Chronique – Les Sentiers de Recouvrance, Émilie Querbalec

Il y a des textes qu’on est heureux d’apprécier, et Les sentiers de Recouvrance est de ceux-là. D’Émilie Querbalec, j’avais déjà lu Quitter les Monts d’automne (dont ma chronique est finalement plus positive que le souvenir que j’en ai) et Les Chants de Nüying qui lui m’a vraiment déçu. Dans ces textes, l’autrice réoriente assez brutalement son intrigue quelque part après le milieu, ce qui me frustre car j’ai l’impression de promesses non tenues. Pourtant, j’aime la plume, ses personnages complexes et ses idées SF toujours intéressantes.

Alors, quid de ce roman ? L’autrice y applique à nouveau ce procédé mais dans un texte plus bref, donc avec un changement qui arrive plus tôt, et surtout un fond qui m’a paru adapté à ce twist. Au programme : futur proche inquiétant, deux beaux personnages, et de l’espoir.

Émilie Querbalec situe son roman en 2035, donc dans un futur très proche. La trajectoire est malheureusement bien connue, entre dépression lente et multiplication des crises, toujours plus graves et rapprochées. L’autrice décrit de matière méthodique et réaliste les effets d’un changement global qui se poursuit : les étés invivables où l’eau semble disparaitre à jamais, une faune à l’agonie, et des êtres humains qui passent en monde survie. On se croirait en été 2026. L’ensemble est systémique, la crise environnementale débouchant sur des crises géopolitiques, comme si la guerre était une solution. Surtout, l’autrice met en scène les angoisses qui découlent de ce contexte : l’équilibre précaire entre la résignation, la colère ou le nihilisme – perdu pour perdu… À une époque où plus de 70% des jeunes se déclarent inquiets face à la dégradation de l’environnement, voire manifestent pour certains des signes aigus d’éco anxiété, le texte fait immédiatement sens. Le paradoxe de ce sujet est finalement toujours le même : sensibiliser le lectorat – souvent déjà sensibilisé – au risque d’aggraver les angoisses.

« Cette nuit-là, Ayden rêva qu’il volait. Tel un gigantesque oiseau noir, il dominait la plaine dévorée par les flammes, des flammes qui montaient en tornades rugissantes jusqu’aux cieux et défiaient les dieux et retombaient en cendres mutilées sur la terre.
Son père arriva le surlendemain, fatigué et de mauvaise humeur après une semaine de travail dans des conditions caniculaires. De l’orage avait été annoncé pour la soirée, et la température avait chuté de quelques degrés. Un vent presque frais faisait danser la guirlande de diodes accrochée sous la pergola, et sa belle-mère lui demanda de mettre la table dehors. »

Logiquement, Les Sentiers de Recouvrance prend la forme d’un récit initiatique, deux plus précisément. Sans rentrer dans les détails pour vous laisser la surprise – la quatrième spoile déjà trop à mon sens -, le roman raconte la fugue de deux jeunes adolescents, depuis des points de départ différents. Si vous aimez les personnages cabossés, vous serez servi entre familles dysfonctionnelles et autres troubles qui nécessitent la prise d’un nouveau départ pour éviter de se perdre définitivement ; à moins qu’il ne s’agisse d’une fuite en avant ? Ces voyages prennent la forme d’une épopée qui permet à Émilie Querbalec de nous faire connaitre les personnages, de leur donner nuances et profondeur, et de nous y attacher, mais aussi d’écrire une forme d’Odyssée avec son lot de péripéties et de rencontres parfois surprenantes. J’ai parfois même été un peu surpris, agacé, mais l’autrice sait ce qu’elle fait. L’intérêt est aussi d’éviter l’exposition : ce futur proche se dessine petit à petit, n’est guère désirable et parait bien dangereux pour deux jeunes gens perdus.

« Après son départ, Nas resta un moment blottie sur le canapé, à écrire. La musique l’avait libérée et les mots coulaient avec facilité, comme si les notes flottaient encore autour d’elle et qu’il lui suffisait de les cueillir pour composer. La musique et les mots, les notes et le tempo. Le mouvement, la joie. Les images et les sons se répondaient sans qu’elle eût besoin de forcer. Et si c’était ça, la solution ? Un groupe, une chanteuse… pourquoi pas après tout ?
Quand elle eut terminé, elle referma son carnet pour éviter d’être tentée de se relire, au risque de tout gâcher. »

Même si le contexte joue un rôle important, il n’est « qu’un contexte » ; et si les deux protagonistes sont « perdus », la trame raconte une méthode, fructueuse ou non, pour leur permettre de se retrouver. C’est probablement ce que j’ai le plus apprécié dans Les Sentiers de Recouvrance : l’autrice ne succombe jamais à un pessimisme gratuit, qui serait facile avec un tel décor – même crédible – ni au voyeurisme ou à l’apitoiement au sujet de ses personnages. Émilie Querbalec est désormais rompue aux personnages abimés et sait les aborder avec complexité et finesse. Surtout, le texte est plus court que ses précédents, sans cette rupture brutale qui m’avait décroché à chaque fois. Le twist m’a paru pleinement justifié, efficace, et articule la description des problèmes et les solutions envisageables. L’autrice pose quelques jalons qui déstabilisent dans la première partie, qui surprennent, mais tout s’éclaire. De surcroit, la SF est à taille humaine, une anticipation davantage qu’un space/planet opera, et sert vraiment le propos en se concentrant sur les personnages et leur évolution.

Les Sentiers de Recouvrance est un beau texte, parfois dur et sombre par ses thèmes et son contexte, mais qui s’attache aussi à montrer que tout est réparable. Peut-être.

Vous aimerez si vous aimez les questions du care.

Les +

  • Deux très beaux personnages
  • Une plume subtile
  • Un twist efficace

Les –

  • Parfois peut-être un peu trop contemplatif

Les Sentiers de Recouvrance avis choisis sur la blogosphère : Le Nocher dit pareil que moi, mais mieux ; une SF douce et surprenante pour la Geekosophe.

Résumé éditeur

2035. Anastasia a grandi dans une Espagne qui subit de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. Après la mort accidentelle de son père, elle assiste au naufrage de sa mère. Ayden, quant à lui, a appris à ses dépens qu’à trop jouer avec le feu on se brûle. Laissant derrière eux leurs existences brisées, ils prennent chacun, en solitaire, la route de la Bretagne pour l’île de la Recouvrance, où les attend une méthode de psychothérapie révolutionnaire et l’espoir d’une vie meilleure.
Dans une Europe en pleine transition énergétique, le portrait lumineux de deux adolescents invités à conjuguer leur guérison avec celle de la Terre.

Les Sentiers de Recouvrance d’Émilie Querbalec, aux éditions Le livre de poche (2026, première édition en grand format chez Albin Michel en 2024), 256 pages.

Prix Julia Verlanger 2024

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