La toute jeune collection poche des éditions l’Atalante, Neptune, a déjà un catalogue étoffé entre inédits en poche issus de leur fond grand format et textes qui déboulent directement. Si on y ajoute une direction artistique et une forme qui mise sur les couleurs métallisées, j’ai l’impression d’avoir en main une déjà vieille collection – rien de péjoratif ici – qui s’imposerait comme une bibliothèque idéale, entre nouveautés et classiques. Cela faisait quelques semaines que je voulais contacter l’éditeur pour un Service Presse d’un texte que je pourrais inclure à mon projet de prix (donc inédit en poche, pas de cycle…). Ce fut Maleficium de Martine Desjardins.
Bien m’en a pris pour cette excellente surprise. Maleficium se présente comme un fix up avec un schéma précis, qui parle de toutes les formes de domination, mais qui est en réalité un roman.
De prime abord, on pourrait penser que Maleficium est un recueil de nouvelles, elles-mêmes construites selon une recette identifiable. Toutes commencent par un sacrement de pénitence – ou confession – où un pêcheur, mâle toujours, vient reconnaitre une faute devant un prêtre, le même à chaque fois. L’individu a une passion dévorante, liée en général à sa profession, qui l’a poussé à aller en Orient pour la satisfaire et saisir des opportunités ; le texte fait toujours une large place aux descriptions techniques et méticuleuses de ces artisanats ou passions. Sur place, il fait toujours la rencontre d’une femme, dont la lèvre supérieure est déformée, et qui lui révèle comment satisfaire son envie. Le surnaturel s’invite et le prix à payer est toujours très élevé, sous forme d’une tare physique, qui pousse à la confession pour obtenir le pardon. Il y a toujours également une chute à ces nouvelles, qui voit le pêcheur émettre un avertissement, voire tenter de corrompre son confesseur. Ce schéma répétitif peut être déstabilisant après les premiers textes mais cela devient très vite extrêmement jouissif : essayer d’associer chacun des sept récits à un pêché capital, deviner comment interviendra la jeune fille à la lèvre, quelle forme prendra l’élément fantastique… La mécanique répétitive crée l’attente, le jeu même, et on a hâte de découvrir le chapitre suivant.
« Je lui demandais avec ironie si, de la même façon elle faisait apparaitre ses stigmates pour se rapprocher du Christ. Son visage s’assombrit et son bec-de-lièvre se tordit avec mépris.
« Pourquoi suivrais-je donc l’exemple de ce petit prophète quand je peux aisément le surpasser ? «
Je dois avouer que ce nouveau blasphème était plus que j’en pouvais endurer.
« Vous devriez vous taire au lieu de proférer des énormités.
– Vous ne me croyez pas ? siffla la jeune fille? J’ai pourtant un stigmate de plus que lui. C’est mon stigmate secret, et les supplices qu’il me fait subir sont simplement atroces. »
Mais les narrateurs ne sont pas des anges, ni même des victimes. Ils viennent en rampant, pleurnichant sur un préjudice qu’ils auraient subit, mais qu’ils sont eux-mêmes allé chercher. En réalité, ce sont des prédateurs, à plus d’un titre. Européens, en quête d’un produit exotique : safran, écailles de tortue, tapis… et tous découvrent qu’en Orient, il y a le moyen d’obtenir ce produit ; ils s’y rendent donc, non pas pour étudier ou s’émerveiller devant un savoir-faire qui leur échappe, mais dans une logique de pillage, estimant que cela leur revient de droit. Maleficium s’inscrit dans une veine orientaliste, avec ce contexte de la fin du XIXe, de la colonisation d’un Orient d’Épinal : ces voyageurs ne viennent pas découvrir, mais cherchent un exotisme de pacotille, qui ne sert qu’à confirmer leurs représentations stéréotypées. Les femmes en sont les premières victimes, essentialisées et intrinsèquement objets de convoitises, à fortiori les Orientales à qui l’on prête tous les vices que l’on aime détester, ou que l’on déteste aimer. Chaque pêché a comme vecteur le corps de cette femme d’Orient, qui n’a que pour seul désir d’infecter le corps de l’homme européen. Le regret de ces derniers n’est jamais sincère, ils ne sont jamais responsables : ils ont été tentés, et l’Église est sommée de les aider. Ce que l’Occidental veut…
« Les tours étaient des merveilles d’ouvrage primitif, sans aucun doute, peut-être même aussi impressionnantes que la mosquée de Tombouctou ou la citadelle de Bam. Mais elles ne pouvaient certainement pas rivaliser avec les gratte-ciel de Chicago qui étaient deux fois plus haut. Par ailleurs, elles comptaient dix niveaux et non vingt, comme je l’avais cru, puisque chaque étage comportait deux rangées de fenêtres – une première au ras du sol et une meurtrière près du plafond pour laisser passer la lumière. J’étais tout de même très curieux de ces tours, et le sultan m’emmena chez un notable de la ville avec qui il avait faire affaire et qui m’ouvrit les portes de sa demeure. Le rez-de-chaussée était réservé aux animaux, le premier et le second servaient d’entrepôts. Les quartiers des hommes étaient répartis sur les trois étages suivants. Les femmes, qui ne sortaient jamais dans la rue, étaient cloitrées tout en haut, mais pouvaient rendre visite à leurs voisines par un ingénieux système de passerelles couvertes. »
Formellement, Martine Desjardins nous a concocté un petit bijou. La langue est riche et travaillée, et l’autrice s’amuse à jouer avec elle, l’étymologie latine notamment, pour brouiller les frontières. Par la polysémie, tout devient ambivalent, comme les actions des personnages ou ce qu’ils observent : un stigmate est-il nécessairement un symbole miraculeux ? En creux, la question posée par ces confessions – et leurs narrateurs peu fiables – est celle de la décision de ce qui est divin. Il semblerait que, davantage que ce qui est raconté, c’est surtout celui qui raconte, le contexte, ainsi que celui qui reçoit cette parole qui sont les critères déterminants. C’est ici que Maleficium touche à la perfection car il y a un huitième texte – non, vous comptez bien, il n’y a pourtant que sept pêchés capitaux – qui transforme ce fix-up en un vrai roman. L’autrice n’a pas cédé à la facilité avec ces textes rédigés selon le même modèle, mais elle construit bien une vaste histoire où tout fait sens, avec une magistrale mise en abyme qui enfonce le clou – désolé – de la dénonciation des rapports de domination.
Maleficium est un grand texte, un cri de colère ironique qui décortique les strates des rapports de domination construits au XIXe, et dont nous sommes toujours les héritiers.
Vous aimerez si vous aimez vous confesser, ou écouter les confessions
Les –
- Forcément un peu répétitif
- Quelques trigger warning à annoncer
Les +
- Très malin
- Érudit et bien écrit
- Délicieusement subversif
Extraits choisis de Maleficium sur la blogosphère : signalez-vous.
Résumé éditeur
« AVERTISSEMENT AU LECTEUR
De hautes instances religieuses ont déjà essayé, par divers trafics d’influence, d’empêcher la propagation de cet ouvrage et ont même proféré des menaces contre ceux qui en seraient complices. Il y a donc tout lieu de craindre qu’en ouvrant le Maleficium le lecteur s’expose non seulement à la souillure de ces confessions immorales, mais aussi au risque d’encourir l’excommunication. Qu’il se le tienne pour dit. »
Vous vous apprêtez à lire les textes sacrilèges de l’abbé Savoie (1877-1913) et les mystères que sept hommes lui confessèrent après avoir succombé à leur luxure, leur gloutonnerie ou leur avarice… Ces chutes manifestes vers les Enfers dessinent le portrait d’une même femme — en est-on bien sûr ? — qui exacerba chacun de leur vice.
Maleficium de Martine Desjardins, couverture de Førtifem, aux éditions Atalante, collection Neptune (2026, grand format chez Alto, 2009), 192 pages.
Prix Jacques-Brossard (ex Grand Prix de la SF et du fantastique québécois), [sans catégorie], 2010

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