Chronique – Des perles pour les truies, Maeve Spiral

Je me répète, et m’excuse donc auprès des fidèles du blog, mais la novella est à la mode. Des perles pour les truies, c’est donc le lancement d’une nouvelle collection de format court, à la charte graphique léchée et identifiable, mais surtout une nouvelle autrice française ; et une incursion en Fantasy, dans un genre longtemps dominé en France par des plumes masculines, et qui en général a une tendance marquée à l’hypertrophie du nombre de pages.

Ici, s’il y a taille, c’est celle de la narratrice, hors norme à bien des égards, qui se démène dans un univers esquissé mais aux inégalités marquées, et qui doit (dés)apprendre à (se) faire confiance.

Pervenche est la principale personnage du récit et très éloignée des stéréotypes de/du genre. Dès les premières pages, je l’ai imaginée sous les traits de Brienne de Torth de Game of Thrones – je n’ai vu que la série – car sa caractéristique première est d’être de très grande taille, dépassant même les mâles les plus grands. Sauf, qu’à la différence de celle susnommée, elle est également de basse extraction. L’autrice montre que son genre et son origine sociale limitent de façon drastique les perspectives d’avenir, et que sa taille de géante réduit encore largement le champ des possibles car elle ne correspond pas à ce que la société attend. Considérée comme non désirable, cantonnée à des tâches considérées comme masculines (de l’écarissage en passant par le racket), elle n’échappe pas aux remarques désagréables, sarcasmes et vexations quant à son physique, au point de ne pas savoir réellement quelle pourrait être sa place. Alors, parler de bonheur… Dès les premières pages, on s’attache à elle, on tremble et on espère.

« La raison pour laquelle Théodebert, le fils d’un respectable tisserand, et Baudoin, le fils d’une putain et d’un marin de passage, étaient devenus amis restait pour le moins obscure. Tous trois formaient le noyau dur d’une petite bande de pendards bien connue dans toute la basse ville. Le plus gros de leur activité consistait à racketter les bordels. Enfin… Ils s’assuraient de leur sécurité pour que les hommes des échevins ne viennent pas fermer les établissements concernés. La politique de la ville au sujet des maisons closes étaient plutôt sévère. Le tenancier devait détenir une lettre de marque, une autorisation de pratique et toute la ribambelle de titres et de redevances. Pour des raisons sanitaires à ce qu’il se disait. Même si, en réalité, on ne voyait pas souvent les capes noires et les masques d’épouvantails des mires du haut temple. Quelquefois, il en descendait une volée, comme autant de corneilles perchées sur un pignon de façade. Ils s’égrenaient à qui mieux mieux dans les venelles crasseuses et disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus, entraînant dans leur sillage des vapeurs douceâtres d’herbes brûlées. »

Marginale, même en bas de l’échelle, Pervenche ne connait pas grand chose au monde ; et ce qu’elle connait est un mélange de ragots, racontars, mythes et biais. Cela permet à l’autrice de s’éloigner une nouvelle fois des codes de la Fantasy, en nous épargnant les pages – et procédés littéraires – pour nous présenter le world building. Elle a aussi l’astuce d’utiliser des éléments que les lecteurs et lectrices connaissent déjà. Une vaste métropole aux inégalités marquées, avatar d’une ségrégation socio-spatiale devenue un trope du genre – et parfaitement saisie par la couverture de Melchior Ascaride – et qui appartient à un monde nommé Yggdrasil (une référence aux mythes nordiques) ; une magie qui est évoquée et mystérieuse mais que l’on ne voit pas, et l’absence des peuples canoniques – introduire des Nains ou Elfes diluerait le propos social et ajouterait un risque malvenu d’essentialisme. Finalement, Maeve Spiral nous révèle très peu de choses sur l’univers, même si on devine, voire espère, qu’il pourrait être développé avec une autre histoire, et c’est tant mieux car c’est aussi un texte initiatique, ou Pervenche découvre les cruelles réalités.

« La rumeur de la visite d’une famille royale se confirma et fit le tour de la basse ville plus vite qu’une maladie vénérienne. Personne n’avait la moindre idée du royaume d’où ils venaient. Là n’était pas le plus important. Non, ce qui tenait tout la basse ville en haleine, c’était qu’il y aurait beaucoup de marins, de soldats et de domestiques, assoiffés, affamés ou à la recherche de quelque autre plaisir. Et, par conséquent, une quantité non négligeable d’argent qui allait passer en main. »

Pervenche a toujours été renvoyée à son genre, sa taille, sa classe sociale, son héritage… Toute sa vie, on lui a répété que c’était ainsi, que les quartiers riches était un monde totalement différent – et hostile – et que personne ne s’intéresserait jamais à elle. Souvent, dans les récits de Fantasy, l’amitié occupe un rôle central et les personnages existent surtout par et pour leurs interactions. Dans Des perles pour les truies, le trio des personnages principaux est beaucoup plus dysfonctionnel, et surtout se retrouve à la croisée des chemins : l’un est bientôt père et héritier d’un commerce, l’autre a des rêves de grandeur, et Pervenche réalise qu’elle ne fait finalement que les suivre, sans se poser trop de question, animée par des sentiments qu’elle refuse de s’avouer. Plus que l’univers, et que le casse – le énième énorme et dernier coup -, c’est le chemin de Pervenche qui intéresse l’autrice : qui doit-elle écouter ? à qui doit-elle faire confiance ? À elle évidemment, mais ce n’est pas si simple quand la société a passé son temps à vous convaincre du contraire.

Des perles pour les truie ouvre d’une belle manière cette nouvelle collection de novellas, avec un propos qui déboulonne les mythes d’une fantasy épique portée au pinacle par le jeu de rôle. Une autrice que j’espère retrouver !

Vous aimerez si vous aimez l’idée d’une contre-fantasy : courte et moderne.

Les

  • Prévisible
  • Une fin un peu rushée

Les +

  • La couverture !
  • Pervenche, très attachante
  • Contribue au renversement des codes du genre

Extraits choisis de Des perles pour les truies sur la blogosphère : une impression marquante pour Steph, signalez-vous.

Résumé éditeur

Pervenche, Théodebert et Baudouin, sont trois petits voyous des quartiers populaires d’une ville anonyme. Vivotant en truandant et rackettant les établissements de plaisirs, ils rêvent d’une vie meilleure et pourquoi pas, de devenir riches.
Pervenche plus encore que ses deux compères. Pour elle qui est une femme à la stature imposante, il n’y a pas beaucoup de perspectives d’avenir.

Elle sait qu’elle peut compter sur Baudouin qui a toujours une bonne idée. Justement ce dernier est sur un gros coup. Un de ceux qui pourraient leur permettre de s’extraire de la pauvreté, un coup qui leur permettrait de passer les grilles de la haute ville pour devenir des gens importants.

Mais est-ce un si bon plan ?

Des perles pour les truies de Maeve Spiral, couverture de Melchior Ascaride, aux éditions Les nouvelles éditions ActuSF, collection Nagori (2026), 128 pages.

3 commentaires sur “Chronique – Des perles pour les truies, Maeve Spiral

Ajouter un commentaire

  1. J’ai longtemps hésité entre les 2 novella sur le programme d’ActuSf.
    J’ai pris Fragments d’un dieu mourant mais toi avec ton avis tu confirmes mon envie de découvrir aussi celui-ci car une héroïne à la Brienne de Torth, qui n’en veut pas !
    Merci

    J’aime

  2. Comme Tachan j’ai hésité entre les deux et j’ai sélectionné Fragments d’un dieu mourant, mais je découvrirai peut-être celui-ci également. La comparaison à Brienne de Torth me plaît bien, même si le côté prévisible me freine un peu.

    J’aime

Répondre à tampopo24 Annuler la réponse.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑