Chronique – Poumon vert, Ian R. MacLeod

Poumon vert (Breathmoss en VO) est une UHL qui est arrivée en PAL pour la raison la plus simple – et idiote – qui soit : compléter la collection. J’achète les nouveautés et en parallèle je rattrape les volumes que j’ai manqué depuis le lancement de cette série de novellas. Il s’agit ici du numéro 8, avec une quatrième de couverture très accrocheuse, et un auteur que je ne connaissais pas (même de nom) mais qui a gagné la grande majorité des prix les plus prestigieux du monde de l’imaginaire.

Ce texte est tout à fait à sa place dans la collection, qui se caractère par son niveau d’exigence (une sorte d’anthologie des meilleures novellas jamais écrites) : un planet opera original et convaincant, texte d’initiation et au style très riche.

Ce texte participe aux challenges Summer Star Wars et Summer of the Short Stories

Poumon vert a pour décor la planète Habara, dont le climat tropical, la langue et la religion – qui évoque plutôt l’islam – pourraient rappeler assez facilement l’Indonésie ou le Pakistan et ses milieux contrastés. L’héroïne, Jalila, quitte l’arrière pays d’altitude où elle vivait avec sa famille pour s’installer sur le littoral. Il s’agit bien d’un texte de SF, avec des éléments technologiques distillés subtilement comme la « tentexplo », à la fois habitat et source de connaissances, ou encore la fusion de la machine et du vivant, et surtout les voyages spatiaux. Car Habara n’est qu’une planète parmi d’autres, un monde parmi les Dix Mille et Un, jolie référence aux Mille et Une Nuits. Les éléments du quotidien de Jalila sont évoqués de manière très implicite – elle les connait, pourquoi les expliquer ? – alors que ce qu’elle découvre, notamment les changements d’échelle, sont expliqués davantage. Enfin, Ian R. Macleod introduit un élément original – même s’il est plus courant aujourd’hui, le texte a tout de même 20 ans – qui est la quasi absence d’hommes : Habara est peuplée d’une société féminine, centrée sur les « haremlek », où chaque jeune fille a plusieurs mères.

« Jalila apprit à suivre les conseils de ses mères et modifia ses habitudes pour se plier aux exigences impérieuses de ce temps inouï et capricieux. Quand elle se réveillait tôt, qu’elle buvait beaucoup d’eau puis qu’elle s’inclinait par deux fois en direction d’Al’Toman, encore réduite à l’ouest à un point minuscule, elle pouvait prendre la journée par surprise : colonnes et rochers emperlées de rosée, atmosphère aussi douce et soyeuse que les bras des fantômes qui visitaient parfois ses nuits. Venait ensuite l’heure du petit déjeuner, du travail, des études. Ananke et Pavo interrogeaient leur fille pour vérifier qu’elle suivait bien les Ordres de la connaissance prescrits. »

Poumon vert est avant tout un texte d’apprentissage et d’initiation. Nous apprenons en même temps qu’elle, et ce qu’elle connait déjà au moment où commence le récit ne sera pas expliqué. La ville d’Aj Janb, où elles s’installent, nous est décrite par les yeux d’une jeune fille au début de l’adolescence, qui est aussi une « provinciale ». Elle est donc surprise par les différences de langues, de mœurs… surprise qui ne marche qu’à moitié pour le lecteur car nous n’avons pas le référentiel d’origine. Elle s’émerveille devant la mer, fréquente des adolescentes de son âge, avec les premiers conflits et amours qui en découlent et fait surtout la rencontre de Kalal, un mâle et découvre cet étrange individu (même si à mon sens, je la trouve finalement assez blasée). Le temps, qui se mesure en saisons, passe au fil des chapitres ; les humeurs changent avec la maturité, le rapport mères-fille est plus apaisé mais Jalila reste un peu à part, curieuse et aventureuse, surtout dotée d’une forte personnalité. Plus elle grandit et plus l’univers s’ouvre à elle et à nous ; la rencontre décisive n’est peut-être pas celle que l’on croit. Personnellement, même si j’ai apprécié cette évolution douce et les découvertes qui se dévoilent au fil des pages, j’ai trouvé que cela ne suffisait pas pour faire une intrigue solide, l’ensemble manque de suspense. De même, ce qui n’est pas lié directement à Jalila et à ses centres d’intérêt n’est pas évoqué : l’absence d’hommes (et la manière dont les enfants sont conçus) n’est pas expliquée par exemple. Ce n’est certes pas le propos de l’histoire mais j’ai été frustré que ma curiosité ne soit pas satisfaite.

« La fleur s’était collée sous l’épaule de Jalila, à travers la soie diaphane – brève brulure au moment de se lier à la chair. Et elle était belle, en effet, contrairement à celle qui la portait. Refuser pareil cadeau eût été mesquin. Jalila en toucha le cœur du doigt – légère succion évoquant la bouche d’un bébé. Elle remercia Kalal puis s’éloigna, souriante, rassérénée, un peu plus sûre d’elle. »

La novella est servie par une plume élaborée, qui sert le fond. Ian R. MacLeod – et/ou la traductrice – extrapole les conséquences linguistiques d’une société sans hommes : le féminin l’emporte dans une phrase ou les deux genres sont présents. Même quand on est sensible à ce sujet, comme j’essaie de l’être même si j’ai nécessairement des biais et habitudes, la première rencontre de ce cas de figure est surprenante. Mais il toujours bon de rappeler que société et langue forment un couple indissociable. L’auteur a également soigné sa langue pour mettre en place une ambiance particulière et appuyer l’exotisme de la planète qu’il décrit ; la novella est émaillée de très nombreuses descriptions, notamment de tous les paysages que découvre Jalila, et cette dernière s’appuie sur ses références. Même si je salue cette volonté formelle, et de prouver au passage que les auteurs de SFFF maîtrisent aussi le style, elle m’a fait sortir trop souvent du récit. Il y a à mon sens trop de figures de style, notamment des métaphores qui me semblent forcées et cassent le rythme, car elles demandent finalement un effort conscient d’analyse supplémentaire.

L’absence d’intrigue (et de rebondissements), associé à un style dense et à un personnage trop détaché m’ont empêché de profiter pleinement de ma lecture. Pourtant, Poumon Vert fourmille de qualités, au point que je me demande pour la première fois, si un texte plus long n’aurait pas été préférable.

Vous aimerez si vous cherchez un Planet Opera original et dépaysant.

Les +

  • Une des plus belles couvertures de la collection
  • Une traduction remarquable
  • La réflexion sur la langue
  • Un cadre très intéressant

Les –

  • Une intrigue trop ténue
  • Un style trop lourd
  • Un personnage principal qui m’a finalement peu intéressé

Poumon vert sur la blogosphère : L’ours inculte a bien aimé (et a refait le design de son site), Elwyn a les mêmes réserves que moi.

Résumé éditeur

LORS DE SA DOUZIÈME ANNÉE standard, pendant la saison des Pluies Douces habarienne, Jalila quitte les hautes plaines de Tabuthal. Un voyage sans retour — le premier. Elle et ses trois mères s’installent à Al Janb, une ville côtière bien différente des terres hautes qui ont vu grandir la jeune fille. Jalila doute du bien-fondé de son déménagement. Ici, tout est étrange. Il y a d’abord ces vaisseaux, qui percent le ciel tels des missiles. Et puis ces créatures d’outre-monde inquiétantes, qu’on rencontre parfois dans les rues bondées. Et enfin, surtout, la plus étrange des choses étranges, cet homme croisé par le plus pur des hasards — oui, un… mâle. Une révélation qui ne signifie qu’une chose : Jalila va devoir grandir, et vite ; jusqu’à percer à jour le plus extraordinaire secret des Dix Mille et Un Mondes…

Poumon vert de Ian R. MacLeod, traduction de Michelle Charrier, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2017, parution VO en 2002), 144 pages.

6 commentaires sur “Chronique – Poumon vert, Ian R. MacLeod

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  1. Je suis passé à côté alors que je trouve aussi qu’il a des qualités et que ça peut même surement me plaire. Il est dans ma petite liste de « à retenter un jour », en espérant que ça se passe mieux la seconde fois. 🤞

    Aimé par 1 personne

      1. Si tu n’as pas trop accroché à Poumon vert je ne vais pas te recommander son autre nouvelle dans cet univers 😅
        La nouvelle La viandeuse qui a eu le prix des lecteurs Bifrost l’an dernier était superbe. Là j’ai acheté un de ses romans, je te dirais quand je l’aurais lu ^^

        Aimé par 1 personne

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