Chronique – Les retombées, Jean-Pierre Andrevon

Je n’ai pas la culture de certaines ou certains concernant le milieu francophone de la Science-Fiction mais Andrevon est un nom que j’ai vu souvent passer, pour son œuvre pléthorique – dont le célèbre Gandahar – ainsi que ses collaborations dans divers médias. De lui, j’avais déjà lu Le travail du furet, polar dystopique et cynique, suffisamment convainquant pour que je note le nom de l’auteur dans un coin de ma tête.

L’auteur est également connu pour sa sensibilité écologique et de gauche, dont il ne fait pas mystère. Aussi, la réimpression d’une de ses novellas au sein d’une maison d’édition engagée, le Passager clandestin, n’est pas incongrue. La quatrième de couverture est évocatrice : En 1979, Jean-Pierre Andrevon imagine un coin de France, le jour d’Après, et avec une très belle écriture.

La première force de la novella est de ne poser aucun contexte précis. L’action se déroule quelque part en France, dans un monde rural coincé entre ville et vallée, mais sans précision quant au lieu exact. L’action se déroule à une certaine date, probablement proche de celle d’écriture, mais n’est pas mentionnée et il n’y aucun indice clair : une allocation du « président » est évoquée mais il n’est pas nommé. Les personnages eux-mêmes sont finalement assez neutres. Il y a François, le narrateur principal, personnage presque désagréable et fort intéressé par la gente féminine ; Marie-Françoise et Jacques, couple fusionnel ; la jeune Cathy et Ernest, paysan et doyen du petit groupe. Ces choix de Jean-Pierre Andrevon sont judicieux. Les absences de repères chronologiques et spatiaux permettent d’imaginer ces évènements n’importe où et n’importe quand. Ces personnages ordinaires – aucun n’est héroïque – , de tous genres et générations pourraient être n’importe lequel d’entre nous. L’auteur livre ici une mise en garde, il est donc important que tout le monde puisse de sentir concerné, s’identifier.

« Assourdis, les tempes battantes, ils s’étaient relevés dans une tourmente presque immobile à force de lourdeur. Ils avaient encore dans les yeux, à l’exception du vieillard, la flamme crue de l’éclair, et dans leurs oreilles le roulement grondant de l’explosion ; leurs mains étaient parcourues de crampes pour s’être refermées trop longtemps sur leur nuque, elles étaient douloureuses de s’être aussi crispées dans la terre, les ongles grattant convulsivement la terre, les phalanges broyant les herbes coupantes. Mais surtout, ils sentaient encore courir en eux, le long de leurs membres tremblants, dans l’axe de leur corps, au creux de leur diaphragme, dans l’assèchement de leur gorge, le fluide amer de la peur – une peur trop énorme pour être nommée, trop totale pour être chassée, une peur qu’ils n’avaient jamais ressentie et qui faisait désormais partie d’eux, bouleversant leur chimie intime. L’un d’eux, peu importe qui, avait même uriné sous lui. »

S’identifier aux survivants de cet Après. Mais après quoi ? À nouveau, l’auteur choisit de rester équivoque. François ne semble pas écarter la possibilité d’un accident au sein d’une centrale nucléaire toute proche. L’éclair qui est décrit, puis la réaction de l’État, rendent également possible une attaque atomique, menace crédible dans un contexte de Guerre Froide. En en effet, 1979, c’est la fin de la Détente et un retour de l’angoisse nucléaire. Jean-Pierre Andrevon inscrit Les retombées dans « l’équilibre de la terreur » mais aussi dans l’héritage de la Seconde Guerre mondiale. En effet, les survivants sont rapidement retrouvée par l’armée française, transportés puis regroupés dans un vaste camp temporaire. La construction de miradors, les baraquements verrouillés, la séparation des hommes et des femmes ou encore l’attribution de numéros rappellent inévitablement des heures sombres. L’armée qui les encadre mérite encore davantage son surnom de « Grande muette », avec ses soldats qui refusent de répondre aux interrogations des survivants – prisonniers ? – ou qui se contentent d’obéir aveuglement aux ordres. On ne peut que ressentir de l’empathie pour ces hommes et ses femmes qui n’osent pas employer le mot radiations, de peur de provoquer le destin ou de rendre réel ce qui se passe, et qui ne sont pas sans rappeler les hibakushas japonais.

« Et sur cet ensemble de trajectoires humaines, en apparence désordonnées mais cachant en réalité un ordre souterrain, planait la nuée grise, mouvante, des particules de cendre qui tourbillonnaient toujours à quelques dizaines ou quelques centaines de mètres au-dessus du sol – un voile céleste qui illustrait une autre rencontre, une autre synthèse : la fumée des champs de bataille et les nappes de brouillard industriel couvrant les cités sans soleil. »

Outre l’engagement et l’universalisme, le récit est aussi servi par un très belle écriture. Jean-Pierre Andrevon prend le temps de décrire la situation. S’il reste dans le flou quant au contexte et aux causes, il est très précis sur les conséquences visibles. Lors de la phase de fuite, il met en scène l’évolution de ces paysages en faisant appel à tous les sens des personnages et des lecteurs. C’est une profusion de gris, de températures, de sensations physiques qu’il nous fait sentir, le tout probablement servi par un important travail de documentation, notamment autour d’Hiroshima et Nagasaki. Certains passages pourraient presque être qualifiés de poétiques. Andrevon livre un récit qui se veut réaliste et qui réussit à nous faire imaginer, vivre même, ce jour d’Après. L’ensemble est rythmé et il ne faut pas s’attendre à une action soutenue ou à un intrigue à démêler, mais juste vivre quelques heures, à la fois denses et vides, après.

Vous aimerez si vous vous interrogez sur le jour d’Après, loin de la pompe hollywoodienne.

Les +

  • La plume
  • D’actualité
  • Engagé

Les –

  • Le personnage de François et son regard sur les femmes

Résumé éditeur

En 1979, Jean-Pierre Andrevon imagine un coin de France, le jour d’Après.

Les retombées de Jean-Pierre Andrevon, couverture de Xavier Sebillotte, aux éditions Passager clandestin (2022, première édition 1979), 144 pages.

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