Chronique – Thecel, Léo Henry

Thecel de Léo Henry

Thecel est un livre qui était déjà dans ma wish list depuis sa sortie car j’essaie de découvrir de nouvelles plumes francophones, même si j’ai une prédilection pour la SF. Sa démarche formelle, nommée « trilogie du mauvais genre », dont il parle sur ActuSF, m’intriguait beaucoup. Comme de nombreux écrivains français, il a affuté sa plume sur la meule du jeu de rôle, y compris comme auteur. D’ailleurs, je me demandais si Thecel allait s’affranchir des clichés habituels véhiculés par le jeu de rôle médiéval fantastique (spoil : oui). Depuis peu, Léo Henry a également été sous le feu des projecteurs après les Imaginales 2021, pour son soutien aux victimes d’agressions sexistes et sexuelles dans le milieu de l’édition, ainsi que pour le prix du roman francophone 2021 obtenu lors de cet évènement. Evidemment, certains y verront une relation de cause à effet, et crieront au danger du wokisme qui s’empare du milieu de l’édition. Qu’ils soient rassurés, l’écrasante majorité de ce qui est imprimé reste peuplé d’hommes blancs, puissants et hétérosexuels. En attendant, Léo Henry écrit des personnages loin de ces standards, qui évoluent dans un monde de conte, mais un récit dont la forme ne m’a pas totalement convaincu.

Il me sera difficile d’évoquer les personnages de Thecel sans vous gâcher la surprise, d’autant plus que l’auteur fait preuve d’une très grande subtilité dans ses révélations, mais je vais tenter. D’une part, le personnage principale est une héroïne, nommée Moïra (« destin » en grec), qui part à la recherche de son frère parti à la guerre, après le décès de l’empereur de Thecel, leur père. Au début du récit, elle apparait comme un personnage féminin « à l’ancienne », qui se positionne surtout par rapport à des figures masculines ; mais sans être totalement démunie, de part son éducation dans un ordre religieux militaire, le Temple. Petit à petit, au fil des péripéties, elle doit assumer, modifier, subir, détruire son destin. L’auteur sème de petites surprises au fil du roman, rompant avec la tradition d’une suite de personnages blancs et hétérosexuels qui s’accomplissent dans une violence présentée comme nécessaire et légitime, mais tout en faisant preuve de subtilité là ou certain.e.s en font le cœur du récit. Plus je lisais, plus je pensais à Terremer et j’aurais du mal à croire que Léo Henry n’ait pas lu, et aimé, l’œuvre de Le Guin.

« Sans se retourner, progressant à pas sûrs et rapides en direction du cœur du labyrinthe, la vieille femme fait la leçon :
« Un : la famille impériale. L’Empereur et sa femme, leurs amants et maîtresses, enfants légitimes, bâtards, adoptés, sœurs et frères, chacun pouvant à un moment ou un autre prétendre au trône par droit de sang, désignation magique, mérité ou avidité. Ceux-là tiennent les rênes du politique. À leurs côtés en apparence, mais bien souvent contre eux, il y a l’Œcumaîtrise. Les quatre sages, les patriarches des deux Collèges, les élèves des huit disciplines, sans oublier les milliers de Maîtres honoraires et les sages de la main gauche disséminés dans tout l’Empire. Les Œcumaîtres, eux, détiennent le pouvoir technique et administratif. » »

L’univers de Thecel est à la fois minimaliste et déroutant. Léo Henry ne veut pas s’encombrer de superflu et ne décrit donc que le strict nécessaire, sans exposition, et de manière parfois abrupte. A nouveau, je souhaiterais éviter de révéler trop d’éléments mais cette écriture fait ressembler le roman à un conte, où finalement le contexte est lointain ou brumeux, tout en intégrant des pans que je qualifierais de « cosmiques » : Le Guin, certes, mais aussi un soupçon de Zelzany. J’ai particulièrement apprécié la description des factions, respectivement allégories du pouvoir politique, de la métaphysique et du savoir. Les Œcumaîtres m’ont particulièrement séduit, dans leur volonté de découvrir, cartographier et s’approprier le monde, dans tous les sens du terme. Le roman nous raconte justement un univers en équilibre, où l’Empire semble avoir atteint une apogée, une stagnation peut-être, mais qui finit par basculer et s’enfoncer dans le chaos, ou qui du moins commence un nouveau cycle.

« La traversée est brève, grisante : c’est la première fois que la jeune fille navigue sur la mer, et le ballotement des vagues lui donne le tournis. L’enfant, couché à l’avant, murmure en direction des flots, et contre toute raison ses mots semblent orienter la houle. Une fois quitté le maigre abri de la falaise, le vent forcit encore, humide, presque épais. Moïra se sent vivante. Quand elle descend sur la cale taillée dans la roche, elle a l’impression que c’est le sol qui tangue sous elle. La barque, tirée à sec, racle avec un bruit creux. Le gamin, ravi, la précède en courant dans le chemin raide qui monte jusque chez lui. »

Thecel a donc vraiment une ambiance de conte, voire de mythe antique. Et comme ces lectures, j’ai eu du mal à m’y plonger totalement. Léo Henry fait le choix de contracter le récit, en multipliant les ellipses, parfois au sein même des paragraphes. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de devoir retourner quelques lignes en arrière pour bien comprendre comment une situation avait évolué. Le soir, quand on est un peu fatigué, c’est parfois déroutant, et ça l’est d’autant plus que l’auteur écrit bien, avoir des passages très poétiques ou oniriques. Mais surtout, et les deux sont probablement liés, j’ai eu du mal à aborder l’intrigue. Comme peu d’éléments de contexte sont distillés, il est difficile de bien saisir les enjeux et de déterminer ce qui sera important. L’histoire parait évoluer au fil de l’eau et ce qui semblait être la « quête principale » n’est finalement qu’une étape. Quant à Moïra, qui paraît être un personnage fort, elle est ballotée par les évènements, semble les subir, tandis que de nombreux personnages passent hors-champ pour réapparaitre plus tard, de manière impromptue ; ou, à l’inverse, certains personnages que l’on découvre au coin d’un passage se révèlent être importants. Je ne doute pas que tout ceci relève de choix de l’auteur, davantage que de maladresses, surtout au regard de sa maitrise formelle, mais cela m’a empêché de m’intéresser totalement à l’histoire de Thecel et à ses personnages.

Vous aimerez si vous cherchez une fantasy à l’univers déroutant.

Les +

  • L’écriture, particulièrement poétique
  • Une des plus belles couvertures d’Aurélien Police, qui colle parfaitement au récit
  • Un bel hommage à Terremer
  • Le cœur du récit, que FolioSF a eu l’extrême intelligence de ne pas dévoiler en 4e

Les –

  • Les ellipses
  • Comme une volonté de ne pas embarquer le lecteur
  • Le cœur du récit, qui paraitra à certain.e.s très WTF, d’autant plus que sa révélation est abrupte

Résumé éditeur

À Thecel, Moïra et son frère, Aslander, coulent des jours heureux au Palais, dont ils connaissent tous les recoins par cœur. Leur père est à la tête de l’Empire des Sicles et, même si l’on évoque des combats sporadiques aux frontières, la paix et la concorde règnent. Pourtant d’inquiétantes rumeurs courent : l’Empereur serait au plus mal et, s’il venait à mourir, Aslander, son seul héritier mâle, pourrait ne pas être en mesure de prendre sa succession. Serait-ce la fin de la dynastie et, pire, la chute de l’Empire? Et que deviendrait alors Moïra?

Thecel de Léo Henry, couverture de Aurélien Police aux éditions FolioSF (2020), 304 pages.

Prix Imaginales 2021.

2 commentaires sur “Chronique – Thecel, Léo Henry

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