Chronique – Sbires, Natalie Zina Walschots

Le genre super-héroïque a depuis longtemps débordé des simples cases de comics, et de la simple cible adolescente, vers un public adulte, et dont la salle de cinéma a parfois même été le lieu du premier contact. Néanmoins, par ses thèmes et sa forme – je pense notamment aux costumes -, le genre est éminemment visuel, graphique, et le passage à un format uniquement rédigé pouvait donc paraitre plus délicat, ou devenir une opportunité pour apporter une pierre de plus au vaste édifice. Quant au déboulonnage du mythe – notamment celui de Superman – le succès de la série The Boys montre qu’il est déjà bien avancé.

Avec Sbires, Natalie Zina Walschots s’inspire des codes et héritages du genre, tout en donnant la parole à celles et ceux qui sont parfois oubliés, et en montrant que le Golden Age est révolu.

Dans les récits de super-héros, les sbires sont les petites mains, quasi invisibles, qui s’occupent de toutes les basses besognes qui ne sont pas à la hauteur du super vilain : expériences, courses, manutention, et surtout prendre des coups à la place du boss. On pourra citer par exemple ceux qui travaillent pour le Joker (dans l’univers DC), les agents de l’Hydra (univers Marvel) ou les Chitauris (dans le MCU). Ils répondent à l’acolyte – sidekick en VO -, lui-même beaucoup plus caractérisé, et devenant un personnage à part entière, souvent pour faire le lien avec le lectorat le plus jeune, à l’instar d’un Robin ou Bucky. Remplaçables, interchangeables, ils valent à peine mieux que des éléments de décor, et c’est justement à elles et à eux que Natalie Zina Walschots veut donner la parole, et même le premier rôle. Après tout, qu’est un patron sans les salariés qui lui louent leur force de travail ? Et même si l’autrice raconte la vie de ces « invisibles », dans le prolongement des subaltern studies des sciences sociales, le récit n’en est pas ennuyeux pour autant, car il y a tout de même de l’action et des enjeux élevés, et on y gagne peut-être en profondeur – « peut-être » car il y a des récits de super-héros déjà bien loin du cliché de l’histoire pour décérébrés.

« L’air de rien, il m’écarta de son chemin, comme si un meuble lui avait fait obstacle. Il n’avait peut-être pas eu l’intention de me faire du mal, mais j’eus l’impression de me faire renverser par un camion de transport. Sa chair me sembla d’une dureté irréelle. La même sensation que lorsqu’on saute dans la l’eau d’une immense hauteur ou que l’on percute un mur de béton à grande vitesse. Je sentis mon corps se déformer et céder. »

Dans un univers super-héroïque, il y a une hiérarchie, qui découle en partie des compétences. Si le super-vilain est une sorte de PDG ou d’entrepreneur, il doit donc faire appel à diverses professions : les plus qualifiés sont ingénieurs ou conseillers, il y a également les chauffeurs privés – qui doivent avoir du répondant -, puis tout en bas de l’échelle, les « viandes », qui sont les gros bras servant peu ou prou de boucliers humains. L’autrice imagine donc des agences de recrutement, ou chaque sbire potentiel déposerait un CV, passerait un entretien, avant d’être éventuellement recruté. Elle exploite pleinement ce contexte contemporain et néo-libéral pour mettre en évidence qu’un héros – ou un antagoniste – d’aujourd’hui ne se réduit plus à des super-pouvoirs : intrinsèquement, ce sont des personnages qui sont déjà des marques, avec un nom et un costume. À l’aspect ressources humaines, l’autrice ajoute donc l’aspect markéting, à l’heure de la e-reputation et des algorithmes, la data devient une arme. C’est là qu’Anna excelle : si elle n’est pas invulnérable ou dotée d’une force hors du commun, elle est capable de façonner une opinion publique et de « prouver » que les super-héros font peut-être plus de mal que de bien. Ensuite, une bonne campagne de publicité dans les médias ou les RS fait le reste…

« L’article qu’il écrivit à mon sujet n’était pas flatteur. Il me présenta comme une sorte de maniaque obsessionnelle qui gribouillait des calculs dans un sous-sol, alors que je m’y attelais certes de manière compulsive, mais dans un appartement au troisième étage, merci beaucoup. La meilleure formule, qu’il avait trouvé se résumait à : « Super-Aigri contre super-héros. » Son mépris le mena à supposer (à juste titre) que j’étais un sbire qui s’était fait virer et qui cherchait à se venger. La plupart de ses lecteurs lui donnaient raison. »

Sbires a aussi pour atout de question les motivations qui pousseraient tout ce microcosme à agir et interagir. Pour Anna, elle a fait le choix dès le début de devenir sbire, plus ou moins par habitude et en raison de ses compétences. Ce qui est intéressant, c’est qu’en lisant le roman, à aucun moment elle n’est animée de pulsions manichéennes : elle a envie de remplir son frigo, de tomber amoureuse, de protéger les siens, et croit que le camp qu’elle a choisi est le plus pertinent. La blessure qu’elle subit face à l’équivalent de Superman ajoute une motivation supplémentaire, la vengeance, face à ce qu’elle considère comme une catastrophe naturelle, douée de conscience. Petit à petit, elle se lie également à son super-vilain de boss et se montre d’une grande fidélité, en dépassant finalement le cadre d’une simple relation patron/employée, ce qui l’amène aussi à faire des choix : sbire est une profession dangereuse. Les motivations des super, quelque soit leur camp, se dévoilent aussi, au fil des enquêtes et des évènements, et semblent finalement bien classiques : humaines, triviales, voire mesquines. Mais leurs niveaux de puissance entrainent des conséquences à la hauteur ; avec ce titre, Natalie Zina Walschots raccroche de manière judicieuse ces mythes modernes à leurs lointains aïeux.

Sbires est un roman de fan, bourré de tendresse pour le genre et son personnage principal.

Vous aimerez si vous aimez les Super Héros, mais davantage les Super Vilains, et les tableurs.

Les

  • Euh, la couverture, comment dire… ?
  • Déboulonner les super, ce n’est plus si original que ça…

Les +

  • Souvent drôle
  • Une belle galerie de seconds couteaux
  • La préface éclairante

Extraits choisis de Sbires sur la blogosphère : matière à réflexion et à indignation pour Le Nocher, trop bien pour Laird Fumble.

Résumé éditeur

Analyste intérimaire précaire grièvement blessée par le plus puissant des super-héros, Anna Tromedlov entreprend de chiffrer les dommages collatéraux dont ils sont responsables… Armée de ses tableurs Excel, réussira-t-elle à sauver le monde de ces catastrophes ambulantes en slips et collants ?

Sbires de Natalie Zina Walschots, couverture de ???, traduction de Gaëlle Rey, aux éditions Le livre de poche (2026, édition grand format Au diable vauvert en 2024, VO de 2020), 544 pages

5 commentaires sur “Chronique – Sbires, Natalie Zina Walschots

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