Chronique – Je suis une légende, Richard Matheson

Je suis une légende de Richard Matheson

J’essaie régulièrement de lire un « classique » pour compléter ma culture SFFF. Je connaissais celui-ci de nom mais il m’attirait peu, le thème post-apo vampirique ne me faisant pas particulièrement rêver – je pense immédiatement à Walking Dead qui à mon avis a bien renouvelé le genre même si ce sont des zombies – et le film avec Will Smith traîne une réputation… lamentable ? Il s’agissait donc de faire plaisir à une amie qui fait partie du même groupe de lecture Facebook (dont je vous parlerai bientôt) : je lui avais promis de lire le livre de son choix, et il s’agit de son préféré. J’ai passé un court mais bon moment de lecture car Je suis une légende est un roman qui explore avec crédibilité la psyché d’un survivant dans ce monde post-apo tout en réinventant le mythe du vampire.

Je suis une Légende est d’abord le récit d’un homme, seul survivant dans une apocalypse vampire. Écrire sur la solitude – et réussir – est déjà un exploit en soi, même si des romans comme Robinson Crusoé ou Vendredi… ont montré avec brio que c’est possible. Pourtant, Matheson ajoute une difficulté supplémentaire en ne donnant pas priorité à l’aspect « survivaliste ». Point de destruction totale, de conditions cataclysmiques : Neville, notre survivant, trouve de la nourriture ou du carburant assez facilement même s’il lui faut quitter son repère, ce qui demeure risqué. La menace sur sa vie n’est pas extrême, le héros a donc le temps de penser, et c’est là que le récit excelle. On plonge dans l’esprit de cet homme seul, déchiré entre maintenir un semblant de vie normale, sortir pour explorer les environs, voire comprendre la situation, se protéger pour prolonger son existence ou tout simplement en finir. À quoi bon survivre quand sa femme est morte, que l’on est seul, entourés tous les soirs par des hordes de vampires qui hurlent sous vos fenêtres, avec pour seule compagnie un tourne-disque et une réserve infinie de whisky ? Neville a des projets, comme décorer ou améliorer son logement, mais il les repousse sans cesse. Ses journées sont rythmées de rituels creux, dont il peine à se détacher, ainsi que de longs monologues qui déclenchent l’empathie et l’identification pour le lecteur. La folie le submerge par vagues incontrôlables, dans un univers ou une petite négligence peut coûter la vie, mais où paradoxalement chaque situation dangereuse renforce sa volonté de vivre. Le portrait que nous brosse méthodiquement l’auteur est saisissant et réaliste. Souvent, le lecteur se demandera ce qu’il ferait à sa place.

« En des temps reculés – disons jusqu’à la fin du Moyen-Âge – le pouvoir du vampire était aussi grand que la terreur qu’il inspirait. C’est pourquoi on jeta l’anathème sur lui. La société ressent à son endroit une haine irrationnelle.
Pourtant, en quoi ses habitudes sont-elles plus révoltantes que celles des autres hommes et animaux ? Ses crimes sont-ils plus graves que ceux des parents qui étouffent la personnalité de leur enfant ? Son seul nom provoque des réactions d’effroi. Mais est-il plus monstrueux que les parents d’un gosse névrosé, futur homme politique ? Que l’industriel distribuant à des œuvres l’argent qu’il a amassé en fournissant en bombes et en fusils des terroristes kamikaze ? Que le producteur de l’infâme tord-boyaux avec lequel s’abrutissent de pauvres types déjà incapables d’aligner deux idées à jeun (‘Mande pardon ; je suis en train de dénigrer le sein qui m’abreuve) ? Est-il pire enfin que le patron du torche-cul qui souille les présentoirs d’un flot de calomnies et d’obscénités ? Examinez bien vos consciences, mes petits cœurs, et dites-moi si le vampire est tellement épouvantable.
Tout ce qu’il fait, c’est boire du sang. »

On pourrait presque poser un diagnostic de trouble bipolaire pour Neville et c’est lors de phases maniaques qu’il décide de comprendre comment l’apocalypse est arrivée, voire de trouver une solution. Matheson ne se contente donc pas du quotidien de son héros, mais explique en partie ce qui s’est passé, par d’habiles ellipses ou des flashbacks, et réécrit ainsi le mythe du vampire. Au début, Neville explore les légendes et le roman se teinte d’une jolie mise en abyme quand il évoque Dracula & Co, mais Je suis une légende est bel est bien un roman de science-fiction. Le survivant extrapole et passe en revue plusieurs pistes, notamment une guerre bactériologique passée, donnant aujourd’hui à l’œuvre une teinte uchronique. L’auteur propose une explication, qui serait bien sûr battue en brèche par des scientifiques contemporains, mais qui donne l’illusion de la cohérence et surtout ouvre une dimension supplémentaire du récit. Expliquer, c’est parfois – souvent – tuer le mystère, mais c’est aussi un moyen de réfléchir aux causes et aux conséquences, ce qui est une des finalités de la SF (c’est peut-être moins prégnant en fantastique, mais on pourrait en débattre). Je suis une légende change d’échelle et donc d’enjeux en glissant de la question de la survie quotidienne d’un seul individu à celle de l’humanité.

« Le silence était total, hormis l’écho de ses pas le long du couloir du premier. À l’extérieur, il arrivait que des oiseaux chantent. Même sans cela, pour inexplicable que cela paraisse, le silence n’était jamais aussi mortel à l’air libre entre quatre murs, en particulier ceux de cet énorme bâtiment de pierre grise abritant la littérature d’une civilisation éteinte. Mais peut-être était-ce juste le fait d’être enfermé ; une impression purement psychologique. Pas de quoi se réjouir, cependant : il n’existait plus de psychiatre auquel il pût confier ses névroses et ses hallucinations auditives. Le dernier homme sur Terre se trouvait irrémédiablement voué à supporter seul ses fantasmes. »

Un contexte original et de beaux personnages ne suffisent pas à faire un roman prenant. L’auteur donne vie à ce beau Matheson écrit un livre qui a probablement fait beaucoup d’effet aux lecteurs contemporains, en pleine Guerre froide mais aussi pendant l’accélération de la mondialisation, et qui préfigure donc une crise mondiale. Lire ce livre en 2021, dans notre monde connecté et dépendant – sans jugement de valeur – de la technologie et en pleine pandémie, est toujours, et même davantage, d’actualité. Roman de filiation, qui prolonge les légendes vampiriques, mais aussi roman précurseur, qui laisse entrevoir les productions post-apocalyptiques qui suivirent, Je suis une légende est une séance d’exploration de la psyché humaine qui pointe la fragilité de notre civilisation. Et vous, que feriez-vous si vous étiez le seul survivant, dernier vestige d’une espèce condamnée à l’extinction ?

Vous aimerez si vous voulez tenir compagnie à Neville, descendre des litres de whisky, et assister à la fin de l’homo sapiens.

Les +

  • Neville, déprimant de réalisme
  • Une pierre à l’édifice d’un des plus grands mythes littéraires
  • Un roman efficace, qui ne se perd pas en route.

Les –

  • Le film de Will Smith

Résumé éditeur

Chaque jour, il doit organiser son existence solitaire dans une cité à l’abandon, vidée de ses habitants par une étrange épidémie. Un virus incurable qui contraint les hommes à se nourrir de sang et les oblige à fuir les rayons du soleil…
Chaque nuit, les vampires le traquent jusqu’aux portes de sa demeure, frêle refuge contre une horde aux visages familiers de ses anciens voisins ou de sa propre femme.
Chaque nuit est un cauchemar pour le dernier homme, l’ultime survivant d’une espèce désormais légendaire.

Je suis une légende de Richard Matheson, traduit par Nathalie Serval, aux éditions FolioSF (2020 pour la présente édition, première édition française chez Denoël en 2001, parution VO en 1957), 240 pages.

4 commentaires sur “Chronique – Je suis une légende, Richard Matheson

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