Chronique – L’incivilité des fantômes, Rivers Salomon

L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon

Certains livres intimident ou provoquent un sentiment de « oui, mais ça n’est pas le bon moment… ». L’incivilité des fantômes faisait partie de ceux-là et c’est finalement grâce au thème de juin 2021 du challenge Hold my SFFF, à savoir « Pride & Queer », que je me suis enfin lancé. Un récit intersectionnel, qui donne la parole aux opprimé.e.s tout en décortiquant des mécanismes de domination, raconté par le prisme puissant de la SF.

L’incivilité des fantômes est de prime abord un récit classique de vaisseau-monde, où les rares survivants d’une Terre inhabitable sont en quête d’une planète favorable à l’édification d’un foyer de remplacement pour l’humanité. Générations après générations, l’Histoire a été oubliée et une nouvelle organisation sociale s’est mise en place, prenant ici la forme d’un paroxysme discriminatoire. En effet, le vaisseau nommé Matilda est hiérarchisé en fonction de ses ponts, chacun nommé par une lettre de l’alphabet, dans un processus strict de ségrégation spatiale, et dont les cultures sont dissemblables. Les populations les plus opprimées sont les Bas-Pontiens, noirs, qui vivent dans les cales, dont ils ne sortent que pour travailler au service des Hauts-Pontiens, blancs et dirigeants. Le parallèle avec l’histoire moderne est évident, tant le Matilda ressemble aux navires de la traite atlantique au sein desquels les Africains étaient contraints de voyager allongés et entravés dans un entrepont, et où le travail des Bas-Pontiens est un retour aux plantations des Amériques. Aster est le protagoniste principal du récit. Noire, très intelligente mais mal à l’aise dans ses relations sociales et prisonnière de rituels – on devine une forme d’autisme –, de sexe féminin mais transgenre après une ablation de la poitrine et de l’utérus, elle est une allégorie intersectionnelle des discriminations et oppressions. Son potentiel lui permet néanmoins de pratiquer la médecine, et même la recherche, en partie grâce à l’attitude ambivalente de Théo, métis homosexuel haut-pontien et proche du pouvoir, qui la protège pour des raisons ambiguës.

« Deux gardes se tenaient de part et d’autre du couloir. Aster avait un laissez-passer qui lui donnait le droit de se trouver sur d’autres ponts que son pont Natal, mais elle baissa rapidement les yeux malgré tout, pour ne pas attirer l’attention. Le laissez-passer leur importerait peu, s’ils décidaient de lui causer des ennuis.

Un adolescent au crâne rasé vendait des couvertures, en plein centre du couloir. Des clients faisaient la queue, tenant à la main des savons, des rouleaux de coton, des peignes en ivoire qu’ils voulaient troquer.


Les températures glaciales affaiblissaient les systèmes immunitaires des habitants, qui n’étaient déjà pas très robustes : les hommes et les femmes rentraient chez eux en boitillant, emmitouflés dans des écharpes en tricot qui ne les tenaient pas vraiment au chaud. Aster se disait qu’elle aurait dû donner son manteau à l’un d’entre eux, mais elle se sentait trop bien pour s’en débarrasser.


Une vieille femme gronda en criant trois enfants qui se mirent à pleurer. Les larmes traversaient la poussière de charbon de bois dont qui leur fardait les yeux, laissant derrière elles de longues trainées gris aquarelle. C’était la coutume, là, sur le pont T, de se dessiner autour des yeux de grands et épais cercles noirs. Ils appelaient ça des yeux de raton laveur, d’après l’animal omnivore – eux aussi croyaient descendre d’un peuple toujours capable de trouver à manger »

Rivers Salomon ne se contente pas de décrire les discriminations, iel s’attache aussi à expliquer les processus qui les sous-tendent et les renforcent. Bien sûr, l’Apartheid autour de l’architecture du vaisseau est un outil évident puisqu’elle empêche les contacts, le brassage et donc dialogues et connaissance d’autrui. L’oppression passe évidemment par la brutalité. Aster raconte à de multiples reprises la manière dont les gardiens passent des Bas-Pontiens à tabac, les contrôles inopinés dans leurs quartiers ou les arrestations arbitraires ; le viol, paradoxe raciste abjecte par excellence, est pratiqué régulièrement et elle use de subterfuges pour ne pas être brisée, comme la lubrification préventive, l’effacement de caractères sexuels et une capacité à se déconnecter complètement de l’instant présent. La « culture » est quant à elle le moyen de justifier ceci. L’histoire de la Terre a été oubliée et réécrite, tartinée d’une épaisse couche d’obscurantisme religieux, saupoudré un renversement de culpabilité. Noirs et homosexuels seraient les responsables d’une ancienne tragédie, les mâles blancs hétérosexuels ont pour mission divine de réparer ces torts et de sauver l’humanité. Coucou l’Amérique des suprémacistes virils.

« – Maintenant, chacune dans son propre lit, dit-il, essoufflé. Et vous devriez me dire merci.

Aster connaissait la suite : un discours sur la Souveraineté, la rédemption et la justice. Qu’il était bien de recevoir un châtiment, que chaque coup pardonnait un péché. Si Aster n’avait pas eu les yeux fermés, elle les aurait levés au plafond. Elle n’arriverait jamais à comprendre pourquoi les gardes répétaient inlassablement ces bêtises. Après tout, à quoi ça pouvait bien servir de détenir le pouvoir, si on ne pouvait pas agir en toute impunité ? Ces justifications sans fin lui semblaient une perte de temps. »

La première trame du roman est donc le destin d’Ester, son évolution et ses réactions face à l’oppression qu’elle subit. Ainsi qu’une seconde, résolument SF, autour des dysfonctionnements du Matilda, et de Lune, la mère d’Ester, qui s’est suicidée. C’est pour moi là où se situent les faiblesses de L’incivilité des fantômes. Les aspects techniques sont parfois expédiés un peu brutalement, ne sont pas toujours explicites et surtout ressemblent finalement trop à un décor, voire un prétexte pour le propos. Premier roman, les descriptions y sont parfois un peu confuses et il est difficile, de temps à autre, d’imaginer les lieux ou les évènements. L’intrigue avance par saccades, de manière déconcertante, passant d’un personnage à un autre et dont leurs raisonnements peuvent paraître déroutants. Néanmoins, cela donne aussi une grande puissance au roman, dont la narration le fait ressembler finalement à une pièce de théâtre : L’incivilité des fantômes est donc une tragédie moderne. Espérons qu’elle n’ait rien de prophétique.

Vous aimerez si les romans coups de poing et le sort des opprimés ne vous laissent pas indifférents.

Les +

  • Une nouvelle vision, pessimiste, du vaisseau-monde
  • Le personnage d’Aster
  • Sans concessions

Les –

  • L’intrigue qui se perd parfois
  • Un aspect SF très plaqué

Résumé éditeur

La Terre est devenue si inhabitable que les humains ont dû la quitter à bord d’un vaisseau-monde en quête d’un nouveau foyer, qu’ils n’atteindront qu’au terme d’un voyage millénaire. Plusieurs générations se sont écoulées depuis le départ, et le passé est devenu mythologie, le futur, une fable. Parce qu’Aster est noire, elle est reléguée dans les cales du vaisseau et se voit confier, comme à ses congénères, les tâches les plus ingrates. L’hostilité et la violence des riches Blancs lui pèsent chaque jour un peu plus. Lorsque l’un d’eux se met à la persécuter, elle sait que son destin est scellé. Car elle ne baissera plus jamais les yeux.

L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon, traduit par Francis Guévremont, aux éditions J’ai lu (2020, première édition française aux Forges de Vulcain en 2019, parution VO en 2017), 503 pages.

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