Chronique – Je suis la sterne et le renard, Alain Mascaro

Le prix Mondes de poche 2027 est désormais lancé et il est donc temps d’entamer les chroniques des sorties de septembre 2026 et à venir. Même si tout lire (en réalité, cette année, ça sera moins le cas : je compte sur mes camarades de jury) est parfois contraignant, c’est aussi l’occasion de sortir de ma zone de confort. Au passage, j’en profite pour remercier le travail de titan réalisé par les tauliers du site Noosfere et qui m’évitent ainsi d’arpenter les sites de tous les éditeurs. Je serais d’ailleurs passé à côté du texte dont il est question aujourd’hui, caché en collection générale – spoiler : ça aurait été dommage.

Je suis la sterne et le renard d’Alain Mascaro est un roman qui relève du merveilleux, qui s’inspire des mythes, islandais en l’occurrence. C’est avant tout un bel hommage à cette île lointaine qui fait rêver, à la manière dont les hommes peuvent l’exploiter parfois sans mesure, et où vit une lignée de femmes qu’il faudrait peut-être écouter un peu plus…

L’Islande est un territoire qui – me – fait rêver : un exotisme froid et éloigné, à la localisation un peu floue, et où l’homme a accepté sa place aux éléments naturels. Image d’Épinal certes. Je ne saurais dire si Alain Mascaro a visité l’île septentrionale, mais j’ai trouvé dans le roman les images que je cherchais : dès les premières pages, la nature est omniprésente. Et encore davantage, car l’auteur choisit d’inscrire son texte pendant le Moyen-Âge, durant la période centrale, où le paganisme recule lentement, mais inexorablement face au christianisme triomphant qui se structure et se diffuse. La nature se confond encore toutefois avec les divinités anciennes, les créatures mythologiques qui sont des incarnations des éléments et des forces géologiques. Le volcan, élément central de la géographie, de l’identité même, islandaise s’incarne alors dans un dragon, qu’on ne voit jamais directement, mais à qui on prête intentions et actions. Dans Je suis la sterne et le renard, comme son titre l’indique, la faune et la flore ne sont pas que de simples éléments, mais des habitants à part entière de l’île, et participent à l’ordre général : les deux animaux cités et leurs relations sont un des leitmotive du récit.

« Ce fut une époque douce et heureuse malgré quelques années particulièrement froides et ventées où les étés pluvieux succédaient aux hivers glacés. Björn et Barbra se partageaient Aana. Björn lui avait appris à forger ; Barbra à reconnaitre les plantes des landes et des rochers. La petite avait enchâssé une lame d’obsidienne dans une monture de métal qu’elle avait elle-même martelée puis ciselée. C’est de cet outil dont elle se servait pour collecter les plantes. Ainsi étaient réunis le savoir de sa mère et celui de son grand-père adoptif. »

Ces deux animaux représentent un marqueur de l’évolution des relations entre la nature et les sociétés – vulgairement, l’environnement comme on dit dans ma branche – du rythme quotidien de la succession du jour et de la nuit, à la croissance démographique et à l’exploitation des milieux. Le conte raconte que le renard apprend à ses dépens à laisser un œuf dans le nid de la sterne s’il veut pouvoir en gober la saison suivante, apprentissage bien plus difficile pour l’homme. Ces fables sont distillées dans le roman – la mise en abyme du conte dans le conte – comme de subtiles leçons adressées aux puissants par un auteur de théâtre obligé d’utiliser symboles et implicite pour éviter de déclencher l’ire des souverains. Car dans Je suis la sterne et le renard, les hommes, avec la minuscule, semblent ne concevoir ce et celles qui les entourent que comme des biens dont on pourrait user et à abuser. Les forêts doivent être défrichées, le bois flotté sculpté pour des palais, les femmes données en mariage ou violées. Alain Mascaro ne tombe pourtant pas dans la caricature : certains hommes aux fonctions assignées masculines (évêque, forgeron…) ne sont pas pour autant des oppresseurs, voire transmettent sans se poser de questions. Le patriarcat se love plus facilement dans la hiérarchie.

« Les mots vont comme les larmes, lentement d’abord, puis ils tombent. Et ce qu’ils disent, ce sont les blancs et les silences de la légende, ces trous qui sont les abîmes où la vérité se terre. Ils redonnent un instant clair et vie à Barbra Ní Ghallachóir; la jeune fille d’avant que Barbra Ormsbrýd a étouffé, celle qui courait dans les landes la nuit sans la moindre peur et qui un matin s’en était allée voir naître un volcan. Celle qui avait vu la terre s’ouvrir et jaillir le feu, qui avait respiré le même air que l’Ormr, soufre, gaz et vapeur jusqu’à s’évanouir et à entrer dans un autre monde, blanc et informe comme une balle de laine. »

Les femmes sont le fil conducteur du récit, le fil qui relie les personnages, qui dénoue les intrigues. Sur plusieurs générations, nous suivons leur histoire, nées dans la souffrance, mais qui réussissent à rester lumineuses, sans jamais céder aux sirènes de l’amertume. Elles jonglent bien sûr avec les assignations de genre, en embrassant les rôles de guérisseuses, de conseillères ; elles font face à l’hypocrisie d’une société qui s’appuie sur elles puis les rejette ensuite. C’est d’ailleurs ce qui frustre tant certains mâles du récit : leur capacité à sublimer les assignations, à détenir des savoirs qu’elles sont les seules à posséder, voire qu’elles ne devraient pas posséder. Féministes humanistes, elles démontrent leur capacité à briser le cadre en apprenant à lire et à écrire, à forger, à obtenir ces savoirs et à les transmettre ensuite. Elles sont des objets permanents d’un désir paradoxal : soumettre celle qui résiste, tout en fantasmant sur cette résistance ; désirer celles que l’on déteste, et détester les désirer. Le texte est parfois dur, quand il faut raconter les secrets de famille pour briser les cycles, stopper ce venin qui se transmet de génération en génération, et décider si les lois des hommes sont suffisantes.

Je suis la sterne et le renard est un conte qui parle de l’Islande médiévale, mais aussi et surtout de nous, de notre rapport à l’environnement, et de patriarcat, un soupçon de poésie en plus.

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Les +

  • L’indispensable arbre généalogique en ouverture du roman
  • L’Islande !!!
  • Une jolie plume
  • Une saga sur plusieurs générations de femmes…

Les –

  • … qui dilue un peu l’attachement aux personnages
  • Une couverture fade et non créditée

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Résumé éditeur

Barbra, Aana, Álfheidr et les autres forment une lignée de femmes sans père ni mari. À la fois guérisseuses, sages-femmes, chamanes, elles sont en butte à la violence que les hommes exercent sur elles aussi bien que sur la nature. Aam, brodeuse d’histoires, raconte leurs destins, qui débutent quand l’esclave Barbra est accusée d’avoir éveillé le dragon de feu et d’attendre son enfant. Mais qui est cette sœur à laquelle Aam adresse son récit ? Et ce qu’elle transmet n’est-il pas immuable, tant il est vrai que les hommes ont crû et multiplié, asservissant les femmes et la Terre ?

Je suis la sterne et le renard, de Alain Mascaro, aux éditions J’ai lu, couverture de ?, (2026, première édition en grand format chez Flammarion en 2025), 384 pages.

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