui a officié et qui a accepté avec gentillesse de répondre à quelques questions. Si vous voulez en apprendre davantage sur son travail de traducteur, je vous conseille de consulter ses interviews sur Just a word, à l’occasion des Utopiales 2016 ou chez ActuSF en 2018. Ici, nous nous concentrerons uniquement, ou presque, sur la révision de Cristal qui songe.

Bonjour Pierre-Paul. Tout d’abord, quand J’ai lu décide de rééditer et de réviser la traduction de Cristal qui songe, pourquoi faire appel à toi ?

Parce que je suis le meilleur, bien sûr.

Non, en vrai, on a déjà beaucoup bossé sur ce genre de projet avec Thibaud Eliroff qui dirige les collections d’imaginaire de l’éditeur, et ce depuis la révision majeure qu’était l’Histoire du Futur de Robert Heinlein (chez « Folio SF » où mon camarade officiait à l’époque). Il a donc l’habitude de mes idiosyncrasies diverses et multiples… Par ailleurs, et je n’en fais pas mystère, c’est un type de travail que je trouve aussi intéressant que formateur, et une pause bienvenue entre deux traductions pures.

Tu sembles apprécier les textes de l’Age d’or de la SF. Quel est ton rapport à ce roman particulier ? Et à l’auteur ?

Ah, j’adore Sturgeon. Quand j’ai découvert la SF et entrepris de me bâtir une culture de genre, à la fin des années 70, il a fait partie des auteurs, avec Dick, Simak, Silverberg, Le Guin, Vance, Jeury et quelques autres, dont j’ai aussitôt voulu tout lire. J’ai donc collectionné ses nombreux recueils, dont beaucoup élaborés avec constance par Marianne Lecomte, et ses plus rares romans. Quant à Cristal qui songe, ma foi, l’histoire d’un jeune qui avait du mal à trouver sa place, disons que ça me parlait pour des raisons personnelles.

La première traduction en français date de 1952, deux ans après la sortie initiale. Cette révision date de 2018 et ce long délai implique une forme d’évidence. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ?

La pratique de la révision de traduction est une pratique assez récente. J’ai collaboré, je pense, à l’une des premières entreprises du domaine, car Gilles Dumay m’avait sollicité en 1999, alors que je venais de faire sa connaissance, pour lui donner un coup de main sur sa réédition des Loups des étoiles, d’Edmond Hamilton, l’un des « Lunes d’encre » des débuts de la collection. Il y avait bien sûr de vraies retraductions depuis longtemps. Jacques Sadoul avait fait refaire ex nihilo des romans dont les premières versions françaises étaient calamiteuses, souvent issues, d’ailleurs, comme Cristal qui songe, du « Rayon fantastique ». Il faut dire qu’en ce temps-là, les années 50, tous les protocoles de traduction du genre restaient à inventer ; il ne pouvait pas y avoir de spécialistes, donc je ne leur jette pas trop la pierre (bon, certains étaient mauvais, maladresses purement SF mises à part).

Retraduire, c’est finalement reprendre le travail de quelqu’un d’autre. N’est-ce pas un exercice encore plus difficile qu’une première traduction ?

J’insiste bien : réviser n’est pas retraduire. C’est la différence entre rénover et reconstruire, disons. Pour une révision, on conserve la base du texte français initial – et le nom du traducteur original ! –, en récrivant (dans l’idéal) tout ce qui pose problème. Alors, on peut considérer l’existant comme un carcan, mais aussi comme un filet de sécurité. Oui, c’est plus contraignant, mais il y a toutes sortes de raisons, notamment économiques (on est payé beaucoup moins à la page, le boulot étant censé prendre moins de temps, ce qui est, heu, assez variable en réalité), pour que l’éditeur fasse ce choix. Parfois, la VF n’a besoin que d’un coup de plumeau, et parfois… non.

Récemment, L’épaule d’Orion a évoqué ses révisions sur Dune, qui sont de plus en plus nombreuses quand le cycle avance, et a expliqué les contraintes à respecter. Peux-tu nous donner et expliquer des exemples de révision sur Cristal qui songe ? Quelle proportion du texte as-tu modifié ?

Une proportion énorme. Il y a eu plus de 8000 interventions de ma part, selon l’outil de comparaison de Word, dans mon souvenir.

Comme je suis paresseux, je résume un passage d’un article que j’ai écrit pour le beau mook Sturgeon, Le plus qu’auteur, chez ActuSF.

En 1952, la traduction commence ainsi : L’enfant s’était fait surprendre dans un coin du stade scolaire, alors qu’il se livrait à un acte répugnant ; on l’avait renvoyé chez lui en l’expulsant ignominieusement de l’école. A cette époque, il avait huit ans ; cela faisait plusieurs années déjà qu’il pratiquait ce vice.

Pour ma part, je l’ai révisée comme suit : On avait surpris le garçon à commettre un acte répugnant sous les gradins du stade de l’école et on l’avait renvoyé chez lui. Âgé de huit ans, il faisait ça depuis déjà plusieurs années.

En anglais, pour référence, ça donnait ça : They caught the kid doing something disgusting out under the bleachers at the high-school stadium, and he was sent home from the grammar school across the street. He was eight years old then. He’d been doing it for years.

Le texte était connoté par des marqueurs moraux absents de la VO (« ignominieusement », « vice ») et tiré vers un français qui se voulait plus littéraire. À force de réviser, j’ai aussi dégraissé, sans le vouloir.

Tu as aussi sévi sur l’autre classique de Sturgeon : Les plus qu’humains. Dois-je le lire ? J’en garde un souvenir de jeunesse assez mitigé, un récit complexe.

Il est en effet un peu plus complexe de par sa structure, trois novellas interconnectées. Mais pour moi c’est un chef d’œuvre dont j’ai redécouvert la profonde humanité en travaillant dessus. À toi de voir !

Merci d’avoir pris du temps pour répondre !

3 commentaires sur “Interview, La révision de Cristal qui songe par Pierre-Paul Durastanti

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