Si vous suivez le blog depuis quelques temps, vous n’êtes pas sans savoir que j’ai rejoint le Book Club imaginaire de la librairie Goulard, à Aix en Provence. L’ambiance y est très sympa et j’ai donc décidé de rempiler cette année : c’est toujours agréable d’échanger avec des lectrices et des lecteurs qui ne lisent pas que de l’imaginaire, de lire des ouvrages que je n’aurais pas nécessairement choisis, puis d’échanger autour.
Et en effet, je ne serais pas allé spontanément vers L’horreur de Kill Creek de Scott Thomas, étant un peu en délicatesse avec ce que propose Bragelonne en général, et surtout car j’ai tendance à penser que le sujet de la maison hantée est déjà clos. Et pourtant, avec ce premier roman, Scott Thomas frappe fort. Qu’est-ce qu’une maison hantée ? Il y a bien sûr le bâtiment et son passé, mais aussi les habitants qui se sont succédés, et ceux qui en racontent l’histoire.
La maison hantée est peut-être le trope le plus classique de la littérature d’horreur. Il s’appuie sur le paradoxe du lieu de vie, cadre de la sécurité par excellence, qui deviendrait une menace pour celles et ceux qui l’habitent ou qui l’explorent. Car elle s’inscrit aussi dans une histoire, d’évènements plus ou moins connus, déformés, qui attirent les amateurs de sensations fortes, à leurs risques et périls. De là naissent les récits, d’un lieu où l’espace et le temps se rencontrent. En littérature, écrire une histoire de maison hantée relève aussi d’un paradoxe : un manque d’imagination flagrant ou, au contraire, la possibilité de renouveler un genre auquel tous les grands auteurs – et autrices, n’oublions pas La maison hantée de Shirley Jackson – se sont frottés. La marge de manœuvre est mince car le décor est restreint, comme le nombre de personnages, et qu’il faut déterminer la nature du mal – si mal il y a, car le doute quant au fantastique est aussi un intérêt du genre – ; sans oublier la réaction des « habitants » qui y seront confrontés et la question d’une victoire, qui se limitera bien souvent à une survie sans trop de séquelles. Finalement, la maison hantée, c’est un peu le Oulipo de l’Imaginaire, ici davantage fond que forme, et qui permettra aux plus talentueux et talentueuses d’apporter quelque chose de différent – fichtre, si Perec avait ajouté un espace hanté… je divague.
« Une maison souillée par le sang versé ne peut échapper à la peine sévère infligée par la rumeur. Les gens du coin, qui empruntaient le chemin de terre paisible menant à Kansas City, se sont mis à parler de la maison comme d’un être vivant. Ils ont pris en pitié ce lieu si triste, à l’instar des si nombreux enfants rendus orphelins par les batailles qui avaient ensanglanté les États limitrophes, avant la guerre de Sécession. Impossible de dire ce qui se passait à l’intérieur de la maison déserte au cours des longues et sombres nuits d’hiver, quand le vent traversait la forêt désolée pour faire trembler ses vitres. Mais cet endroit avait quelque chose qui poussait les voyageurs à presser le pas, en arrivant à hauteur de Kill Creek Road.
À cause de sa taille et de son architecture, la maison n’est pas restée éternellement vide. Mais parmi les rares qui ont tenté d’en faire leur foyer, peu se sont sentis les bienvenus, la plupart repartant dans l’année, sans pouvoir expliquer pourquoi. C’était comme si les murs refusaient d’absorber leur chaleur. Même au milieu de l’été, la température chutait d’une bonne dizaine de degrés, au moment d’en franchir le seuil. »
Scott Thomas n’ignore rien de tout ça – il ouvre en citant Lovecraft – et décide de reprendre avec gourmandise tous les clichés liés à la maison hantée. Le prologue prend la forme d’un narrateur omniscient qui nous raconte l’histoire de la maison, de la construction au drame originel, articulant grande et petite histoire, en passant par les occupants successifs. Occupantes surtout, car les dernières qui ont occupé la maison durablement, et jusqu’à la fin, sont deux jumelles sexagénaires. L’histoire se poursuit ensuite, et chaque partie s’ouvre sur une date dont le libellé indique qu’il s’agit d’un récit à posteriori. L’auteur du roman n’oublie pas les éléments de modernité en intégrant notamment la question des « créateurs de contenus » et du rapport qu’ils pourraient avoir à un édifice de ce type, dans une volonté de « créer de l’engagement ». Je préfère vous prévenir, il faudra vous accrocher un peu au début car la mise en place est relativement longue et multiplie, empile, ce qui a déjà été vu ou lu des dizaines de fois, à dessein. Scott Thomas décide d’utiliser une mise en abyme – double – en créant ses personnages : quatre auteurs d’horreur, chacun dans une veine particulière, et que le lectorat assidu de ce genre reconnaitra aisément. C’est donc une double exploration que nous propose l’auteur : celle de la maison, bien sûr, mais surtout celle des pensées et des secrets de nos protagonistes, avec en creux la question de l’inspiration.
« Sebastian s’assit doucement sur le lit, ses yeux parcourant rapidement la chambre, sans rien regarder de particulier. Toute son attention tournée vers l’intérieur, il fouillait ton esprit pour y retrouver le fil de sa pensée. Ce fut bref. Puis tout se mit en place, chaque élément plus précis que le précédent. Il se trouvait dans une maison. Pas la sienne. Il habitait près d’Ithaca, dans l’État de New-York. Une maison à côté d’un ruisseau. Quel était son nom ?
Kill ! lui cria soudain son esprit. Le mot, surprenant, lui donna des sueurs froides.
Kill, répéta-t-il. Kill, Kill, Kill.
– Kill Creek dit Sebastian. Kill Creek, tu es dans le maison de Kill Creek. »
Car là encore, Scott Thomas flirte avec la caricature, voire se confondent avec, comme autant d’archétypes de grandes figures de l’horreur, et la manière d’en écrire. Certains, dont le narrateur principal, ont des failles importantes : traumas hérités de l’enfance ou d’une vie de jeune adulte, qui sont autant de secrets à découvrir au fil de la lecture ; d’autres paraissent heureux, davantage préoccupés par un succès éditorial passé. De fait, tous ont quelque chose à gagner… ou à perdre, et sont donc vulnérables à une menace ou une tentation. C’est ce qui rend assez logiquement le début du roman un peu – trop pour certaines dans mon book club – lent : il faut présenter les personnages, leurs motivations, créer des liens entre eux et avec celle ou celui qui lit, et surtout que l’on accepte qu’ils se jettent presque volontairement dans le piège, la gueule de la maison. Je vous spoile un peu, à dessein : ils sortent de la maison. Et c’est là que le texte devient haletant, difficile à lâcher. Toutes les pièces du puzzle se mettent en place, avec une précision d’horloger ; l’horreur se déploie, et revêt une forme originale – prenez des pincettes, je n’ai pas une connaissance encyclopédique – quand la mécanique se met en branle. C’est rare en littérature, mais j’ai eu peur – un peu -, devant quelque chose qui m’a paru inéluctable, pour des personnages auxquels je m’étais attaché, le tout rendu possible par cette malicieuse et diabolique mise en abime. À la question « qu’est-ce qu’une maison hantée », Scott Thomas répond et pose une pierre, une brique plutôt.
Vous aimerez si vous aimez les maisons hantées et les romans de maisons hantées
Les +
- La (double) mise en abime
- Une jolie maitrise, une intrigue bien ficelée
- Une revisite réussie d’un sujet pourtant éculé
Les –
- Un début lent et laborieux (mais utile)
- Une fin ouverte, ce qui peut déplaire
- Un titre en VF étonnant, voire qui dénature le récit
Extraits choisis de L’horreur de Kill Creek sur la blogosphère : on conseille vivement sur Mon coussin de lecture ; une super découverte chez Je Tu Lis.
Résumé éditeur :
Oubliée dans la campagne du Kansas, à Kill Creek, une demeure ancienne se dresse au bout d’une sombre route de prairie. Elle est restée vide, abandonnée et en proie à la végétation pendant bien des années. Bientôt, sa porte se rouvrira pour la première fois depuis des décennies. Mais quelque chose attend, qui rôde dans les ténèbres, avide d’accueillir ses nouveaux visiteurs…
Lorsque l’écrivain d’horreur à succès Sam McGarver est convié à passer la nuit d’Halloween dans l’une des maisons hantées les plus tristement célèbres du pays, il accepte à contrecoeur. Au moins ne sera-t-il pas seul : trois autres maîtres du macabre, qui tous ont contribué à façonner l’horreur moderne, vont se joindre à lui. Mais ce qui ne devait être qu’un coup marketing va se muer en lutte pour survivre. L’entité qu’ils ont réveillée va les suivre et les torturer, menaçant de les intégrer à l’héritage sanglant de Kill Creek…
L’horreur de Kill Creek de Scott Thomas traduction Benoit Domis, illustrations de M.S. Corley, aux éditions Bragelonne (2022, première édition en grand format en 2021, VO de 2017), 552 pages.
Prix Masterton (roman étranger) 2023

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