La cité de soie et d’acier, Mike, Linda et Louise Carey

J’aime mes comparses de la blogosphère. En effet, j’ai été à deux doigts de faire l’impasse sur ce texte que j’imaginais être un recueil de nouvelles – ce qu’il est un peu, on y reviendra – même si j’avais croisé de très nombreux retours enthousiastes lors de la sortie en grand format. Heureusement, Steph et Vincent m’ont détrompé. Aucun regret pour la lecture de ce roman écrit à trois mains, en famille, d’une très grande densité et à la mise en page particulièrement serrée dans cette version Neptune.

La cité de soie et d’acier est un texte parfaitement maitrisé. Le clan Carey s’approprie les codes des 1001 nuits pour mieux faire la critique du monde contemporain en racontant de belles trajectoires collectives et individuelles.

La couverture de la version Neptune – même si j’adore celle du grand format – annonce la couleur : le sabre – acier -, cette longue étoffe – soir – et le désert à peine éclairé par un croissant. Notre trio enracine son texte dans un décor bien connu, quelque part dans un Orient qui relève de l’image d’Epinal. Tout y passe entre les différents titres de noblesse, du calife au vizir, les déserts hostiles ponctués de quelques oasis et cités, des troupes de voleurs de chameaux, des marchands, des harems… et la liste pourrait être encore bien longue. Quant aux personnages, ils ont des noms à rallonge, des titres ronflants, et sont extrêmement archétypaux. La cité de soie et d’acier est un hommage, parfois presque parodique, et reprend les codes formels des contes avec des péripéties rocambolesques, de l’action mais aussi une morale régulièrement ironique qui se dessine. Les Carey utilisent avec malice l’écriture à plusieurs : les personnages entrent souvent comme au théâtre et racontent une histoire, une parenthèse parfois amusante mais qui bâtit petit à petit cette cité merveilleuse, brique par brique. Ainsi, même s’il s’agit effectivement d’un roman, l’ensemble pourrait aussi être comparé à un fix up, ou à un repas avec des entremets surprises.

« Jadis existait une cité de femmes.
Il n’en reste aujourd’hui plus que le nom. Les rares traces qui en subsistent sont incomplètes et contradictoires. La plupart la disent inaccessible, lovée au cœur d’un lointain désert, hors de portée du commun des voyageurs. Mais toutes ces chroniques commencent par « Jadis… ». L’isolement de la cité était peut-être davantage une question de temps que de distance. Toujours est-il que, dans les récits qui nous sont parvenus, rares sont les narrateurs en mesure d’en révéler l’emplacement ; encore plus rares sont ceux qui l’auraient vue de leurs yeux. Voici l’histoire de celui qui le prétend. »

Mais La cité de soie et d’acier n’est pas qu’une simple somme de contes et d’aventures, dont la morale serait un peu surannée, c’est aussi un texte qui résonne avec de très nombreuses problématiques actuelles. C’est avant tout un récit féministe, qui raconte comment un groupe de femmes composant cette institution ambiguë qu’est le harem, privées de liberté mais dans un certain luxe, réussit à survivre à un coup d’État. Une large part du roman raconte la manière dont elles survivent, s’organisent, et font société pour prendre leur revanche. Ce n’est pas pour autant un texte misandre, les hommes qui font preuve de respect, d’adelphité, ont totalement leur place. Les Carey égratignent, voire mordent férocement, les hommes qui ne sont pas capables de voir les choses ainsi : ceux qui souhaitent détruire cette cité, parfois par appat du gain ou de pouvoir – ce qui est peut-être la raison la moins dégueulasse – mais surtout car ils l’estiment contre nature. On retrouve toute une cohorte de fanatiques mascu, complètement enchainés dans leurs traditions et les paniques morales qui en découlent, et qui bien sûr ne supportent par que l’on puisse penser, et encore moins vivre, d’une manière différente. Je confesse avoir éprouvé une certaine satisfaction devant le sort réservé parfois à certains avatars de la réaction.

« Dans un murmure extatique, Hakkim décrivit les félicités de la Vérité unique, et Rem observa les visages autour d’elle. Tout le monde, aussi subjugué soit-on, ne buvait pas ses paroles. Elle vit plusieurs personnes échanger des messes basses dubitatives et remarqua plus d’une grimace, plus d’un sourire narquois quand il fut question de triompher de sa licence et de sa concupiscence. Midi approchait, heure à laquelle la cité brûlante se mettait au ralenti, et la place miroitait dans la fournaise estivale. Le soleil cuisant était haut dans le ciel. C’était une de ces journées où l’atmosphère s’épaississait, frémissante de chaleur. Elle engourdissait l’esprit, accentuait la fatigue, la faiblesse, la colère. À la droite de Rem, un homme d’allure ordinaire, aux aisselles auréolées de sueur, s’écria : « Pourquoi ne pas cesser de boire et de manger, tant qu’on y est, et en finir ? De toute façon, l’humanité n’aura pas d’avenir, vu qu’on nous interdit de procréer. »

Une autre touche de nuance appréciable dans le texte est son déploiement sur le temps long. La cité vit, se recompose brutalement, évolue, croît et décroît ; les personnages avec. La forme donne aussi un récit qui n’est pas linéaires, certains protagonistes – antagonistes compris – apparaissent à un certain moment de la vie, avant de raconter ou d’être racontés à d’autres étapes. Ils gagnent ainsi en profondeur : tous et toutes ont des vies complexes, souvent très longues, avec leurs lots de drames, de joies ou d’épreuves et sont constamment obligés de faire des choix, de se comporter avec cette agilité peut-être propre à ce genre de récits. Chacun peut trouver sa voix et sa voie, devenir artiste ou artisan, érudit ou combattant, et parfois tout ça à la fois. Les personnages les plus lumineux sont ceux qui sont libres, qui s’adaptent, sans s’encombrer du poids des héritages ; ceux, pathétiques, que l’on finit par plaindre ou détester sont prisonniers de souvenirs, s’accrochent à l’idée d’un destin qu’ils estiment mériter. J’ai aimé voir ces personnages vieillir, construire quelque chose, autour d’une idée plus grande : Bessa, la cité des femmes, la cité de soie et d’acier.

Vous aimerez si vous aimez les 1001 nuits, mais aussi les textes qui parlent bien d’aujourd’hui.

Les +

  • Les multiples formes de narration
  • De belles trajectoires
  • C’est beau, subtil, et même drôle

Les

  • Une mise en page qui aurait gagnée à être un peu aérée
  • Beaucoup de personnages, et on s’y perd parfois

Extraits choisis de La cité de soie et d’acier sur la blogosphère : logiquement, 20c a aimé autant qu’il aime les notes de bas de page ; le Nocher a vibré.

Résumé éditeur :

« Mon seul désir est d’assurer notre sécurité. À toutes. Vivre libérées de la peur et de la misère. Est-ce trop demander ? »
C’est alors que les djinns lui sourirent. « Il n’existe nulle sûreté. La liberté est à votre portée, si vous le décidez. Mais vous devez donner et prendre en retour. »

Il était une fois…
Lorsque les trois-cent-soixante-cinq concubines d’un sultan assassiné se voient condamnées à l’exil, elles unissent leurs forces et visent bien plus que la simple survie. Elles trouvent dans l’immensité du désert et aux marges de la société des alliés inattendus, fondent une communauté et soulèvent une armée en vue de reconquérir leur foyer.
Bessa. La Cité de soie et d’acier. La Cité des Femmes.

La cité de soie et d’acier de Mike, Linda et Louise Carey traduction Mathilde Montier, illustrations de Førtifem, aux éditions l’Atalante collection Neptune, (2026, première édition en grand format en 2023, VO de 2014), 528 pages.

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