La trilogie du samedi – Les Maitres enlumineurs, Robert Jackson Bennett

Il y a un peu d’un an, alors que l’idée de cette rubrique régulière commençait à germer, je vous avais proposé une chronique du premier tome, éponyme à la trilogie. Le dernier tome étant sorti en poche il y a peu – alors qu’Albin Michel imaginaire réitère le succès avec une seconde trilogie de l’auteur – il est temps d’écrire ce billet pour faire une présentation d’ensemble. J’ai apprécié la lecture de ce cycle, remarquablement cohérent dans sa construction, avec un Robert Jackson Bennett qui sait clairement où il nous mène, dès sa première ligne.

Je conserve la même structure pour cette rubrique, et donc une présentation du cycle dans son intégralité, tout en évitant au maximum de spoiler : une présentation générale de la trilogie et de ses thèmes, l’articulation des tomes et, en guise de conclusion, l’intérêt général en tant que cycle, en toute subjectivité. Avec Les Maitres enlumineurs, et après American Elsewhere et Vigilance, Bennett montre qu’il sait tout faire.

Les Maitres enlumineurs a pour contexte un univers où la magie est omniprésente, et celle-ci n’a qu’une seule source : les enluminures qui fonctionnent comme des hacks informatiques. Imaginez que la réalité est un vaste programme informatique, avec toutes ces règles codées sous la forme des lois de la physique, comme la masse, la vitesse ou encore la gravité. Une enluminure est une petite gravure ciselée sur un objet et qui ajoute ou transforme sont rapport au réel ; il peut alors devenir plus dur, plus lourd, plus rapide… les associations et l’imagination des Enlumineurs fait le reste. Ces enluminures peuvent être stockées dans de gigantesques registres, qui ne sont pas sans rappeler les serveurs informatiques. De ces techniques et technologies, naissent de nombreuses inégalités entre les personnes capables de produire ou d’acheter de telles améliorations car petit à petit, le pouvoir s’est concentré au sein de grandes maisons nobles, que nous pourrions appeler corporations, qui se livrent une concurrence féroce pour assurer leur puissance et la première place de cette hiérarchie. La ville de Tevanne est un acteur à part entière de ce récit, véritable métropole quasi industrielle, à laquelle les personnages vouent une relation ambivalente, entre fascination, voire amour, et répulsion. C’est le cas de Sancia, l’héroïne principale, qui a hérité d’une forme d’implant, qui la rend capable de percevoir les enluminures. Les Maitres enlumineurs est donc un texte sur le pouvoir et ce qui en découle : oppression, corruption, inégalités… mais aussi opportunités ou espoir.

Les Maitres enlumineurs reprend une construction assez caractéristique de certaines trilogies – je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que c’est un schéma récurrent – avec un premier volume relativement autonome et deux tomes suivants qui s’enchainent davantage. Vous pourrez assez facilement vous arrêter au premier, mais pas entre le deuxième et le troisième. Je me demande s’il ne s’agit pas d’une stratégie éditoriale pour pouvoir arrêter en cas de flop après un premier volume. Néanmoins l’ensemble est très bien construit et l’auteur ne navigue pas à vue : les ingrédients utiles à l’évolution de l’intrigue et de l’univers sont distillés au fur et à mesure, sans de longues pages d’exposition. Le premier tome sert à expliquer ce qu’est l’enluminure, à nous présenter les principaux personnages et à poser de grands mystères comme par exemple la nature de Clef, artefact conscient capable de hacker toutes les enluminures. Ces dernières ont-elles même une histoire, avec des créateurs, mais aussi un futur avec les percées régulières mises au points par les personnages, que l’on découvre plutôt dans les tomes suivants. Au fur et à mesure, la magie devient plus puissante avec un paradoxe : elle est à la fois source des menaces mais aussi une solution face à elles. Le dernier tome est celui des révélations sur l’histoire du monde et la manière dont son destin va basculer. Attendez-vous à un grand spectacle, avec exploits et situations désespérées à la hauteur des enjeux. J’ai apprécié de ne ressentir aucune frustration : j’ai eu les explications que je souhaitais – et j’ai aimé la direction finale de l’auteur sur les dernières pages – et il n’y a pas d’ouverture volontaire et agaçante laissée pour une prolongation, toujours artificielle.

J’ai apprécié l’équilibre que Robert Jackson Bennett arrive à mettre en place au sein de sa trilogie. La magie prend bien évidemment de la place, elle aussi presque personnage à part entière, tant elle évolue : elle perd peut-être un peu de son mystère mais voir des magiciens comprendre, expérimenter et perfectionner leur art est fascinant. De là en découlent tous les questionnements éthiques qui se posent face aux nouvelles sciences : éthique, partage – c’est particulièrement approfondi dans la dernier tome. L’auteur n’oublie évidemment pas l’action, entre scènes de casses à répétition – la profession initiale de Sancia – ou affrontement plus musclés avec des armes de destruction massives, dignes de mitraillettes ou missiles, voire plus. Enfin, c’est aussi une trilogie sur l’amitié et l’amour, qui naissent au milieu de l’adversité ; le propos est très – trop ? – classique avec la tension entre les liens qui renforcent, donnent quelque chose ou quelqu’un à protéger, mais qui sont autant de failles ou sources de souffrance potentielle. Mais cela fonctionne, tout est bien amené et on s’attache à ces personnages – avec un auteur qui évite l’inflation inutile – au long de ces trois tomes. Bennett ne leur épargne rien et la tristesse est souvent au rendez-vous avec un dernier tome chargé en émotions.

Les Maitres enlumineurs est assez caractéristique de l’écriture américaine, avec un certains nombres de passages obligés ou d’ingrédients mais c’est une trilogie qui fonctionne très bien, et qui propose une approche originale de la magie et de la manière dont elle peut structurer un univers.

Vous aimerez si vous aimez les univers qui se révèlent petit à petit, les héros qui tentent de sauver le monde, la magie puissante.

Les +

  • Les couvertures !
  • Une magie inspirée du cyberpunk qui fonctionne parfaitement…
  • et dont l’auteur envisage toutes les possibilités…
  • en faisant monter les enjeux…

Les –

  • dont l’aspect final très High Fantasy pourra en rebuter certaines et certains.

Résumé éditeur du premier tome

Toute l’économie de l’opulente cité de Tevanne repose sur une puissante magie : l’enluminure. À l’aide de sceaux complexes, les maîtres enlumineurs donnent aux choses des pouvoirs insoupçonnés et contournent les lois de la physique. Sancia Grado, une jeune voleuse capable de revivre le passé des objets et de les écouter, est engagée par une des grandes familles de la cité pour dérober une étrange clé dans un entrepôt sous très haute surveillance. Mais ce qu’elle ignore, c’est que cet artefact peut changer cette magie à jamais : quiconque entrera en sa possession pourra mettre Tevanne à genoux. Poursuivie par un adversaire implacable, la jeune femme n’aura d’autre choix que de se trouver des alliés.

Les Maitres enlumineurs : Les Maitres enlumineurs, Le retour du hiérophante, Les terres closes, de Robert Jackson Bennett, traduction de Laurent Philibert-Caillat, illustrations des couvertures Didier Graffet, aux éditions Le Livre de Poche, (parution vo en 2018, 2020 et 2022 – présentes éditions en 2024 et 2025, parution initiale chez Albin Michel Imaginaire).

7 commentaires sur “La trilogie du samedi – Les Maitres enlumineurs, Robert Jackson Bennett

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  1. Oui ! Du classique pas si classique tres bien fait. J’ai beaucoup aimé cette trilogie qui m’a fait découvrir un auteur que j’aime suivre désormais. J’ai besoin de ce genre de fantasy de temps en temps pour me rappeler mes premiers amours ^^

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