Chronique – Continent perdu, Norman Spinrad

Continent perdu de Norman Spinrad

J’essaie de résister à la tentation dite de « l’achat spontané qui fait perdre la maîtrise de la PAL » mais j’ai autant de volonté qu’un demi parpaing. Aussi, lors d’un passage dans ma librairie favorite, la découverte d’une maison d’édition que je ne connaissais pas, en poche de surcroît, à la ligne éditoriale engagée a sapé le peu de résistance que j’avais. J’ai choisi Continent perdu en croyant lire mon premier Spinrad mais, en fouillant un peu, j’ai réalisé que Bleue comme une orange, lu à sa sortie chez J’ai lu, était de lui. L’orientation est la même : que se passera-t-il une fois que nous aurons pris le mur ? Dans Continent perdu, en imaginant une géopolitique post-apo où les Etats-Unis sont désormais à la remorque d’autres civilisations, l’auteur signe un texte visionnaire – il date de 1970 – et percutant. C’est un coup de cœur.

Norman Spinrad date l’inspiration de 1966 (mais il évoque la junte militaire, alors qu’elle commence en 1967…) lors d’une visite à Athènes où il contemplait le sanctuaire de l’Acropole, vestige d’une thalassocratie hégémonique qui a « inventé » la démocratie 25 siècles plus tôt, et qui n’était plus qu’une métropole, noyée sous le smog, d’un Etat relégué à une simple destination touristique pour citoyens de pays riches. Dans Continent perdu, l’Empire athénien est incarné par la superpuissance américaine, l’Acropole se reconnait dans les buildings, highways ou autre main street new-yorkaises, la démocratie des rameurs s’est transformée en civilisation de l’Age de l’espace et le simple smog est devenu un épais brouillard cancérigène qui rend lunettes étanches et autres filtres nasaux indispensables. L’écriture est bien sûr liée au contexte de la guerre froide, et plus particulièrement à la conquête spatiale, avec l’avance symbolique prise par les Etats-Unis en 1969. L’auteur imagine qu’à la suite de ce premier pas, l’exploration cosmique a continué pour aboutir à une civilisation spatiale, qui se serait écroulée lors d’une « grande panique », adossée aux conséquences environnementale de cette apogée. Sans utiliser le mot, il s’interroge sur l’hubris de l’Occident, capable de s’autodétruire – et d’emporter les autres opportunément – pour s’assurer toujours plus de superflu, dans une fuite en avant techniciste, symbolisée par une coupole géante flottante au-dessus de Manhattan pour diminuer les effets du smog, le Dôme Fuller. Toutes ces constructions, ces artefacts du passé, sont des vestiges prêts à être explorés par de riches touristes.

« Devant nous se dressaient les fameux gratte-ciels du vieux New-York, forêt de monolithes rectangulaires hauts de centaines de mètres. Quelques-uns, boîtes de béton vides que la lumière bleutée qui imprégnait tout transformait en sombres et titanesques pierres tombales, étaient presque intacts. D’autres, éventrés par d’anciennes explosions, n’étaient que des piles de poutrelles et de décombres dentelés. Les façades d’un certain nombre d’entre eux avaient jadis été entièrement vitrées ou presque. Mais, à présent, ce n’étaient plus que d’aériens labyrinthes de charpentes et de plateformes de béton, où scintillait ici ou là des surfaces de cette indemnes sur lesquelles jouaient des reflets de lumière bleue. Et très haut au-dessus des édifices les plus élevés, se déployait le ciel d’un bleu rouillé, taillé en facettes, du Dôme. »

Si l’Amérique – du Nord en l’occurrence – est le continent perdu, il faut bien des touristes venant de pays riches pour en visiter les vestiges ; ici, il s’agit d’Africains. Norman Spinrad développe son postulat en se demandant quelle civilisation serait dominante à la suite des Etats-Unis et fait un choix symbolique fort. Au moment de l’écriture, le continent africain n’est pas encore totalement décolonisé et est considéré, au mieux, comme un espace à dominer par un des deux blocs mais pour lequel l’auteur rêve d’un rôle de premier plan. De même, le Civil Rights Act n’a que deux ans et ce renversement est aussi l’occasion d’interroger la relation qu’entretiennent les Etats-Unis avec les descendants des esclaves arrachés à l’Afrique, qu’il nomme Amérafricain, en projetant un « retour » après la chute de l’Amérique. Pour ce propos, l’écrivain raconte le périple d’un groupe de touristes, en écho à son voyage en Grèce mais qui rappelle aussi furieusement un safari, sous forme d’un récit à deux voix. D’une part, Mike Ryan, l’américain pilote d’hélicoptère et guide touristique, incarne l’amertume d’une civilisation dont le « meilleur » est derrière elle ; d’autre part, le professeur Balewa (il ne me semble pas avoir relevé de prénom) est le témoin de cette Afrique développée qui, à son tour, étudie les civilisations du passé. Enfin, Michael Lumumba est le troisième protagoniste important, même si, et c’est dommage, le récit ne passe pas par son point de vue. Ce dernier représente ces descendants d’afro-américains qui retournent en Amérique dans un esprit de revanche, pour contempler les ruines et ossements de ceux qui les ont asservis puis discriminés.

« Aussi, mesdames et messieurs, ne considérez pas cette excursion comme une simple visite guidée. Vous allez faire une expérience unique et mémorable : vous allez explorer les ruines de la plus grande ville construite par la civilisation la plus évoluée qui ait jamais existé.
– P’tit blanc arrogant et stupide ! claironna mon voisin.
Il y eu un moment d’atterrement. Terriblement gêné, chacun se tortillait sur son siège. Le manque de tact des Amérafricains est notoire, tout le monde le sait, mais quand on se trouve confronté à une aussi bruyante manifestation de racisme, on a un instant honte d’être Noir. »

Cette mise en situation permet à Norman Spinrad, dans un récit pourtant court, d’aborder la complexité et même l’ambiguïté des sentiments et du rapport au passé. Peut-on être fier d’une puissance passée ? À fortiori quand elle reposait sur un suicide environnemental et social ? Les personnages oscillent entre amertume, fascination et lucidité mais sont prisonniers de la compétition qu’ils s’imposent, et imposent à leurs sociétés, ancêtres et descendants. De plus, l’auteur sait aussi faire preuve de nuance : les personnages évoluent et sont ébranlés dans leurs certitudes, jusqu’à la fin du récit où Norman Spinrad ouvre une perspective intéressante et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. On pourra certes lui reprocher de s’être trompé de concurrent pour les Etats-Unis, qui sont plutôt du côté du Pacifique et peut-être de confondre continent et civilisation, mais le texte a une indéniable maîtrise. Percutant donc car il rappellera au lecteur, si l’actualité ne lui suffit pas, qu’aucune civilisation n’est immortelle.

Vous aimerez si vous aimez les nouvelles de SF engagées.

Les +

  • Le travail éditorial (préface de l’auteur, mise en contexte…)
  • La couverture, minimaliste mais évocatrice
  • La structure du récit, qui croise les points de vue

Les –

  • Les personnages, un peu trop archétypaux

Continent perdu sur la blogosphère : Le Chroniqueur nous livre une analyse en partant des personnages, Lune a aimé notamment pour la crédibilité anthropologique et géopolitique.

Résumé éditeur

États-Unis, XXIIe siècle. 200 ans après « la grande panique », l’Amérique n’est plus que l’ombre d’elle-même. La nation qui avait mené l’homme sur la lune est aujourd’hui un pays « sous-développé » livré à l’industrie touristique. Les immenses mégalopoles, qui symbolisaient autrefois la grandeur et la puissance du pays, ne sont plus que ruines livrées à une pollution mortelle. Mike Ryan, guide et pilote autochtone, s’apprête à mener son groupe de touristes – des représentants de l’élite africaine – dans ce qu’il reste de New York..

Continent perdu de Norman Spinrad, traduit par Nathalie Dudon, couverture de Yanni Panajotopoulos, aux éditions Le passager clandestin, collection Dyschroniques (parution VO en 1970, traduction et édition VF en 2013, 2021 pour la présente édition), 144 pages.

5 commentaires sur “Chronique – Continent perdu, Norman Spinrad

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  1. Tu m’avais conquise à la moitié de ton premier paragraphe. J’ai, moi aussi, la volonté d’un demi parpaing (quelle belle analogie d’ailleurs), et comme tu me vends une géopolitique post-apo… c’est parti en wishlist ! Il ne me reste plus qu’à mettre la main dessus !

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