Chronique – Étrangers, Gardner Dozois

Après vous avoir parlé de la novella Le fini des mers en début de semaine, j’évoque ici l’autre texte que Gardner Dozois a écrit en solo, sensiblement plus long mais tout de même assez court, surtout au regard des écrits plus récents. Ce titre est pour moi l’occasion de saluer franchement l’audace des éditeurs de l’imaginaire et surtout le rôle des directrices et directeurs de collection. En proposant Étrangers au catalogue Pocket, Charlotte Volper fait preuve de la qualité fondamentale nécessaire à sa profession : le respect, ici vis à vis des lecteurs.

En effet, même si vendre un titre est toujours l’objectif, l’édition d’Étrangers me paraît surtout correspondre à la volonté de proposer un texte ardu et singulier mais aussi majeur pour le genre de la Science-Fiction. Car Gardner Dozois, pour son seul roman « long », propose un planet opera qui n’a pas pris une ride, avec l’altérité et l’amour comme thèmes centraux.

L’humanité a été visitée par les Enye, race extraterrestre très avancée mais capable de communiquer et de comprendre les Terriens, bien que très différents. Cette rencontre est à la fois la prise de conscience de la présence d’autres êtres à travers les étoiles – et la place modeste de la Terre au sein de la hiérarchie galactique – mais aussi l’invitation à intégrer l’Alliance commerciale et donc d’explorer l’espace. Bien que dépendants des Enye, l’humanité entame alors « L’expansion », c’est à dire l’envoi d’ambassades, à vocation anthropologique et commerciale sur d’autres mondes. Joseph Farber est l’un d’entre eux, fraichement arrivé sur la planète Weinunach, que les Terriens appellent Lisle, en l’honneur du premier d’entre eux à visiter ce monde. Gardner Dozois invente et décrit ce monde, ou du moins une petite partie urbaine, avec une grande finesse. Je ne saurais dire pourquoi, mais je me suis imaginé une ville très méditerranéenne, quelque part entre une Alger coloniale et ses quartiers bien identifiés avec sa ville basse dite européenne et sa casbah, ou Santorin et son architecture onirique. On ressent également cette spiritualité diffuse mais charnelle évoquant les cultes à mystères gréco-romains, Antiquité rappelée également par des système sociaux cloisonnés, notamment entre les genres. La prouesse de l’auteur est d’être vraiment à la lisière : les similitudes avec la Terre existent mais ce monde est exotique. Comme Farber, on a l’impression de pouvoir comprendre cette civilisation, la toucher du bout des doigts, mais elle nous échappe finalement.

« Loin d’être le fanfaron égotiste décrit par Nemerov et Gershenfeld, Farber était un homme triste, perplexe et angoissé quand il se prépara à débarquer à Weinunach. Une année de contacts avec les Enye – et, pis encore, avec des créatures si différentes qu’elles étaient à peine capables d’avoir des contacts avec les Terriens à quelque niveau que ce soit – l’avait privé de sa belle assurance, mais ne lui avait donné ni sagesse ni connaissances susceptibles de la remplacer. Il avait perdu pratiquement toute fierté et était incapable, comme le faisaient nombre de ses compagnons, de se réfugier derrière une muraille de snobisme et de dédain. Jadis si droite et si évidente, la trajectoire de son existence se perdait maintenant dans les marais de la confusion. Sa carrière lui paraissait insipide, sans importance ni signification alors qu’elle avait été au cœur même de sa vie.
Il ne prit même pas la peine de regarder quand le vaisseau sur Weinunach. »

Car l’auteur utilise ce contexte de science-fiction pour évoquer le thème de l’altérité. D’ailleurs, à l’occasion de cette sortie en poche, le roman change de titre, devenant donc « Etrangers », plus respectueux à mon sens du titre VO, « Strangers ». Lors de la sortie en France, le roman était titré « l’Etrangère », ce qui à mon sens estompe la réciprocité de l’altérité en centrant davantage sur le point de vue terrien. Aujourd’hui, sur Terre, il est évidemment – captain obvious inside – de comprendre d’autres humains : les cultures et mœurs sont différentes. Un simple geste anodin peut être grossier dans un autre pays, les rapports qui régissent les invendus et les groupes n’ont pas les mêmes codes. La spiritualité, avec ce qu’elle comporte de symboles, d’allégories et de croyances est peut-être un des sujets d’incompréhension les plus grands. La rencontre avec une race alien, avec une physiologie et un écosystème différent, sera nécessairement sujet à des incompréhensions. Pourtant, l’auteur n’écrit pas sur cette incompréhension, mais en partie sur l’illusion de compréhension et les malentendus qui en découlent. Les Cian sont différents, mais peu différents. D’autant plus que cette différence existe au sein des espèces : Liraun et Joseph sont, à leur manière, des marginaux.

« – Mais bien sûr que si ! » répondit Liraun, toujours souriante, même si elle le regardait d’un air étrange, avec une certaine intensité.  » Il est devenu les trois choses à la fois. Oui. C’est ça, l’intérêt de l’histoire : s’il n’avait pris qu’une seule forme, elle n’aurait aucune finalité. Tu comprends ? C’est important que tu comprennes. »
Farber ne comprenait rien mais il murmura un acquiescement de politesse. »

Liraun et Joseph tombent follement amoureux l’un de l’autre. Les similitudes le permettent : Terriens et Cian ont des physiologies proches, connaissent le sentiment amoureux et peuvent former des couples. L’auteur fait preuve d’une grande pudeur même s’il évoque une sexualité intense et des démonstrations d’affection. Ils apprennent petit à petit à se connaitre et, au delà, à découvrir davantage leurs cultures réciproques. La part de sacrifices qu’ils doivent faire est importante, leur unions suscitant notamment l’ire de leurs communautés, bien que pour des raisons différentes. Surtout, l’amour n’efface pas les incompréhensions et ambiguïtés, bien au contraire. Chacun, même s’il croit comprendre, interprète mots et gestes de l’autre avec ses propres biais. Il n’est pas évident d’identifier les causes de certaines « erreurs » : l’aveuglement de l’amour, l’égoïsme de chacun ou une réelle impossibilité d’appréhender la culture de l’autre ? Dozois construit l’évolution avec beaucoup d’habileté et il est difficile de deviner quelle sera l’issue de cette union. Il en profite au passage pour questionner le lien entre amour, couple et famille.

Vous aimerez si vous aimez les roman de Le Guin, mais avec une vision peut-être plus pessimiste ou tragique.

Les +

  • La couverture, encore une…
  • La poésie et la force de certaines descriptions
  • La capacité de l’auteur à nous faire percevoir l’incompréhensible

Les –

  • Parfois ardu, mais c’est nécessaire
  • L’horrible inéluctabilité
  • La quatrième de couverture, qui en dit déjà trop

Résumé éditeur

Sur la planète Lisle, vivent les Cian, peuple pétris de traditions et proche de la nature, et pourtant passé maître dans l’art du génie génétique. Alors qu’il y séjourne, Joseph Farber, un Terrien,  rencontre Liraun Jé Genawen, une Cian, pendant la cérémonie de l’Alàntene, la Pâque du solstice d’hiver.
Ces deux êtres à la marge de leur propre société vont s’éprendre follement, Joseph allant même jusqu’à accepter des modifications génétiques afin de s’unir selon la coutume à celle qui deviendra sa femme. Mais les non-dits, les malentendus et la haine que provoque leur couple les mèneront inéluctablement au drame.

Etrangers de Gardner Dozois, traduction de Jacques Guiod, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Pocket (2022, première édition VF en 2016 chez ActuSF, sous le titre L’étrangère, VO en 1978), 256 pages.

5 commentaires sur “Chronique – Étrangers, Gardner Dozois

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  1. On me l’a proposé en SP, j’ai dit oui tout de suite ! Ca me plait beaucoup, ces titres de SF qui parlent d’altérité, d’humanité avec sensibilité. Ca arrondit les angles de la SF pour moi, et je m’y retrouve.
    J’ai hâte de le lire, merci pour ton retour qui me convainc que j’ai bien fait de le prendre 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Oui c’est très beau texte, pas toujours facile à lire mais qui montre qu’on peut aussi faire de la SF, et même de l’imaginaire, de manière différente. J’espère que tu vas aimer autant que moi.

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