Chronique – Le chien du forgeron, Camille Leboulanger

Né en 1991, Camille Leboulanger est un auteur prolifique avec déjà six romans à son actif. Il fait également partie de la – trop – longue liste d’auteurs francophones que je voulais découvrir, d’autant plus que j’apprécie son engagement, dont je me sens proche. Aussi, une sortie en poche, avec pour thème la revisite d’un mythe (un genre que j’apprécie), était le petit coup de pouce nécessaire pour une première lecture.

Le chien du forgeron interprète le mythe de Cúchulainn, un des héros – au sens classique du terme – les plus importants du folklore celte. Les légendes qui l’évoquent sont nombreuses, souvent contradictoires, et fixées par écrit beaucoup plus tardivement. Camille Leboulanger décide d’en faire un roman sous forme d’une mise en abyme, tout en lui ajoutant une dimension moderne en se posant la question de la figure du héros, sans oublier – ce qui n’était pas aisé – les personnages féminins.

Le chien du forgeron est d’abord une histoire de taverne : la naissance, les luttes et la mort d’un combattant promis à un destin exceptionnel, le seul qu’il puisse envisager. Il ne s’agit pas d’un récit à la première personne (ce qui n’aurait ici aucun intérêt et serait même presque impossible) ou raconté avec un narrateur omniscient à la troisième, mais d’une légende racontée devant un auditoire, au coin du feu, et en échange de choppes de mauvaise bière. Ce choix narratif offre plusieurs possibilités à l’auteur. Il y a d’abord la subjectivité, volontaire ou non, du vieux barde qui accentue l’aspect légendaire ; enjolive-t-il la réalité ou tente-t-il de salir la mémoire du Chien ? Celui induit également une part de mystère supplémentaire, au sujet de l’identité réelle du conteur et de sa relation au Chien, avec qui il aurait grandi. Surtout, cela questionne le statut du narrateur et de son implication dans l’histoire et dans la construction de la légende. Camille Leboulanger utilise cette figure en partie pour s’incarner, mais aussi pour mettre à distance un héros détestable, sans cautionner ou blâmer ses actions, et justifier ses propres choix d’auteurs, quant aux éléments du mythe qu’il a décidé de conserver et de mettre en récit.

« « Cuchulainn ! Cuchulainn ! Cuchulainn ! »
Jamais le Chien n’avait été aussi heureux. Je vous l’ai dit : il désirait seulement la gloire. Rien de plus, rien de moins. Il remporta nombre d’autres combats, des vrais, de plus longs et de plus difficiles, mais aucun ne lui apporta la même satisfaction. Tout comme la première ivresse est la plus forte, c’est d’après la première gloire que toutes les autres seront jugées. Tout comme la première gorgée de bière en appelle forcément une autre, le Chien chercha toute sa vie à faire battre son coeur aussi fort que ce jour-là. En vain. La deuxième gorgée est toujours moins savoureuse que la précédente. Cela n’empêche pas le buveur de garder toujours une coupe remplie. »

Cuchulainn est un ces personnages de mythes antiques, comme Gilgamesh ou Achille, que l’éloignement temporel et le référentiel de valeur différent rendent difficile à appréhender. Il s’agit bien de la définition du héros antique, à la fois par son ascendance divine et ses prouesses hors norme, mais sans aucune dimension positive ou morale. Le Chien a d’abord une forme d’animalité, régi par ses instincts les plus primaires et ataviques : manger et boire – s’enivrer -, copuler et dominer. Le rencontrer est comme rencontrer un dieu ancien ou une catastrophe naturelle, sans principes de justice ou de pitié ; cela revient souvent à être au mauvais endroit au mauvais moment. Ce que Cuchulainn veut, il le prend ; ce qui le gêne, il le détruit. Il n’en est pas moins humain et marqué profondément par le sceau de l’Hubris, dans une quête d’exploits et de gloire, soumis à un code d’honneur à la limite de la déviance, incarné par les geis, promesses que l’on s’impose et dont la trahison a des conséquences funestes, voire surnaturelles. Camille Leboulanger décrit un héros égocentrique – probablement le personnage de ce type le plus abouti qu’il m’ait été donné de lire – , incapable de penser le monde et ses habitants au-delà de lui-même et de ses propres désirs. Détestable, il finit par susciter la pitié face aux jalousies et vengeances – méritées – qu’il provoque, sans oublier un destin retors.

« Voici ma dernière leçon. Souvenez-vous toujours, hommes d’Ulaid, que c’est une femme qui vous a battus à la course. »

Cuchulainn est donc un héros à la virilité toxique, les femmes ne sont bonnes qu’à être prises et à devenir des trophées. La société antique n’est bien sûr par en reste, car elles sont souvent des monnaies d’échange pour les familles les plus prestigieuses : l’homme marie sa fille ou sa sœur en fonction de ses propres intérêts. Pourtant Camille Leboulanger fait l’effort salutaire de les intégrer au récit, et de montrer à la fois ce qu’elles subissent – être une femme dans l’entourage du chien est un sort encore moins enviable que celui de rival mâle – mais aussi ce qu’elles peuvent apporter si elles arrivent à se faire une place dans un monde d’une grande violence. L’auteur ne tombe pas dans le manichéisme, toutes ne sont pas sympathiques ou exemplaires, mais prend garde à ne pas tomber dans le piège d’une apologie viriliste souvent larvée dans ces récits, ou perçue ainsi par certains lecteurs. Sa note d’intention en fin de roman est particulièrement intéressante et je vous conseillerais, si cet aspect vous intéresse, de la lire peut-être avant de vous lancer dans les aventures du Chien.

Le chien du forgeron est une réussite, à la fois pour sa narration et sa forme d’histoire dans l’Histoire. Nous pouvons remercier Camille Leboulanger de faire sortir de la brume ce héros assez méconnu, souvent éclipsé par d’autres mythologies anciennes, tout en apportant un peu de distance – salutaire – vis à vis des valeurs qu’elles contiennent. Un héros a autant de choses à nous apprendre sur notre époque, que sur la sienne.

Vous aimerez si vous aimez les réécritures des mythes.

Les +

  • La réflexion sur les notions de légende et de héros
  • Les choix narratifs
  • Cúchulainn lui-même, détestable figure tragique

Les –

  • Beaucoup de personnages, dont certains ne font que passer
  • Une couverture qui manque de puissance évocatrice (et pourquoi un glaive ?)

Retours choisis sur la Blogosphère : Le chroniqueur souligne le procédé narratif et la réflexion sur mythes & légendes, Célinedanaë a été séduite par les talents de conteur de l’auteur.

Résumé éditeur

Approchez, approchez ! Alors que tombe la nuit froide, laissez-moi vous conter l’histoire de Cúchulainn, celui que l’on nomme le Chien du Forgeron, qui s’est rendu dans l’Autre Monde plus souvent que nul autre, qui a repoussé à lui seul l’armée du Connacht et accompli trop d’exploits pour qu’on les dénombre tous. Mais l’histoire que je m’apprête à vous narrer n’est pas celle que chantent les bardes. J’en vois parmi vous qui chuchotent, qui hésitent, qui pensent que je cherche à écorner l’image d’un grand homme. Pourtant, vous entendrez ce soir la véritable histoire du Chien. L’histoire derrière la légende. L’homme derrière le mythe.

Le chien du forgeron de Camille Leboulanger, J’ai Lu (2022, première sortie Argyll en 2021), 320 pages.

7 commentaires sur “Chronique – Le chien du forgeron, Camille Leboulanger

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