La concurrence éditoriale pour les novellas devient rude : Le Bélial, L’Atalante, Argyll, Passager Clandestin, 1115, Timelapse, ActuSF… et sûrement d’autres maisons que j’oublie, ou dont j’ignore l’existence. Une des conséquences – outre la question de la qualité – est une forme d’errance éditoriale, où un auteur ou une autrice peut se voir publié chez quelqu’un en grand format, puis ailleurs pour ses novellas ou nouvelles, sans évoquer la question du pochiste qui peut suivre. C’est le cas de l’écrivain israélien Lavie Tidhar, dont les textes récents sont sortis chez Mnémos et Pocket… alors qu’Une espèce en voie de disparition déboule dans la prestigieuse collection Une Heure Lumière.
Avec cette novella, l’auteur s’inscrit dans la même problématique soulevée avec Aucune terre n’est promise (je vous invite à lire l’interview de Tidhar sur ActufSF) : l’uchronie par l’angle de la judéité, mais dont la forme hybride le polar des années 40 et la nouvelle à chute.
Je ne vous cache pas que j’étais assez dubitatif en commençant ma lecture. Une uchronie de plus mettant en scène une victoire du IIIe Reich est-elle vraiment indispensable ? Le principe de l’uchronie est de faire dévier l’histoire réelle à partir d’un point de divergence – « et si ? » – et la victoire des nazis est probablement l’exemple le plus classique, au point de devenir usé jusqu’à la corde, caricatural. J’étais décidé tout de même à accorder ici le bénéfice du doute : Lavie Tidhar étant Israélien, son regard est indéniablement intéressant, et sans même évoquer le besoin viscéral de réfléchir différemment à l’Histoire. De prime abord, l’auteur se concentre d’abord sur l’aspect militaire et ses conséquences politiques : la Wehrmacht n’a pas été vaincue à Stalingrad, le Royaume-Uni, désespérément isolé, a été finalement vaincu et occupé au même titre que toute l’Europe ; quant aux États-Unis, je vous laisse la surprise… Le récit se déroule dans les années 50 de cette nouvelle chronologie, et l’occupation a tous les attributs d’une situation définitive.
« L’adresse qu’elle lui avait donnée était avant-guerre celle d’un théâtre. À présent, elle correspondait à une sorte de pension de famille. Sur la porte, un panneau griffonné, à peine lisible, annonçait que l’établissement était » Complet ! ». Les fenêtres étaient sombres. La façade de la maison, jadis grandiose, paraissait aujourd’hui démodée et décrépite. Observant les alentours, Gunther remarqua deux individus louches dans un coin sombre, de l’autre côté de la rue, qui le scrutaient en fumant des cigarettes. Il rassembla son courage et frappa lourdement à la porte.
Il n’obtint aucune réponse. La maison toute entière semblait silencieuse, vide. Il frappa de nouveau, plus fort, jusqu’à ce qu’une fenêtre finisse par s’ouvrir au-dessus de lui. Une vieille femme sortit la tête et se mis à l’invectiver dans un mélange d’anglais et d’allemand de caniveau. Il eut presque envie de prendre son stylo pour noter les insultes les plus inventives. »
Le totalitarisme nazi a notamment comme caractéristique la mise en place d’un État policier, incarné ici par l’inspecteur Everly de la Gestapo, et narrateur du texte. Il y a quelque chose d’éminemment dérangeant à la lecture de cette première personne, ce « je » qui nous invite à voir le monde à travers les yeux d’un nazi, même si le texte le justifie pleinement. Le protagoniste principal est un allemand, représentant ordinaire de la banalité du mal de cette petite élite médiocre qui a préféré le nazisme, et fraichement débarqué à Londres à la recherche d’un amour perdu qui l’a appelé à l’aide. Nos anciens perdreaux de l’année, désormais has been, gravitent tous les deux dans le milieu du cinéma. L’essentiel du récit de la novella est un polar, qui navigue dans les milieux d’une jet set décadente de seconde zone, et qui a tendance à enchainer clichés et références – que je n’avais pas. J’avoue qu’à certains moment, ça m’a perdu, voire ennuyé, le tout aggravé par un narrateur non fiable. On finit tout de même – et c’est malin ! – par plaindre ce pauvre Gunther, qui se démène comme il peut dans ce panier de crabes.
« Seven Dials ne se trouvaient qu’à une courte marche de là. Ce labyrinthe de ruelles étroites et tortueuses situé entre Covent Garden et Soho était un cloaque de dégénérescence raciale, du moins d’après mon supérieur, le SS-Obergruppenführer Oswald Pohl. Pendant la guerre, cet administrateur efficace avait supervisé les camps construits pour résoudre la question juive. Toutefois, après la guerre, suite à une brouille avec son patron, Himmler, dont j’ignorais la nature, il avait été exilé en Grande-Bretagne pour remplacer l’ancien chef du bureau de la Gestapo locale, le SS-Brigadeführer Franz Six, qui avait malencontreusement croisé le chemin d’une balle. À l’époque, Six dirigeait un Einsatzgruppe qui traquait les Juifs à Manchester. »
J’ai commencé cette chronique et ses deux premières parties en insistant sur mes craintes, réticences et ce qui m’a déplu. En général, je ne rédige pas de texte négatif car je n’ai pas de temps à y consacrer – au risque de stats médiocres, tant le drama attire – et ne souhaite blesser personne, sauf foutage de gueule manifeste ou toxicité. Je ne veux pas non divulgâcher. Les dernières pages m’ont réconcilié – dans une certaine mesure – avec le texte : tous les éléments distillés par Tidhar s’emboitent et ce qui était obscur s’illumine. L’auteur a fait une série de choix qui se justifient pour conduire le lecteur et la lectrice à un grand final dans la tradition des nouvelles à chute, qui rencontrent ici le polar et l’uchronie.
Une espèce en voie de disparition est une novella qui a provoqué en moi de très nombreuses émotions, des plus négatives à la jubilation, en passant par l’ennui… mais qui atteint finalement son objectif.
Vous aimerez si vous aimez les uchronies à chute.
Les +
- Une uchronie qui sait exploiter son contexte
- Le twist final
- Une vraie ambiance de roman noir…
Les –
- … et donc une multiplication de références excluantes
- Un milieu linéaire, voire emmerdant.
Une espèce en voie de disparition sur la blogosphère, avis choisis : anecdotique pour Steph ; une uchronie dure et intense pour le Nocher.
Résumé éditeur
Quelques années après la Seconde Guerre mondiale.
Le conflit qui a embrasé le monde est désormais achevé : l’Allemagne nazie a triomphé et l’Angleterre est un protectorat du Troisième Reich. Gunther Sloam, scénariste berlinois de productions de seconde zone, débarque à Londres. Une ville brisée, malfamée, interlope et dangereuse. Mais Sloam n’en a cure, il est sur les traces d’un amour passé dont il garde un souvenir brûlant, celui d’Ulla Blau, une starlette d’avant-guerre oubliée manifestement en danger, à en croire la missive qu’elle lui a fait parvenir. Or, la capitale anglaise est bien pire que ce à quoi il s’attendait, et la Gestapo locale n’a rien à envier à celle de Berlin. D’autant que, très vite, un premier cadavre est retrouvé — le début d’une longue série. Et qu’aux yeux de l’inspecteur Everly, Gunther Sloam a tout du suspect idéal…
Une espèce en voie de disparition de Lavie Tidhar, traduction de Julien Bétan, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2024, parution VO en 2016), 112 pages.

Comme toi, il n’y a franchement pas grand chose qui m’attire de prime abord… mais les textes à chute c’est un peu mon péché mignon, ça me donne toujours un peu envie, je suis capable de craquer juste pour ça. 😅
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La question est de savoir si ces trois dernières pages valent le coup 🤔
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Toujours dans la démesure, les 3 dernières ne sont rien sans la centaine qui les précède.
Je déteste les uchronies avec cette base de départ mais 2 exceptions ce texte et la trilogie du Subtil Changement de Jo Walton qui ont, il me semble, une certaine similarité.
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Je me suis quand même beaucoup ennuyé au milieu 😅
La mesure ? Qu’est-ce ? Par contre j’irai voir Walton oui.
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C’est vrai que le point de départ de cette uchronie ne fait pas dans l’originalité mais l’auteur semble compenser ce point en choisissant un narrateur clivant qu’on ne peut que craindre de suivre vu ses idées. Je t’avoue que je suis assez partagée mais ta mention du grand final titille ma curiosité…
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Et pour ça, le texte est quand même réussi AMHA. Et assez court de surcroît.
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Que d’aventures tu as vécues au vous de cette lecture qui heureusement finie bien.
C’est vrai que parfois on aimerait autre chose que des uchronies sf avec nazi… mais j’avoue que le volet polar noir, moi qui en lis peu, m’a totalement pris ici.
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Ah oui, la chute finale vaut le coup. Elle donne d’ailleurs tout son sens à la novella et explique en partie que ce soit Lavie Tidhar l’auteur.
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Oui. Je me dis juste qu’on aurait peut-être pu faire un milieu de récit un peu plus « trépidant » ou moins référencé.
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Je suis assez d’accord avec toi. C’est peut-être un peu long juste pour une chute. Mais j’ai aimé la montée progressive de la tension, qui amène à cette chute.
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Alors, oui mais non.
Le texte est un tel décalque d’un livre (& film) classique que j’ai deviné le twist final au bout de dix pages. Tidhar a la ludicité (c’est comme de la lucidité, mais joyeuse) de le télégraphier aux connaisseurs pour ne pas se faire traiter de plagiaire. Bien ouéj.
Bref, j’ai pris plaisir à lire le texte, qui est bien fait, mais je reste sur ma faim/sa fin. On peut me traiter de blasé, j’assume. 😉
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Tu es blasé, et moi inculte. Résultat, j’ai aimé ce que tu n’as pas aimé, et réciproquement ?
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Pourquoi inculte ?
Coup de pot : je venais de relire le livre que j’évoque (Le troisième homme, de Graham Greene, dans la nouvelle traduction de Claro) deux semaines avant. Ma non-inculture a été beaucoup aidée sur ce coup. 😉
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Il y a des textes – souvent d’ailleurs chez les Beliaux – qui me paraissent tellement référencés que j’ai l’impression d’être un imposteur ^^’
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Tidhar a cette tendance à écrire des textes très (parfois trop) référencés. Son roman The Circumference of the World n’est quasiment que références sur références sur la période de l’âge d’or de SF américaine, ses acteurs et ses anecdotes, qu »il ne s’adresse qu’à un public relativement restreint. Heureusement, ce n’est pas le cas ici, et moins on ne sait, plus on apprécie.
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Je suis aussi capable d’être de mauvaise foi. J’ai beaucoup aimé Aucune terre n’est promise justement parce que j’avais les références. Mon ego me joue souvent des tours.
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