Chronique – Mange-Mémoire, Lucile Poulain

Sur le segment des novellas – et nouvelles – il y a un éditeur qui à mon sens n’est pas assez souvent mis en avant, voire simplement cité, alors que ses textes rencontrent en général de beaux succès d’estime : les éditions 1115. « Agence de voyages littéraires » ! Rien que cette phrase présente sur leurs titres mérite qu’on s’y attarde. Justement, Mange-Mémoire de Lucile Poulain est un superbe voyage, une plume et un univers que j’ai adoré explorer, et que j’espère parcourir à nouveau !

En une courte novella, l’autrice arrive à dessiner un univers intéressant, à raconter une histoire complète et ample, tout en posant des questions sur la mémoire. Bravo, et coup de cœur !

Mange-Mémoire prend place dans un univers de Fantasy aux accents post-apo, dans une sorte de nouvel âge, après que la civilisation précédente ait disparue, ait été anéantie même : car non seulement il n’en reste rien de concret – ou presque, mais nous reviendrons -, ni aucun souvenir. Tout a été effacé pour ne laisser aucun héritage, ne pas refaire les mêmes erreurs, que l’on imagine spontanément – méfiance donc – dramatiques. Le monde semble désormais être très low tech, semblable à un Moyen-Age à la fois technique et mental. Univers de Fantasy donc, car certaines personnes, dont l’héroïne, sont des mange-mémoire : il ont la capacité de visualiser et de consommer les souvenirs, les faisant disparaitre pour toujours ; une forme de magie à la fois simple et concrète, effrayante aussi. Mais également une Fantasy merveilleuse incarnée par les colosses, de gigantesques créatures qui parcourent le monde, sourdes ou étrangères à la vie des minuscules humains, ces derniers se comportant quasiment comme des parasites en les habitant. Il y a quelque chose de fascinant dans ces créatures aux formes multiples, dont on ne sait rien ou presque, mais on devine que Lucile Poulain a construit un monde plus vaste que ce qu’elle nous livre dans sa novella.

« Caravelle marcha jusqu’à lui. Il était jeune encore, une trentaine d’années à peine. Il portait des tissus géométriques, et quelques parures de feuilles et de perles dans ses boucles cendrées. Ses yeux mauves plongèrent dans ceux de sa bourrelle, révoltés, paniqués. Elle posa une main sur son front et le sentir tressaillir. Ses doigts étaient froids, alors que la peau de l’inconnu brûlait de peur et de colère. Puis elle les vit. Des grappes de souvenirs cascadaient de son corps. Certains enroulaient leur éclat mordoré autour de son torse pour tresser sa mémoire. D’autres, vermillons, s’étiraient entre lui et les habitants de la ville, quand ils ne s’enfuyaient pas par-delà les collines, à la poursuite d’individus qui vivaient ailleurs : la trace de cet homme dans la mémoire de ceux qui avaient croisé sa route. Dorées ou écarlates, tous brillaient sous le soleil, semblables à des fruits juteux. »

Le format court reste un exercice compliqué : il y a suffisamment de pages pour déployer une intrigue qui reprend le schéma narratif – je suis un vieux boomer, j’y suis attaché – sans pouvoir trop en faire en terme de worldbuilding ou de complexité ; certains textes trichent un peu quant au nombre de pages, là où les éditions 1115 sont dans la fourchette basse. Bref, tout ça pour dire, que même si c’est extrêmement subjectif, je me suis particulièrement retrouvé dans le rythme de Mange-Mémoire. Les aventures de Caravelle sont fluides, entre les déplacements liés à sa profession et le secret qu’elle découvre petit à petit. Les rebondissements sont nombreux et je n’ai pas eu l’impression d’un simple récit ou le personnage va d’un point A, à un point B, puis au C, et ainsi de suite. Il y a des rencontres, des mystères, des obstacles aussi, un très vaste univers qui se dessine et qui est intéressant à parcourir, et une quête qui devient de plus en plus initiatique, existentielle. Il est vraiment difficile de lâcher le texte : attendez-vous à le dévorer – le manger – d’une traite en une après-midi, ou une soirée – je ne suis pas sectaire.

« Les grandes étendues d’herbe jaune lui parurent étranges après son séjour dans la fraicheur végétale du gouffre. Elle chemina pendant un jour entier vers le nord, passa la nuit dans une forêt de séquoias qui bordait la steppe, et aperçut Marche-Rose au petit matin. La ville de Grenadine, l’une des plus anciennes cités du monde d’après l’Oubli, perchée au sommet d’un géant. Elle était née lorsque le Souffle-Fer avait contraint l’humanité à se réfugier sur les épaules des colosses. Des siècles plus tard, elle avait fourni les premiers aventuriers prêts à défier les dangers du vent aux senteurs ferrugineuses pour explorer le sol. Grâce à leurs découvertes, les érudits de Marche-Rose s’étaient retrouvés à la pointe du monde intellectuel. Aujourd’hui encore, la cité rayonnait sur les autres villes, et son collège béénficiait d’un prestige inégalé. »

La mémoire est un thème déjà bien traité en SF, avec toutes les problématiques autour des souvenirs, et donc du cerveau, dans une veine transhumaniste, mais plutôt à l’échelle de l’individu en général. Il y a déjà quelques textes en fantasy, et Lucile Poulain prolonge le questionnement en abordant le sujet à toutes les échelles. Dans Mange-Mémoire, se faire manger la mémoire est la sentence ultime, celle de l’anéantissement : l’individu perd l’essentiel de ce qu’il est, mais surtout, il est oublié, comme s’il n’avait jamais existé. Cette mémoire est aussi celle d’un monde, qui a préféré l’effacer de manière volontaire ; seul reste le souvenir d’avoir décidé cette oblitération et quelques mots qui ont perdu leurs signifiés pour devenir de jolis prénoms. Mais le passé a la vie dure et Lucile Poulain va au bout de son idée de fantasy : si un souvenir a une existence (méta)physique, qu’elle peut être consommée, ne peut-elle pas subsister sous d’autres formes ? Surtout, comment ne pas reproduire une erreur si on en a aucun souvenir ? L’historien qui sommeille en moi dirait qu’il n’y a pas de devoir de mémoire et que se souvenir n’est pas connaitre, et que si personne n’écoute ceux qui connaissent, le risque est grand de répéter…

Mange-Mémoire est une superbe mise en bouche, d’une autrice et d’un univers que l’on a envie de découvrir ; un texte que, lui, on n’oubliera pas.

Vous aimerez si vous la belle Fantasy, légèrement douce-amère.

Les +

  • Caravelle et sa belle quête initiatique
  • Les colosses
  • Une émotion d’abord subtile, puis qui se développe page après page

Les –

  • Un twist final prévisible – mais est-ce grave ?
  • Une couverture qui me laisse froid

Mange-Mémoire, avis choisis sur la blogosphère : Un texte touchant pour Zoé ; une mise en bouche pour le Nocher.

Résumé éditeur

À Marche-Rose comme partout ailleurs, le tabou de l’Oubli pèse sur les âmes et les esprits. Car non seulement le monde d’avant n’existe plus, mais il a fallu en effacer toute trace, ne rien en garder. Sauf dans cette grotte que Caravelle vient de découvrir. Une grotte remplie de souvenirs tenaces, bougeant dans le cristal comme s’ils étaient encore vivants. Mais quelle magie est à l’origine de ce phénomène ? Et surtout, qu’est-ce que ce lieu mystérieux peut bien lui apprendre sur ce passé à jamais disparu ?

Mange-Mémoire de Lucile Poulain, couverture de Victor Yale, aux éditions 1115 (2026), 106 pages.

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