Chronique – American Elsewhere, Robert Jackson Bennett

Après Les maitres enlumineurs et Vigilance, je continue à remonter un peu dans le temps de l’œuvre de Robert Jackson Bennett. Voici la chronique d’un coup de coeur, publiée initialement sur Facebook en juin 2021. Pour la petite histoire, l’idée du blog était déjà bien avancée et j’avais peu ou prou trouver la manière dont je voulais écrire mes chroniques.

Ce roman a d’abord été traduit en France chez Albin Michel Imaginaire et les très bons retours des réseaux et de la blogosphère avaient entrainé l’ajout en « wish list ». La sortie en poche, alors que les Maitres Enlumineurs du même auteur triomphent, puis une proposition de lecture croisée ont formé un ascenseur de PAL fulgurant. L’illustration, la 4e de couverture ou encore les commentaires laissaient entrevoir de belles promesses ce qui est toujours risqué ; pourtant rarement un livre les aura autant tenues. Bienvenue chez les Desperate Housewives façon Lovecraft.

Comme le titre l’indique (et c’est une bonne idée de ne pas l’avoir traduit), l’histoire se déroule aux États-Unis, dans la petite bourgade de Wink, clin d’œil de l’auteur, au Nouveau-Mexique. Imaginez la ville typique, caricaturale même, que vous avez déjà vu des dizaines de fois dans des séries ou dans des films étatsuniens. Cette petite banlieue pavillonnaire, aux maisons identiques fraichement repeintes, avec leurs gazons qui donnent envie de sortir son plus beau putter ; ce voisinage où tout le monde se connait et se fait de grands sourires lors des barbecues dominicaux. Le tout planté dans le désert à l’abri d’une mesa, loin de tout. Tellement loin que Wink n’est liée à aucune métropole et n’apparait sur aucune carte, au bout d’une nationale qu’il faut chercher longtemps. Dès le début, cette ville semble à la fois hors du temps et de l’espace, comme un décor de carton-pâte, un coin de paradis utopique, ou dystopique…

« Si Wink semblait introuvable, elle pouvait toujours cherche autre chose : le Laboratoire-Observatoire National Coburn, dont le logo était imprimé au coin de presque tous les papiers de sa mère. L’idée lui vint sur la route d’Amarillo, puisqu’elle avait décidé de commencer à se rapprocher du Nouveau-Mexique afin de ne plus perdre de temps. À son arrivée, elle passa à la bibliothèque municipale pour chercher des informations sur le laboratoire.
Une fois de plus, elle ne dénicha rien d’important, mais c’était toujours mieux que ce qu’elle avait pu trouver sur Wink. Le Laboratoire-Observatoire National Coburn était référencé dans sept documents, tous de vieux magazines scientifiques des années 60 et 70. Celui qui contenait le plus de détails était le plus ancien, daté de 1968 : Lightfirst Magazine avait publié une sorte de portrait du scientifique en chef. Le périodique avait cependant fait faillite en 1973.
L’article était illustré par la photo grand format d’un homme d’âge mur mais robuste, souriant devant un magnifique paysage montagneux. Originellement en noir et blanc, elle avait jauni et s’était ternie ; Mona devinait néanmoins que l’endroit était superbe. L’homme était un peu habillé comme un explorateur, avec de grosses bottes et une veste garnie de poches, l’un de ces aventuriers intellectuels qui semblaient inspirés par leurs prédécesseurs du siècle passé. Derrière lui, plusieurs chantiers de construction parsemaient le pied de l’une des plus hautes montagnes. La légende indiquait : « Le Dr Richard Coburn devant le futur site du Laboratoire-Observatoire National Coburn, au pied de la Mesa Abertura.  »

Le roman rappellera indéniablement des souvenirs aux lecteurs de Lovecraft. Tout d’abord, l’héroïne hérite d’une maison à Wink après le décès de son père. On découvre le passé familial difficile de cette ex-flic : un père violent, le suicide de sa mère quand elle était enfant… C’est d’ailleurs de cette dernière que lui vient cette maison, et c’est à la fois mue par la curiosité, et parce qu’elle n’a plus rien à perdre, qu’elle décide d’en prendre possession. L’héritage inattendu dans un coin paumé est un classique des nouvelles de l’écrivain de Providence. Sur la forme, Robert Jackson Bennett reprend aussi des éléments. Il décrit à plusieurs reprises des visions improbables, que l’œil humain et les autres sens n’arrivent pas à intégrer totalement. Le sens de l’audition est également souvent convoqué, notamment par la comparaison avec des sons de flûtes, qui évoquent l’Azathoth du « mythe de Cthulhu ». Enfin, c’est surtout par l’échelle que la filiation est évidente. Sans spoiler, le secret de Wink est tout à fait cosmique, et fait de ce texte un récit résolument SF, qui a l’apparence du fantastique, comme chez Lovecraft.

« La flûte retentit entre les parois rocheuses. Le clair de lune se faufile alors entre le sol et les pieds de l’une des silhouettes, s’élargit peu à peu ; Joseph, abasourdi, comprend que cette dernière s’élève dans les airs, à plusieurs mètres de hauteur…
Ou alors, quelqu’un la soulève ?
Du coup, il se demande si les nuages de poussière n’étaient pas provoqués par des pas, les pas gigantesques d’une créature invisible, et si cette chose n’est pas en train de hisser l’un des visiteurs afin de l’accueillir chaleureusement, peut-être en lui touchant la joue ou en l’étreignant, tandis que le deuxième, mains sur les hanches, se contente de regarder, désapprouvant cet impudique témoignage d’affection…

Joseph tombe à genoux et vomit, mais garde malgré tous deux choses à l’esprit. La première : il ne doit faire aucun bruit, car attirer l’attention de la chose dans le canyon aurait des conséquences trop affreuses pour être imaginées. La seconde : si ce qu’il a vu est réel, et si c’était bel et bien des pas, alors l’être doit être assez immense pour occuper la totalité de la gorge. »

Pourtant, American Elsewhere n’est pas plagiat ou une énième relecture. Cette cité de banlieue n’est pas qu’un simple décor. L’auteur est capable de nous faire ressentir cette ambiance paisible, qui donnerait presque envie, par le bonheur lénifiant de la norme et du chaque chose à sa place, sans originalité. Cela participe au mystère car tout est trop typique, trop parfait et l’on flirte avec la mise en abyme, ou l’héroïne se rend compte qu’elle traverse un univers fictif. C’est dans ce cadre que se développe le personnage de Mona, très bien écrit, et autre point fort du roman. Ex-flic en perdition, je pense que le terme « badass » est très approprié, sans tomber dans le piège de l’hypersexualisation. Elle est suffisamment ambivalente pour être intéressante, notamment dans son rapport au bonheur promis, mais fictif, par cette communauté. Mona oscille sans cesse entre son instinct d’enquêtrice et la volonté de ne pas trop creuser, afin de ne pas mettre fin à l’illusion. Surtout, Robert Jackson Bennett utilise tous ces ingrédients pour finalement poser de vraies questions. Qu’est-ce que le bonheur ? Quel rôle pour la famille ? En 900 pages, il ne se contente pas de survoler ces thèmes mais multiplie les points de vue, y compris de manière très surprenante, tout en tissant un mystère bien réussi.

Vous aimerez si vous aimez cette ambiance de banlieue américaine traversée par le surnaturel.

Les +

  • Le personnage de Mona, très bien écrit
  • La description de cette si typique banlieue, avec des habitants tout aussi typiques
  • Quelques scènes d’anthologie, notamment une fusillade
  • Le mystère
  • Plus de 900 pages, et on ne s’ennuie pas !

Les –

  • Quelques scènes d’exposition ou d’explications un peu trop directes, et donc peut-être trop de réponses.

Résumé éditeur

Veillée par une lune rose, Wink, au Nouveau-Mexique, est une petite ville idéale. À un détail près : elle ne figure sur aucune carte. Après deux ans d’errance, Mona Bright, ex-flic, vient d’y hériter de la maison de sa mère, qui s’est suicidée trente ans plus tôt. Très vite, Mona s’attache au calme des rues, aux jolis pavillons, aux habitants qui semblent encore vivre dans l’utopique douceur des années cinquante. Pourtant, au fil de ses rencontres et de son enquête sur le passé de sa mère et les circonstances de sa mort, Mona doit se rendre à l’évidence : une menace plane sur Wink et ses étranges habitants.

Sera-t-elle vraiment de taille à affronter les forces occultes à l’œuvre dans ce lieu hors d’Amérique ?

American Elsewhere de Robert Jackson Bennett, traduction de Laurent Philibert-Caillat, aux éditions Le livre de proche (parution vo en 2013 – présente édition en 2021), 929 pages.

Prix Shirley-Jackson.

19 commentaires sur “Chronique – American Elsewhere, Robert Jackson Bennett

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  1. J’aime les ambiances  » de banlieue américaine traversée par le surnaturel », après tout je suis fan de Buffy.
    Mais la noirceur de ce roman m’a toujours fait repousser sa lecture alors qu’il est dans ma PAL depuis des années 😅

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  2. Je ne l’avais pas fini ou plutôt je l’ai à peine commencé… mais j’ai envie de m’y replonger mais comme c’est un beau pavé, je vais attendre le bon moment ! 😉

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  3. excellent souvenir pour moi aussi ce roman. Il m’en reste des impressions, des ambiances, qqch de très lovecraftien comme tu dis, un peu Twin Peaks aussi, un mélange de plein de choses qui me parlent et qui ensemble donnent un truc un peu neuf, c’était vraiment plaisant.

    Aimé par 1 personne

      1. oui j’avais eu une impression de remettre des chaussons fort confortables… ! rien de nouveau en soi c’est vrai et pourtant, ça marche bien. Efficace comme tu dis. peut-être que l’originalité vient du côté patchwork de toutes ces inspirations ensemble et du dosage de chacune d’elles ?

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