En 2019, je lisais puis chroniquais Les étoiles s’en balancent de Laurent Whale, roman d’aventures dans une France d’apocalypse lente. Sept ans plus tard, je vous livre la chronique de la suite, Les damnés de l’asphalte, ce qui représente une double prise de risque : avais-je assez de souvenirs pour comprendre les enjeux et les allusions au tome précédent ? Et est-ce qu’elle tiendrait la comparaison avec un récit qui m’avait emballé à l’époque ?
Qu’apporte donc cette suite ? Le plaisir de retrouver nos personnages, une génération plus tard, bien sûr, mais aussi de voyager à nouveau dans cette Europe malheureusement crédible ; et surtout des réflexions qui m’ont paru plus abouties : quel(s) prix à payer ?
Le premier tome mettait en scène Tom Costa, pilote d’engins volants, et tout son petit clan qui se démenait pour survivre dans une France en déliquescence. Les damnés de l’asphalte se situe quinze ans plus tard et raconte la quête pour retrouver ledit Tom, qui a disparu à force d’avoir toujours la bougeotte et la volonté d’explorer pour tisser des liens entre les différentes communautés. Ainsi, son petit frère et ses amis se lancent dans une dangereuse expédition pour remonter sa trace, avec l’espoir de les retrouver sains et saufs. J’ai retrouvé ces personnages avec plaisir, et je m’en souvenais, signe que Laurent Whale avait réussi à les rendre attachants, hauts en couleur – mais la lecture de ce récit n’est pas indispensable. Le groupe fonctionne très bien et les personnages sont immédiatement mémorables, avec leurs forces – j’ai d’ailleurs pensé au plus récent Code Ardant dont j’avais trouvé les personnages bien trop forts – mais aussi leurs failles : ils doutent, hésitent, se mettent en colère et font parfois des conneries. Peut-être est-ce à cause de la déformation de mes souvenirs, mais j’ai aussi eu l’impression que les personnages féminins jouaient un rôle plus important, tout en évitant l’assignation de genre.
« Du menton, Toni pointe vers le poste de la milice. Les quatre types sont agenouillés, les mains jointes.
Grand bien leur fasse. Comment peut-on encore croire qu’une entité supérieure veille sur nous ? Rien dans ce monde n’est beau. Seuls les sentiments témoignent encore parfois d’une bribe d’humanité. Le temps des excuses est révolu. Il faut assumer. L’homme est seul et unique responsable de sa propre merde.
Étonnant que la seule vue de ces guignols m’inspire cette haine. On dirait bien que je commence à virer hors-murs, moi ! »
Cette fois, les protagonistes sont amenés à s’éloigner de l’ex Région Parisienne pour se rendre en Espagne, ce qui donne au roman des allures de road movie post apo. L’occasion pour l’auteur de décrire un peu plus ce monde qui s’érode, où les cités sont à la fois des refuges et des pièges mortels, souvent condamnées à s’écrouler sous les assauts de rivales ou des hors-murs. Chaque chapitre s’ouvre par une épigraphe qui fait le récit des évènements majeurs du passé, des traits d’union entre le contexte du roman et aujourd’hui. Le texte a déjà quelques années et j’ai été frappé – non – de réaliser que certaines situations prévisibles… ce sont produites. Les damnés de l’asphalte, comme son nom l’indique, perd néanmoins un des atouts du premier volume, et qui en faisait l’originalité, avec l’obligation pour les personnages de voyager à pied ; j’avais aimé le côté aérien de Les étoiles s’en balancent. L’étude de la couverture montre toutefois que Laurent Whale a gardé le goût des moyens de transport bigarrés et bricolés – la scène est fun. Le voyage est long, difficile, et décrit une situation qui s’est dégradée en quinze ans. Ce roman est donc un texte d’attrition ou tout compte, et est compté : eau, nourriture, munitions évidemment, mais aussi des ressources immatérielles comme la maitrise d’une langue, une connaissance médicale ou géographique. Le schéma narratif est implacable – et parfois un peu répétitif – avec des enjeux qui montent progressivement, des rencontres de plus en plus dangereuses, mais qui se transforment parfois aussi en belles rencontres. J’ai imaginé l’auteur avec une carte, traçant l’itinéraire et en griffonnant dessus les péripéties qu’il allait opposer à ses personnages. Finalement, ce sont les institutions les plus structurées, les plus pyramidales, que l’auteur a dans le viseur.
« Au fond, il est comme moi ce gosse. La route l’appelle. Cette idée éclaire soudain une région insoupçonnée de mon esprit.
Oui, nous sommes un peuple de la route. Condamnés à transhumer éternellement dans un monde où les pâturages eux-mêmes se déplacent. Troupeau maigre et frénétique, broutant le goudron. Errants qui s’ignorent.
Des damnés de l’asphalte. »
Dans Les damnés de l’asphalte, tout a donc un coût. Les ressources se font rares, et encore davantage quand elles relèvent de technologies disparues. Si une agriculture vivrière a été maintenue, l’appareil industriel s’est écroulé ; recyclage et système D sont la norme. Un coup de feu devient un investissement, quand l’arc retrouve ses lettres de noblesse. Mais quand les épreuves s’enchainent, et que l’auteur prend un malin plaisir à torturer ses personnages, les coûts augmentent, et deviennent de moins en moins matériels. Pour libérer des amis, il faut parfois faire une démonstration de force quand la manière douce échoue, et assumer les représailles qui suivent, et les victimes collatérales. Quand un sniper tire, et donne la mort de loin, sans sentir dans sa propre chair la vie qui s’échappe, le coût va au-delà d’une simple balle. C’est le doute qui assaille Miki de plus en plus, quand il sent que son humanité s’effrite, comme le monde autour de lui, et qu’il contribue ainsi au système, même si ses raisons lui paraissent les meilleures du monde : protéger les siens. La nouvelle génération de personnages perd également son innocence en sortant du clan, et en étant confronté à la banalité du mal. Laurent Whale évite ainsi le piège du manichéisme, avec des héros en nuances de gris, mais qui paraissent toutefois bien lumineux face à certains de leurs antagonistes.
Les damnés de l’asphalte est un roman très efficace, qui montre un monde qui pourrait être, et qui ne fait guère envie, même s’il reste quelques poches d’humanité.
Vous aimerez si vous aimez le post-apo, les road-movie sur des routes qui finalement se sont plus guère asphaltées
Les +
- La mise en scène des formes d’affliction
- Très rythmé
- Des personnages auxquels on s’attache, et que l’on veut voir réussir
Les –
- Je viens de découvrir qu’il y a une suite… non sortie en poche.
- Une dernière partie qui demande une certaine suspension d’incrédulité
Les damnés de l’asphalte sur la blogosphère, avis choisis : Alias recommande ; extrêmement bien mené chez Encres & Calames.
Résumé éditeur
Quinze ans après avoir contribué à stopper l’invasion qui menaçait la France ravagée par la violence, Tom Costa est porté disparu. Miki, son jeune frère désormais responsable de la petite communauté installée à Port Leucate, aidé de Cheyenne, l’ancien hors-mur, se lance à sa recherche et va devoir affronter les périlleuses routes d’Espagne pour retrouver sa trace. Il ne se doute pas qu’il va faire face à une menace bien plus grande que toutes celles qu’il a pu imaginer, une menace qui va, de chemins tortueux en routes défoncées, le transformer ainsi que ses compagnons en damnés de l’asphalte.
Les damnés de l’asphalte de Laurent Whale, couverture d’Alain Brion, aux éditions FolioSF (2017, grand format aux éditions Critic en 2013), 576 pages.

Bravo pour avoir réussi ton défi de poursuivre cette lecture si longtemps après, et zut pour la suite.
La prédiction de ce futur des plus rudes dans un univers ma foi très graphique me tente bien en tout cas mais j’attendrai que tout soit complet en poche pour y jeter un œil.
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