Certains éditeurs ont fait le choix de ne pas avoir de collection imaginaire, voire de n’indiquer aucune mention qui pourrait orienter le lectorat. Gallmeister est de ceux-là, alors qu’il n’hésite pas à publier des textes d’auteurs coutumiers du genre, notamment Blake Crouch et ses textes résolument SF ; notons quand-même que Upgrade est estampillé « imaginaire » – ok – et « fantastique » – pas ok (vous pourrez vérifier ici). Quant au te texte qui nous intéresse aujourd’hui, Une histoire d’ours, lui n’a reçu aucun de ces qualificatifs… alors qu’il appartient sans aucun doute possible au genre fantastique. Tant mieux ou tant pis ; j’aurais pu manquer ce bijou, et ça aurait été dommage, mais il a aussi été lu par des personnes qui se cantonnent peut-être habituellement à la littérature blanche.
Une histoire d’ours est un modèle de nature writing, dont les paysages servent d’écrin glacé à une famille toujours sur le fil, jusqu’à la rencontre qui bouleverse encore davantage les normes.
Eowyn Ivey a grandi en Alaska et y vit toujours. En ces quelques 450 pages, elle réussit à donner l’impression que nous y vivons aussi, que nos valises sont posées quelque temps sur ces terres époustouflantes. Il y a bien sûr la nature qu’elle décrit – et fait imaginer – abondamment : les paysages de montagnes entrecoupées de cours d’eau, autant de coupures et de repères, la faune abondante entre ressource et risque, la flore qui varie au gré des saisons dont l’amplitude est tellement éloignée de nos habitudes. Mais l’autrice évite le piège d’une simple beauté de carte postale, esthétique, d’une nature en dehors de l’Homme, à protéger dans une logique conservationniste. Non, c’est un territoire habité, un lieu de vie qui n’est à la fois que cela, une résidence non choisie voire subie, mais aussi bien davantage, un milieu qui pousse les individus à accepter qu’ils sont une part de l’environnement. Ivey utilise de nombreux procédés et leviers mettre en évidence la complexité de ces espaces, sans utiliser l’astuce éculée de l’étranger qui découvre en même temps que le lecteur ou la lectrice : tel personnage va se perdre, un autre va s’intéresser aux termes latins désignant la flore, quand certains vont simplement à la pêche. L’ensemble fonctionne parfaitement, avec cette nature si faiblement anthropisée qui se dévoile page après page, sans jamais lasser.
« Il y eut ces premiers moments, Emaleen nouvelle-née pelotonnée sur sa poitrine, somnolant bien au chaud toutes les deux près du poêle. Jo leur avait laissé la chambre d’amis. Gratuitement, et elle aiderait Birdie à s’occuper du bébé. Ça aurait peut-être dû suffire à Birdie – une vie radicalement distincte de la sienne arrachée à son ventre dans le sang et les cris. Emaleen, deux kilos huit avec ses petits yeux troubles, n’avait besoin que de Birdie, ne voulait que Birdie. C’était un attachement intense et stupéfiant qui les consumait toutes les deux, aspirant l’air de la chambre et la lumière de chaque jour de sorte qu’elles deux existaient seules ensemble dans un état de survie épurée. Respire, mange, dors. Pendant un temps, cela suffit parce qu’il ne pouvait rien y avoir d’autre. »
C’est assez déroutant de réaliser que ce décor, pourtant immense, a tellement d’éléments d’unité que le texte oscille entre la démesure et le whodunit. Peut-être est-ce parce qu’il y a peu d’habitants, et que les personnages principaux forment une petite et fragile famille : Birdie élève seule sa très jeune fille Emaleen. Elle occupe un poste de serveuse la nuit, dans ce qui semble parfois être le dernier restaurant avant la fin du monde, et doit souvent laisser sa môme seule. Il y a certes une forme de famille d’adoption, entre la patronne du restaurant, quelques clients de passage, ou les autres habitants, mais Birdie semble avoir du mal à tisser des liens sains. Elle s’est construite en opposition à sa propre famille, bien décidée à montrer qu’elle est capable de faire face, mais incapable de choisir entre ses plaisirs – sans même parler de bonheur – et les besoins d’une petite de deux ans. L’autrice a du talent pour décrire cette jeune maman que l’on pourrait être tenté de juger, qui fait souvent de mauvais choix, mais qui semble parfois complètement perdue dans un endroit où se perdre est facile, et qu’elle a choisi. Eowyn Ivey raconte petit à petit une histoire familiale complexe, touchante, à des lieux du modèle familial américain, souvent faussement fonctionnel.
« La plupart du temps, les rares fois où ils se montraient, les ours se comportaient comme vous pouviez vous y attendre. Ils évitaient les humains et, quand ils entendaient votre voix ou sentaient votre odeur, ils prenaient le large. On voyait souvent des ours noirs sur les collines, broutant parmi les buissons de shéperdie. Les plus malicieux d’entre eux venaient piller les poubelles derrière le lodge. Il suffisait généralement de tirer en l’air pour les faire fuir. Les grizzlys, plus gros et plys effrayants, se laissaient rarement voir – seules leurs empreintes et leurs déjections trahissaient leur présence dans les bois. Mais, de temps à autre, un ours vous surprenait. Ils étaient trop intelligents pour être parfaitement prévisibles. Jules vivait juste en bas de la route, près du lodge, et, il y avait plusieurs années de cela, un ours noir l’avait suivie alors qu’elle marchait le long de la ligne électrique pour cueillir des canneberges. Chaque fois qu’elle lui tournait le dos, il accélérait le pas pour se rapprocher d’elle. Lorsqu’elle se figeait pour lui faire face, il s’arrêtait et se mettait à se dandiner sur place, comme s’il cherchait en lui le courage de fondra sur sa proie. Ce petit jeu se poursuivit près de deux kilomètres, et Jules lui avait dit que c’était comme une partie cauchemardesque de un, deux, trois, soleil ! au cours de laquelle l’ours ne cessait de gagner du terrain. Elle ne fut sauvée que parce que Stan entendit ses cris depuis chez lui, sortit avec son .175 et abattit l’animal. »
Birdie est un véritable concentré de contradictions : une soif de vie, une volonté de trouver sa place, mais aussi parfois de se perdre. Tout est ambigu, en tension autour de la responsabilité d’élever seule une jeune enfant. Aussi, quand elle rencontre Arthur – dont l’étymologie du prénom vous aura peut-être, ou pas, échappée – après qu’il ait sauvé Emaleen, elle finit par faire un choix. Arthur est atypique, mais aussi simple à sa manière. Surtout il associe une forme de fragilité, tout en étant une présence masculine célibataire, et qui n’est pas intéressé uniquement par le postérieur de Birdie. Protégé, protecteur. Le fantastique s’immisce alors peu à peu, sous la forme du réalisme magique. Il ne s’agit pas de comprendre, d’expliquer, voire de régler un problème, mais de faire avec. C’est d’autant plus facile, naturel, que dans ces vastes étendues naturelles, la frontière avec ce qui est au-delà de la nature est plus floue, et qu’une des narratrices du texte n’est autre qu’Emaleen, à l’imagination débordante. Mais élever une jeune fille, avec Arthur, dans un milieu si dangereux n’est peut-être pas une si bonne idée. Et pourtant.
Une histoire d’ours est un roman à l’image de l’Alaska : beau, mais aussi effrayant, et qui échappe un peu à notre compréhension.
Vous aimerez si vous la nature, sublime et effrayante à la fois
Les +
- L’Alaska, décor et personnage…
- et tous les personnages.
- Un texte très émouvant, tout particulièrement une très belle dernière partie
- Une bien jolie couverture…
Les –
- … Gallmeister, pourquoi ne pas en créditer l’illustrateur sur la couverture ou sur votre site ?
Une histoire d’ours, avis choisis sur la blogosphère : Signalez-vous
Résumé éditeur
Birdie élève seule sa fille Emaleen en Alaska. Un jour où la fillette se perd dans les bois, elle est secourue par Arthur, un homme taciturne au visage abîmé, qui vit en ermite dans la une cabane au fin fond des montagnes et que la plupart des gens évitent. En dépit des avertissements, Birdie tombe amoureuse d’Arthur et décide de s’installer chez lui avec sa fille. La jeune femme s’estime prête pour cette vie à des kilomètres de toute présence humaine. Elle sait chasser, pêcher et faire un feu. Mais, au milieu de leur isolement, Arthur adopte un comportement de plus en plus étrange. Il disparaît sans prévenir, ne revient parfois pas avant plusieurs jours. Birdie comprend peu à peu que rien n’aurait pu la préparer au sombre secret que cache Arthur, un secret qui fait écho à la nature sauvage de l’Alaska, aussi dangereuse que magnifique.
Une histoire d’ours d’Eowyn Ivey, aux éditions Gallmeister collection Totem, traduction de Jacques Mailhos, couverture de Riki Blanco (2026, première édition en grand format chez Gallmeister en 2025, VO de 2025), 448 pages.

Laisser un commentaire